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La lutte contre le soi impérieux (5) : détecter le soi impérieux – chercher la cause en soi

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Que ce soit par auto-observation ou en écoutant les autres, le principe qui est au cœur du travail de détection du soi impérieux, comme de la pratique de l’éthique du perfectionnement en général, est toujours le même : il s’agit de voir la cause en soi.

Ce principe essentiel mérite qu’on s’y attarde quelque peu ne serait-ce que pour dissiper les malentendus qui pourraient s’y attacher. Car voir la cause en soi, ce n’est pas, comme on le pense parfois, développer une culpabilité maladive ou se prendre pour le centre du monde. C’est bien plus interpréter ce qui nous arrive de positif ou de négatif comme ayant du sens par rapport à ce que nous avons fait (ce qui m’arrive est une réaction à mes actions) et à ce que nous avons à apprendre sur nous-même (ce qui m’arrive est une sorte d’exercice pratique). Dans une vision spirituelle de l’existence, on verra dans ces événements des signaux ou des mises en scènes orchestrées par le système divin pour nous éduquer ou nous mettre à l’épreuve (il s’agit parfois aussi simplement de nous éviter des désagréments plus grands). Dans tous les cas, il s’agit de se concentrer non tant sur les circonstances extérieures de l’événement (par exemple, la personne qui en est la cause, l’injustice apparente de la situation, etc.) que sur les deux points suivants :

  • ce que la situation nous apprend sur nous-même, et notamment ce que nous pouvons en tirer dans le travail de détection du soi impérieux ;
  • la façon la plus juste pour nous de réagir face à la situation, et notamment ce que nous pouvons en tirer du point de vue de la lutte contre le soi impérieux.

Reprenons comme cas pratique l’exemple du chauffard qui a cassé mon rétroviseur (à retrouver ici) : quel sens peut-il y avoir à chercher en moi la cause d’une situation dans laquelle je n’ai aucune responsabilité et où je suis clairement victime (c’est lui qui conduisait mal et c’est lui qui s’est montré grossier et malhonnête) ? Si pourtant je fais l’effort d’analyser la situation en termes « intérieurs », si je cherche la cause en moi au lieu de me concentrer sur la seule situation extérieure, j’aurai l’occasion de faire des découvertes fondamentales : je verrai pour commencer le déséquilibre caractériel dans lequel s’est engouffré le soi impérieux pour essayer de me faire agir à sa guise. Je verrai, par exemple, que j’ai tendance à manquer de courage et que ma peur me rend incapable de me battre pour défendre mes droits. Je percevrai aussi l’une des nombreuses ruses qu’emploie le soi impérieux pour me cacher à moi-même ma lâcheté : il me fait croire qu’en renonçant à me battre, je fais preuve d’humanité et de grandeur d’âme. Pour que je détecte l’action du soi impérieux en moi, et pour qu’ainsi tout un pan de ma personnalité se révèle à moi, il fallait nécessairement que je subisse cette injustice et que je fasse l’effort de pénétrer en moi, sans quoi je ne me serais jamais aperçu de ce point faible. Dans ces conditions, le fait que je subisse une injustice n’a plus vraiment d’importance. Le chauffard n’est plus qu’un personnage dans la mise en scène qui m’a révélé à moi-même et qui m’incite maintenant à agir de façon à corriger ma faiblesse.

Le soi impérieux est une instance de l’ombre. Il déteste ces coups de projecteurs intérieurs qui permettent de le révéler et donc de l’affaiblir sensiblement. C’est pourquoi il tend à déporter mon regard vers l’événement extérieur : la situation, la méchanceté des autres, les persécuteurs dont je ne suis qu’une victime, etc. Chercher la cause en soi, c’est aller précisément dans le sens contraire. Cela ne veut pas dire négliger l’événement extérieur ; cela veut plutôt dire que pour chaque situation, il me faut développer un double regard, intérieur et extérieur : en même temps que je porte un jugement opérationnel sur la situation extérieure – par exemple, je suis victime d’une injustice – je reste attentif à ce qui se passe à l’intérieur de moi et je cherche ce que la situation peut m’apporter en terme de transformation éthique (repérage d’un point faible, détection d’une ruse du soi impérieux, lutte). À partir de là, je tâcherai de mettre en place un comportement qui me permette de résoudre le cas de façon éthique.

Il faut avoir expérimenté par soi-même ce double regard, pour mesurer tous les bénéfices qu’on en retire quand on parvient réellement à le mettre en pratique : tout se passe comme si les émotions négatives issues du soi impérieux perdaient soudain toute leur force. Je développe par rapport à la situation une vue claire et raisonnée, quasi clinique. Je n’agis plus en fonction de moi et de mes pulsions impérieuses, mon regard se porte au-delà, vers un principe supérieur qui me commande de respecter le droit de chacun, les miens comme ceux d’autrui. Je développe une relation authentique au divin parce que je perçois très concrètement l’intelligence qui a orchestré pour moi cette situation dont je tire des enseignements si riches. Je sens, en luttant, que je suis comme porté par cette présence bienveillante à laquelle je me réfère pour guider mes actions.

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La lutte contre le soi impérieux (4) : détecter le soi impérieux – le miroir des autres

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Dans le travail d’introspection qui doit nous conduire à détecter en nous les manifestations du soi impérieux, les autres peuvent nous être d’un grand secours en nous servant en quelque sorte de miroir.

La première chose à faire pour engager la lutte, c’est peut-être de s’ouvrir aux critiques qui nous sont adressées, par exemple par notre conjoint ou d’autres personnes qui nous connaissent bien. Il est souvent bien plus facile de percevoir les défauts des autres. Partant de ce constat, il est probable que les autres perçoivent chez nous des défauts auxquels nous sommes nous-même aveugle. Il nous faudrait donc en théorie être heureux de recevoir des critiques qui sont autant d’occasions de nous ouvrir les yeux sur nous-mêmes. Cela ne veut pas dire accepter béatement toutes les critiques (elles ne sont pas nécessairement justifiées) mais au moins ne pas les rejeter d’emblée, accepter de les écouter et de les analyser avec l’idée qu’elles peuvent nous en apprendre beaucoup. D’ailleurs, la façon dont nous recevons intérieurement les critiques est en elle-même révélatrice de notre niveau de sincérité et d’humilité.

Plus subtilement, quand quelqu’un adopte envers nous un comportement particulier, il peut être extrêmement fécond d’examiner s’il ne s’agit pas là d’une réaction à notre propre comportement. Par exemple, en s’interrogeant sur la froideur inhabituelle d’un proche, on se souviendra peut-être qu’on s’est moqué de lui en public, ou qu’on a eu envers lui une remarque déplacée ou blessante. Cette attention aux autres ne signifie pas, encore une fois, qu’autrui ait toujours raison (autrui est peut-être susceptible). Elle suppose simplement que l’on soit ouvert aux messages qu’il nous envoie, consciemment ou non, en acceptant qu’il peut y avoir là une source d’enseignements sur soi. D’autres exemples seraient : le fait qu’on n’ose pas me raconter certaines choses (je ne suis peut-être pas assez ouvert, ou trop colérique, ou encore : j’ai tendance à juger les gens et ils le sentent), le fait qu’on hésite à me confier certaines missions (je ne suis peut-être pas assez fiable ou pas assez sérieux), le fait qu’on ne me demande service qu’en dernier recours (je ne suis peut-être pas assez généreux, quand je rends un service, je le fais peut-être trop sentir à la personne), le fait qu’au bout d’un moment, tous se taisent quand je parle (je me mets peut-être trop en avant, ou encore : je parle de façon tellement péremptoire que les autres ne se donnent même pas la peine de discuter avec moi quand ils ne sont pas d’accord), etc.

Le comportement d’autrui peut aussi en lui-même nous servir de miroir. Quand on relève un défaut chez quelqu’un, il peut être utile de s’examiner comme de l’extérieur pour voir si l’on ne trouve pas chez soi un comportement équivalent. Si par exemple je m’énerve contre quelqu’un qui ne répond jamais aux messages téléphoniques, je peux me demander s’il ne m’arrive pas de le faire moi aussi et me mettre ainsi à la place des gens que j’ai peut-être énervés en négligeant de les rappeler. Cette méthode peut nous mettre sur la piste des manifestations de notre soi impérieux (ici la négligence) et nous permettre de corriger notre comportement (dorénavant, je tâcherai de rappeler ponctuellement les gens). Au pire, même si on ne se découvre pas les mêmes défauts que la personne, on n’aura rien perdu car en concentrant son attention sur soi-même, on aura au moins évité de juger autrui.

Autre exemple :

Depuis que j’ai des enfants, il m’est arrivé de sentir le jugement, en général peu bienveillant, des autres sur la façon dont je les éduquais. En voyant le jugement des autres sur moi, j’ai pris conscience de la façon dont, moi aussi, je jugeais constamment les autres sur ce point, en général de façon négative et parfois sans même vraiment connaître les gens et leur contexte familial. Cette prise de conscience m’a permis de changer mon attitude sur deux points :

– j’ai plus d’indulgence avec ceux qui me jugent (je les comprends, puisque je fais pareil avec les autres) et du coup je suis moins sensible à leur jugement ;

– ayant moi-même subi le jugement, je tâche de ne pas le faire subir aux parents que je côtoie et de développer au contraire sur leur façon de faire une vision plus humble et plus bienveillante. Par exemple, quand j’ai l’impression qu’ils font une erreur je me dis que c’est peut-être moi qui me trompe dans mon jugement, puisque je n’ai pas tout le contexte en main. De façon générale, j’essaie de ne pas tirer de leurs erreurs un sentiment de supériorité : qui sait ce que j’aurais fait à leur place ?

On voit ici comment l’observation des autres a pu conduire ce parent à découvrir très concrètement en lui des tendances fondamentales du soi impérieux qui pourront constituer une excellente base de lutte et de travail sur soi : l’orgueil et le sentiment de supériorité, la susceptibilité, le manque de bienveillance et de tolérance.

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La lutte contre le soi impérieux (3) : détecter le soi impérieux – l’auto-observation

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Reconnaître en soi les manifestations du soi impérieux constitue déjà un pas gigantesque dans le travail de lutte. Car son arme la plus redoutable, on l’a vu, consiste précisément à occulter son existence pour pouvoir, dans l’ombre, envahir progressivement l’ensemble de notre soi. Une étape indispensable de la lutte consiste donc à détecter en soi les traces de l’activité du soi impérieux.

La plupart du temps, nous manquons de l’attention et de la sensibilité nécessaires pour même accepter l’idée que nous avons agi sous l’effet du soi impérieux. Si nous avons quelque peu développé cette sensibilité, il arrive encore trop souvent que la lutte échoue dès l’étape de la détection, parce nous n’avons pas eu l’énergie d’aller au bout du travail : nous avons éventuellement une intuition de départ, mais dès que nous cherchons à la formuler clairement et à la mettre sous le projecteur de notre conscience, le soi impérieux détourne notre pensée sur un autre sujet et enterre notre intuition avant même qu’elle ait pris forme. Nous n’avons alors plus aucune prise sur lui, il s’est échappé, et nous renonçons ainsi tout simplement à une lutte dont nous ne ressentons plus la nécessité. Si, dans le meilleur des cas, nous gardons le désir de lutter contre lui, nous ne savons plus par où commencer, ni où chercher l’adversaire.

L’identification claire et consciente du soi impérieux constitue donc une dimension essentielle de la lutte. Elle requiert en elle-même un effort mental considérable, soutenu par une éducation de pensée juste et une méthodologie adaptée.

Cette méthodologie est présentée ici en trois parties, dont chacune fera l’objet d’un article :

  • L’auto-observation
  • Le miroir des autres
  • Chercher la cause en soi

Auto-observation

Pour détecter le soi impérieux, il faut commencer par s’observer et affiner la conscience que nous avons de nos comportements, de nos pensées et de leur caractère potentiellement nuisible aux autres ou à nous-même. Par exemple, nous pouvons chercher dans un premier temps les manifestations les plus clairement anti-éthiques du soi impérieux : accès de colère ou de convoitise, agression, vengeance, médisance, jalousie, frime, égoïsme, peur… On pourra ensuite rechercher des points qui demandent souvent un peu plus d’expérience pour être perçus : relations intéressées, intentions détournées, orgueil caché… On trouvera par exemple dans la journée un événement particulier, un sentiment ou un comportement qui pourra servir de point d’accroche. En général, toute sensation de tension, d’inconfort ou d’excitation psychique, même légère, est potentiellement révélatrice de la présence du soi impérieux. On en observera alors avec sincérité les tenants et les aboutissants : j’ai été vexé par telle personne ; je n’ai pas fait ce travail que j’avais promis d’achever ; je me sentais mal après cette discussion ; je repense sans cesse avec satisfaction à la façon dont j’ai réussi à répondre et à m’imposer face à telle autre personne… Quel est le rôle du soi impérieux dans cette affaire ? Avec un peu plus d’expérience, on pourra aussi se poser un certain nombre de questions avant d’agir : est-ce que ce que je m’apprête à faire ou à dire est réellement conforme à l’éthique ? Quelle est ma véritable intention en le faisant ou en le disant ? Très rapidement, si l’on parvient à dépasser le rideau de pensées parasites et le tir nourri d’auto-justifications que le soi impérieux tentera immédiatement d’interposer, on s’apercevra que derrière nos actes les plus anodins se cachent souvent des intentions ou des attitudes profondes beaucoup moins avouables.

Par exemple, ce midi, à la cantine, j’ai parlé d’un collègue absent à d’autres collègues : une activité des plus banales. Mais ma parole était en réalité le reflet de sentiments plus ou moins nuisibles issus directement du soi impérieux : en lançant quelques médisances discrètes mais bien placées, j’ai peut-être cherché à me venger de ce collègue ou à me dédouaner à ses dépens d’une erreur que j’ai commise ; ou encore à le discréditer parce que je suis jaloux de sa réussite. Mais peut-être ai-je dit du bien de lui. Mon intention était toutefois de faire réagir mes collègues de façon à leur faire dire, à eux, tout le mal que je voulais entendre, en me plaçant moi-même dans la position de spectateur. Autre possibilité : en relevant chez lui telle qualité, je comptais en réalité rabaisser cet autre collègue qui en est cruellement dépourvu, ou encore, je voulais frimer, mettre en avant ma proximité avec lui pour me faire valoir, parce que je sais que tout le monde l’admire. Peut-être n’ai-je pas eu d’intention aussi précise, mais j’ai été simplement négligent : tout à la chaleur de la discussion et au soin de l’image que je donnais de moi-même, je n’ai pas fait attention à l’impact négatif que pouvaient avoir mes paroles et quelqu’un en a été blessé, un autre en aura conçu de la jalousie envers moi et les intérêts de tel autre s’en seront trouvés lésés : rien de grave en apparence, puisque je ne l’ai pas fait exprès, mais il y a peut-être là l’indice d’une forme d’égoïsme et d’insensibilité, ou d’une forme de présomption qui me rend certain de mes jugements au point d’en parler à tous sans prendre la moindre précaution… La liste des symptômes possibles pourrait être bien plus longue, et il ne s’agissait pourtant que d’une simple discussion de cantine.

Dès qu’il y a hésitation et discussion intérieure, on peut être certain de trouver la trace du soi impérieux qui oppose ses arguments à ceux de la part céleste. Pour le débusquer, il faut analyser ses dialogues intérieurs à la lumière de nos connaissances des principes éthiques et divins justes : le soi impérieux est la voix qui prône en nous des actions qui s’opposent à ces principes et consistent notamment à léser les droits de ceux qui nous entourent. Évidemment, les choses ne sont pas toujours aussi simples puisque, on l’a vu, le soi impérieux sait très bien utiliser à son profit les principes éthiques eux-mêmes. Si la raison ne suffit pas, on peut alors très souvent reconnaître la voix du soi impérieux au fait qu’elle est plus plaisante et nous entraîne comme naturellement vers elle. Dans le doute, il est donc toujours plus prudent de prendre le chemin qui nous paraît le plus difficile à prendre et de nager en somme à contre-courant.

Autre méthode pour repérer le soi impérieux : commencer à mettre en pratique un principe éthique juste (par opposition à un principe pseudo-éthique imaginé par le soi impérieux), se fixer un programme éthique ou faire, plus généralement, quelque chose qui tend à nous rapprocher du divin. Comme il est par nature rebelle à tout ce qui nourrit notre part céleste, le soi impérieux réagira immédiatement et opposera une résistance extraordinaire pour nous en détourner. Par exemple, dès qu’il s’agira d’accomplir une tâche spirituelle (lecture, prière ou autre) nous nous sentirons brutalement très fatigué et comme dans l’impossibilité physique d’agir, alors que nous retrouverons tout aussi soudainement notre énergie lorsqu’il s’agira de faire quelque chose qui nous plaît. Ou encore, dès que nous voudrons aider quelqu’un, une voix viendra immédiatement nous représenter la difficulté insurmontable de l’entreprise ou l’urgence soudaine de cette autre tâche que pourtant on a laissé traîner sans difficulté jusque là. Cette voix puissante et extrêmement convaincante qui jaillit avec force du fond de nous-même pour nous barrer la route n’est autre que celle du soi impérieux.

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Prenons le temps de réfléchir

Par , le 17 Déc 2025, dans la catégorie Articles

« Cette voie… n’est pas la voie des mots, c’est la voie de l’action et on y progresse uniquement par l’action » (Ostad Elahi, Paroles de vérité, Paris, Albin Michel, 2014, p. 39, parole 6) : la voie du perfectionnement spirituel n’est ni une voie mystique qui exigerait de se retirer de la vie en société, ni une philosophie se bornant à élaborer un système théorique cohérent d’explication du monde et de la place de l’homme en son sein. Il s’agit d’un processus de transformation de l’âme qui, pour s’accomplir, requiert que celui qui s’y engage y travaille activement, en luttant contre ses points faibles et en s’efforçant de respecter les principes éthiques et divins justes. Or ce travail de transformation ne peut se faire uniquement en pensée et doit passer par des actions concrètes, au contact des autres. Aucun doute, il faut entrer dans la lutte et ne pas redouter de descendre dans l’arène pour affronter son soi impérieux.

Attention cependant à ne pas en conclure trop vite que la réflexion ne jouerait dans ce processus qu’un rôle accessoire, que toute prétention à l’analyse ou à l’introspection ne serait au fond qu’une perte de temps ou la preuve certaine d’un excès d’intellectualisme.

Les trois textes que nous proposons de (re)découvrir montrent au contraire l’importance de la réflexion et de l’analyse dans le travail quotidien de l’étudiant spirituel. En effet, ne nous méprenons pas : « l’action » inclut un effort de réflexion et d’analyse, qui doit certes être tourné vers l’action concrète, mais qui nécessite qu’on y consacre un certain temps, comme le montre bien Isabelle Najar, dans Répression sans réflexion n’est que ruine de l’âme. Une pratique spirituelle efficace nécessite, en complément de la répression de nos pulsions et actes anti-éthiques, de prendre le temps de s’interroger sur nos pensées, actions et émotions, afin d’identifier les mécanismes profonds qui sont à l’oeuvre, de cerner plus finement nos points faibles et les tactiques de notre soi impérieux, et donc d’améliorer la pertinence de notre travail éthique. Dans cet objectif et à rebours de la tendance à nous laisser submerger par le traitement des affaires courantes, la tenue d’un carnet de bord constitue un outil particulièrement intéressant pour créer ce cercle vertueux action-réflexion (et tirer des leçons spirituelles de nos expériences quotidiennes) (Le carnet de bord: un outil pour pratiquer l’éthique). C’est en outre un moyen de tirer des leçons spirituelles de nos expériences quotidiennes car si nous ne réfléchissons pas aux expériences vécues, quel profit pouvons-nous en tirer ? Les expériences ne sont pas en elles-mêmes des facteurs de développement de notre raison saine : c’est à nous de les mettre à profit, en commençant par y réfléchir avec un point de vue spirituel. Par ailleurs, lorsqu’elle prend la forme de la prudence, vertu dont les implications s’avèrent bien plus vastes que ce que l’on aurait envisagé de prime abord, la réflexion se révèle extrêmement profitable, ainsi que le développe Sophie Levasseur (Éléments pour une pratique de la prudence).

Trois articles à (re)découvrir

echecs Répression sans réflexion n’est que ruine de l’âme

Le travail du perfectionnement de l’âme passe avant tout pour Ostad Elahi par la pratique éthique. Si je veux me perfectionner, je dois faire en sorte que mes actes, mon comportement, mes paroles et ma pensée même soient en tous points éthiques. Vaste programme, et c’est bien pourtant ce à quoi nous devons tendre. Car le travail du perfectionnement n’est rien d’autre que l’effort accompli pour atteindre cet objectif. (…)

stylo et cahier Le carnet de bord : un outil pour pratiquer l’éthique

Le fait de tenir un journal de bord peut être utile à plusieurs titres dans la pratique de l’éthique. C’est une aide précieuse dans le processus de connaissance de soi. Noter ses expériences a une première utilité évidente : en plus du fait que c’est un moyen de lutter contre l’oubli, cela nous aide à focaliser notre attention sur notre vécu quotidien, nous incite à l’analyser et nous motive à définir un plan d’action pour le jour suivant visant à corriger les erreurs de la veille. (…)

Éléments pour une pratique de la prudence

Des vertus cardinales héritées des morales de l’antiquité, la prudence est aujourd’hui celle qui est le moins naturellement associée à l’idée de morale. Le mot a même pris des connotations négatives : il évoque plutôt une forme de calcul ou de frilosité peureuse, voire une incapacité à vivre pleinement et passionnément sa vie. L’homme prudent, bien loin du sage aristotélicien, serait un triste sire, un mollasson et irrésolu dont l’existence exclurait toute prise de risque et toute fantaisie. (…)

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Éthique et matérialisme : quelles implications ?

Par , le 7 Nov 2025, dans la catégorie Articles

Le modèle matérialiste de développement humain est aujourd’hui profondément remis en question notamment en raison des problématiques écologiques et des aspirations sociales vers plus de justice sociale, de solidarité et d’équité. Une réflexion collective est en cours et révèle les limites de la quête effrénée de l’accumulation de richesses tant au niveau de la capacité des ressources naturelles à supporter l’appétit immodéré des humains, que des déséquilibres environnementaux et sociaux induits. La communauté internationale s’organise pour attaquer de front et de concert ces déséquilibres. Pourtant, si on change d’échelle et que l’on essaye de se poser la question de manière individuelle et personnelle, les enjeux éthiques de l’excès de matérialisme ne paraissent pas aussi clairs.

L’éthique qui réfléchit aux principes guidant nos actions en fonction du bien et du juste n’amènerait à s’interroger sur les conséquences de notre attachement aux biens matériels que si celui-ci entraîne une nuisance pour autrui ou une transgression de son droit légitime. Dès lors, réfléchir au lien entre éthique et matérialisme – défini comme un mode de vie axé sur la recherche des satisfactions matérielles et des plaisirs – soulève une question essentielle : en quoi l’accumulation de possessions, la quête de notoriété ou le confort matériel peuvent-ils poser un problème éthique ? Après tout, ces choix ne relèvent-ils pas de préférences et libertés personnelles sans porter nécessairement de conséquences sur autrui ?

Ce texte ne prétend pas apporter de réponses définitives à cette problématique mais plutôt nourrir une réflexion ouverte. À bien y regarder, et en observant nos comportements quotidiens, il semble en effet qu’un attachement excessif aux biens matériels soulève des interrogations à trois niveaux :

  • Le culte de l’intérêt personnel et sa conciliation avec celui d’autrui
  • L’hédonisme et le consumérisme effréné
  • La perte de sens et le vide existentiel

Ces pistes devraient permettre d’examiner comment l’attachement excessif aux biens matériels influence nos comportements et nos choix de vie, et en quoi il mérite une réflexion éthique approfondie.

L’individualisme et le culte de l’intérêt

Les sciences sociales et économiques permettent de décrire l’humain guidé avant tout par la quête de son propre intérêt matériel à travers la figure de l’homo oeconomicus. Selon l’économiste Alain Grandjean, ce « curieux bipède » est celui qui ne cherche qu’à maximiser son intérêt personnel en tenant compte de toutes les informations dont il dispose. Bien que schématique, cette représentation met en lumière un dilemme éthique fondamental : en étant principalement enclin à maximiser mon utilité personnelle, suis-je capable de dépasser mon propre intérêt pour faire une place à celui d’autrui – au sens large, incluant tous les êtres vivants et l’environnement ? Autrement dit, autrui est-il une variable essentielle dans l’équation de ma satisfaction, ou n’est-il qu’un élément secondaire, voire un obstacle dans la réalisation de mes objectifs ? Cette interrogation revêt une importance cruciale, notamment dans un monde où l’équité sociale et la solidarité semblent parfois compromises par une logique de compétition exacerbée entre des intérêts rivaux.

Le monde du travail illustre bien ce type de dilemme. Prenons l’exemple d’une promotion que je convoite, fruit de mes efforts et de mon engagement. D’autres candidats sont en lice et, du jour au lendemain, ce qui était une relation collégiale se transforme en rivalité. Dès lors, une tentation surgit : celle de ne plus seulement prouver ma valeur, mais de nuire à celle des autres. La concurrence devient obsessionnelle, et je peux en arriver à dénigrer mes collègues, à manipuler les apparences ou à adopter des stratégies sournoises pour mieux me démarquer. Progressivement, l’équité, la loyauté et la générosité s’effacent, laissant place à la médisance et à la rivalité.

Cette question de la conciliation entre mon intérêt et celui d’autrui engage donc également une réflexion plus intime : quel type d’être humain ai-je envie de devenir ? Suis-je destiné à n’être qu’un homo oeconomicus, mû par la seule logique de l’accumulation et de la maximisation de mes gains, ou puis-je embrasser une autre vision de l’existence, plus ouverte à la dimension éthique des relations humaines ? Adam Smith, souvent considéré comme le père du capitalisme moderne, rappelait que l’économie ne peut se passer de sentiments moraux. En consacrant toute mon énergie à la recherche de mon intérêt matériel immédiat, ne suis-je pas en train de sacrifier une part essentielle de mon humanité ?

Au final, la question du culte de l’intérêt ne se pose pas seulement en termes théoriques ou économiques ; elle touche à l’essence même de ce que nous voulons être. Chacun, à sa manière, peut s’arrêter et prendre le temps de répondre à ces questions car au-delà des choix immédiats, c’est bien notre humanité qui est en jeu.

L’hédonisme et le consumérisme effréné

Le matérialisme encourage une quête incessante du plaisir et du bien-être de préférence pour soi. Bien que souvent perçue comme une aspiration naturelle – fondée sur la recherche de l’utile et le rejet du nuisible –, cette poursuite hédoniste soulève des questionnements philosophiques et éthiques discutés depuis au moins l’Antiquité, mais comme amplifiés au sein des sociétés contemporaines dites de « consommation ».

L’un des premiers paradoxes de l’hédonisme réside dans sa contradiction interne, que chacun peut facilement observer en soi-même : plus on cherche le plaisir, plus il semble insaisissable. Ce phénomène est illustré par le principe de tolérance bien documenté dans le domaine des drogues. Plus on s’habitue à un certain niveau de satisfaction, plus il faut en rechercher davantage pour éprouver le même bien-être. Cette dynamique conduit à une insatisfaction chronique : une fois atteint, le plaisir perd de son attrait, alimentant une course sans fin vers de nouvelles stimulations. Le consumérisme exacerbe cette dynamique, valorisant la surconsommation et la recherche de gratification immédiate. Cette culture de l’accumulation de biens pousse à considérer le plaisir et la possession matérielle comme l’apogée du bonheur, parfois même comme la finalité même de l’existence.

Un deuxième enjeu majeur de l’hédonisme est bien cette tendance à faire du plaisir notre principal critère de jugement. Ce qui procure du bien-être est perçu comme bon, tandis que ce qui engendre de l’inconfort est considéré comme mauvais. Or, si fuir la douleur semble légitime, le plaisir constitue-t-il pour autant une mesure fiable du bien et du mal ? Ce questionnement soulève notamment notre capacité à accepter et à affronter des frustrations ou des situations désagréables. À mesure que notre tolérance à l’inconfort diminue, notre résilience psychologique s’affaiblit également. Comment alors surmonter les épreuves de la vie et en tirer les enseignements et la sagesse qu’elles renferment ?

Face à ces enjeux, les tenants de la sagesse antique comme Aristote ou les stoïciens prônaient déjà une approche plus mesurée des passions, fondée sur la tempérance et la maîtrise de soi. Plutôt que de céder à une quête effrénée du plaisir immédiat, ils invitaient à cultiver une forme de sobriété, où l’épanouissement personnel passe par la capacité de la raison et de la volonté à dominer les passions.

L’homme, par sa raison, porte ainsi la responsabilité de rééquilibrer ses inclinations naturelles et d’exercer une forme de maîtrise dans sa quête de plaisir et de consommation. Pour parler en des termes plus contemporains, il s’agira ici de rendre nos modes de vie plus responsables et plus soutenables. Cette modération n’est pas seulement une exigence individuelle, mais presque un impératif moral : en tenant nos désirs en respect, nous préservons non seulement notre bien-être, mais aussi celui des autres en participant à un développement sociétal plus équilibré et durable.

La perte de sens et le vide existentiel

Dans nos sociétés contemporaines, souvent qualifiées de libérales, les valeurs morales ne sont plus principalement dictées par les grandes instances traditionnelles que sont la religion, la coutume ou même l’État. Désormais, c’est à chaque individu, doté de raison et de libre arbitre, de définir ses propres repères éthiques et le sens qu’il souhaite donner à sa vie. Ces valeurs jouent un rôle fondamental : elles servent de boussole intérieure, orientant nos choix et nos actions. Cependant, si la vie se résume à une quête d’accumulation de richesses ou à une recherche incessante de plaisirs, trouver un véritable sens à son existence devient un défi.

Sans repères moraux solides, le risque est de perdre toute direction et de sombrer dans une forme d’« automatisme existentiel » où l’on agit mécaniquement, sans conviction ni réflexion, sur la valeur et la finalité de nos actes. On se lève chaque matin, on accomplit ses tâches de manière répétitive et passive, sans même se poser la question du sens de ses actions. Ce vide intérieur peut engendrer un profond mal-être. Ainsi, bien que nos sociétés aient atteint un niveau de prospérité matérielle sans précédent, des études en sociologie et psychologie du bien-être montrent que le bonheur ressenti n’a pas suivi cette progression – bien au contraire.

Le monde du travail illustre parfaitement cette problématique. Qu’est-ce qui me pousse à me lever chaque matin ? Est-ce uniquement le besoin de gagner de l’argent pour accumuler toujours plus de biens ? Une telle perspective, réduite à la seule dimension matérielle, peine à nourrir un engagement profond. De nombreuses recherches en management mettent en évidence les limites d’un travail dénué de sens et les conséquences psychologiques qui en découlent. Après le « burn-out », symptôme d’un épuisement mental lié à une surcharge de travail et à un stress excessif, un autre phénomène est à l’étude : le « brown-out ». Il désigne cette perte progressive de motivation lorsque nos tâches nous apparaissent vides de sens, mécaniques, voire absurdes. Privé d’une raison d’être, le travail devient aliénant, pouvant engendrer frustration et désengagement. À long terme, cette absence de sens au-delà du plan matériel ne menace pas seulement notre bien-être individuel, mais éroderait aussi les dynamiques collectives et la cohésion sociale.

En conclusion, ces trois axes de réflexion soulignent que les enjeux sociétaux et environnementaux sont indissociables d’une dimension éthique individuelle. Cependant, l’éthique demeure avant tout une quête personnelle, ancrée dans la conscience et les valeurs de chacun. Il revient donc à chaque individu d’en mesurer les résonances, de questionner ses propres convictions et d’examiner sa relation au matérialisme afin de donner du sens à ses choix et à son mode de vie.

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« Humilité et gratitude » : nouveau TP sur OstadElahi inPractice

Les Fondamentaux du perfectionnement spirituel : le guide pratique ont, depuis leur publication, inspiré plusieurs TP sur ostadelahi-inpractice. Le premier, Explorer son moi réel – Définir et palper les puissance de l’âme est axé sur la connaissance des puissances de l’âme, tout en ouvrant le champ sur une pratique in vivo dont l’objectif est de parvenir progressivement à en maîtriser les excès et actualiser leur potentiel. Le second, Exercice d’attention-dialogue – Capter la Lumière de l’Un propose une revue méthodique des recommandations de l’auteur pour une bonne pratique de cet exercice qu’il décrit comme « l’un des piliers du perfectionnement spirituel » et dont la raison d’être est d’offrir « une forme de prière universelle, praticable par toute personne qui est sincèrement en quête de Vérité, quelles que soient sa croyance et sa culture ».

Pour son nouveau TP, Humilité et gratitude – Développer un amour sincère pour l’Un, OstadElahi inPractice tire à nouveau profit des Fondamentaux du perfectionnement spirituel : le guide pratique, en ciblant l’encadré « Humilité et gratitude » que l’on peut lire dans le chapitre « Exercice d’attention-dialogue ». Le cœur du TP repose sur un passage dans lequel Bahram Elahi décrit les conditions permettant l’émergence d’un amour sincère pour l’Un :

« Tant que nous n’aurons pas fait couler le flux de l’humilité et de la gratitude dans notre cœur, nous ne ressentirons pas d’amour sincère pour Lui. »

Suit immédiatement la méthode pour y parvenir :

« Pour développer en soi une humilité et une gratitude qui viennent du cœur, il faut se rappeler tous les bienfaits qu’Il nous a octroyés sans rien attendre en échange (puisqu’Il est absolument sans besoin) ; on pourra s’adresser à Lui en ces termes, inspirés d’un grand saint du passé… »

Bahram Elahi, Fondamentaux du perfectionnement spirituel : le guide pratique, Paris, Dervy, 2019, p. 140.

Ce TP 28 jours chrono nous propose d’approfondir le sens de ce texte et d’en tirer quotidiennement des axes pour notre pratique. Chaque jour, un extrait de ce texte nous est proposé, accompagné de ressources visant à nourrir la réflexion et la pratique de l’utilisateur.

Voici le teaser du TP :

Humilité et gratitude – Développer un amour sincère pour l’Un

Comment passer de l’affection, puis de l’attachement, à un amour sincère et durable pour l’Un ? Cette relation de cœur est en effet essentielle pour attirer Son regard, dans notre vie quotidienne comme lors des moments d’attention ou de dialogue intime avec Lui. Le Guide pratique délivre une méthode concrète et rigoureuse pour y parvenir : “Tant que nous n’aurons pas fait couler le flux de l’humilité et de la gratitude dans notre cœur, nous ne ressentirons pas d’amour sincère pour Lui. Pour développer en soi une humilité et une gratitude qui viennent du cœur, il faut se rappeler tous les bienfaits qu’Il nous a octroyés sans rien attendre en échange […] ; on pourra s’adresser à Lui en ces termes, inspirés d’un grand saint du passé…” » Ce TP vous invite à explorer en profondeur cette démarche : réfléchissez, méditez et mettez en pratique, au rythme qui vous convient, tout ou partie de ce texte dans lequel on s’adresse directement à l’Un.

Un TP enrichi, en trois langues

Sur le plan technique, ce TP propose plusieurs nouveautés :

  • Habituellement, les TP « 28 jours chrono » d’OstadElahi inPractice proposent des extraits sur un mode aléatoire. Pour ce TP, les extraits sont d’abord proposés dans l’ordre chronologique du texte, puis dans un second temps, une fois l’ensemble du texte parcouru, ils sont proposés en ordre aléatoire. La vitesse de progression ne change pas, elle est toujours libre ! Vous pouvez avancer à votre rythme, en méditant et pratiquant chacun des extraits autant de jours que vous le souhaitez.
  • Chacun des extraits est enrichi de plusieurs ressources, tirées du même ouvrage mais aussi de Paroles de Vérité, avec quelques anecdotes de la vie d’Ostad Elahi, ou de La Voie de la Perfection, proposées dans le but de nourrir la réflexion puis la pratique de l’utilisateur.
  • Le TP sera disponible dès sa sortie, début septembre 2025, en français, anglais et italien.

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Les TP sur OstadElahi inPractice

Exercice d’attention-dialogue

Dans La Voie de la Perfection, Bahram Elahi présentait déjà cet exercice comme « l’un des piliers du perfectionnement spirituel ». Le guide pratique lui consacre un chapitre spécial, qui a valeur de référence sur le plan de la théorie mais aussi en raison des nombreuses « recommandations de bonne pratique » qu’il contient : pour l’étudiant en « nouvelle médecine de l’âme », ce sont autant de « guidelines », fruit d’années de recherches et d’expérimentations approfondies. (…)

Explorer son moi réel

L’objectif de ce TP est de nous accompagner dans l’exploration de notre moi réel : « se projeter mentalement » dans ces figures c’est commencer par mémoriser et comprendre chacune des puissances de l’âme sous l’angle de l’anatomie fonctionnelle (définition, origine, rôle, rapports avec les autres puissances, etc.). Mais c’est aussi s’exercer à percevoir ces puissances en soi, à les palper in vivo, afin de parvenir progressivement à en maîtriser les excès et actualiser leur potentiel. (…)

vignette du TP Un point faible caractériel après l'autre Un point faible caractériel après l’autre

Perfectionner son humanité suppose pour chacun de diagnostiquer avec justesse ses propres points faibles caractériels d’ordre éthique ou divin afin de les dompter et de les contrôler. Or le réservoir de nos points faibles caractériels se situe dans une zone qui échappe de prime abord à notre conscience de soi habituelle : il s’agit de notre inconscient psychique. (…)

vignette Dans les pas d'Ostad Elahi OstadElahi inPractice Dans les pas d’Ostad Elahi- 28 jours chrono

Un jour, une parole, et la possibilité pour chacun d’en méditer le contenu, de lui donner un prolongement in vivo au cœur de son quotidien. La sélection de 40 extraits effectuée parmi les Paroles de Vérité nous placera au plus près d’une démarche qu’Ostad Elahi incarnait de manière vivante à travers les moindres détails de sa vie. (…)

Maximes de guidance - OstadElahi inPractice Un jour, une Maxime – 28 jours chrono

Pour celui qui souhaite cheminer vers la connaissance de soi, la route peut parfois prendre des allures de labyrinthe. Comment avancer dans la bonne direction et éviter de s’égarer en chemin ? Si la méditation de principes de sagesse peut aider à nous orienter, ce n’est qu’en les mettant en pratique que nous pouvons progresser. Mais comment allier action et méditation ? (…)

medisance-OEIP Se défaire de la médisance

« Êtes-vous une personne médisante ? » À cette question, notre premier réflexe est de dissiper rapidement tout malentendu en répondant : « Mais non, pas du tout… ». La médisance apparaît de manière si évidente comme contraire à l’éthique que personne ne songerait à se définir soi-même comme « médisant ». Pourtant, les chemins de la médisance sont multiples. Des plus grossiers aux plus subtils, l’expérience montre qu’on les emprunte beaucoup plus fréquemment qu’on veut bien l’admettre. (…)

Se-relier-au-divin OE-IP Se relier au Divin

Qu’est-ce que la prière ? À quoi sert-elle ? Quel rôle joue-t-elle dans une démarche de perfectionnement spirituel ? Quelles sont les conditions à respecter pour profiter au mieux de ses bienfaits ? Ce TP a pour objet de mieux connaître le but, les effets et les conditions de la prière et de vous aider à intégrer une pratique de la prière à votre quotidien.

vers-une-pratique-in-vivo OE-IP Vers une pratique in vivo

Par où commencer une pratique éthique et spirituelle ? Par un travail sur la pensée ? Sur les concepts ? Sur les actes ? Avec quelle méthode ? Ce premier cursus libre est un TP dont il vous appartiendra de préciser progressivement l’orientation, en approfondissant les bases d’une pratique éthique et spirituelle qui soit réellement efficace pour l’âme : une pratique in vivo.

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La lutte contre le soi impérieux (2) : la préparation du terrain

Cet article s’inscrit dans notre série consacrée à « La lutte contre le soi impérieux » :
► lire la présentation générale de la série : La lutte contre le soi impérieux (1) : passer à l’action
► voir tous les articles de la série : La lutte contre le soi impérieux

Le flux de nos pensées, est par nature imprégné d’émotions et d’idées favorables au soi impérieux. Pour contrer cette tendance, nous avons besoin d’un travail de fond qui mette régulièrement en circulation dans ce flux des éléments qui au contraire développent notre attention et notre motivation. Le travail de fond contribue aussi à notre éducation spirituelle. Il développe notre connaissance des principes éthiques et divins justes sans lesquels nous serons très vite dupés par les suggestions du soi impérieux. Au moment où il faudra effectivement passer à l’acte et s’opposer au soi impérieux, ces éléments nous seront d’un grand secours.

Prière

L’oubli est l’allié le plus puissant du soi impérieux : oubli de nos objectifs et de la nécessité même de lutter, oubli des résolutions que nous avons prises, manque d’attention sur les pulsions qui nous traversent et nous font agir à leur guise. Pour ne pas sombrer dans l’inconscience, nous avons besoin de nous ménager des petits moments de pause, comme des îlots d’attention, qui nous permettent de nous remémorer notre but pendant un temps, avant de nous engager à nouveau dans le tourbillon de la vie matérielle. Ce sont ces petits moments de pause que nous appelons prière. La prière peut prendre une forme spécifique (par exemple la récitation d’un texte) ou libre (par exemple un dialogue intime et personnel avec le Créateur). L’essentiel est qu’elle soit faite avec attention et nous permette de nous remémorer la présence divine, le but de notre vie sur terre et éventuellement les objectifs précis que nous nous sommes fixés à ce moment-là (un programme de lutte contre tel défaut…). Pour faire face à l’hyperactivité du soi impérieux, il est essentiel de répéter l’exercice sur une base régulière (par exemple, plusieurs fois par jour à heure fixe) et de rester le plus concentré possible. En nous donnant l’occasion de nous remémorer notre dimension céleste, la prière sert de piqûre de rappel et injecte dans notre pensée des éléments qui nous aident à maintenir tout au long de la journée l’attention, l’énergie et la motivation indispensables à la lutte.

La prière quotidienne peut se compléter par des actes de charité, à condition qu’ils soient accomplis par devoir humain ou dans l’intention du contentement divin : faire l’aumône ou des dons aux œuvres sociales, visiter des malades ou des personnes âgées, aider bénévolement des personnes qui sont dans le besoin…, cette forme de prière en action aide à tourner notre attention vers des valeurs autres que la simple satisfaction de notre égoïsme. Car le principe à l’œuvre dans de ce type de pratiques est bien de maintenir l’attention tournée vers la dimension spirituelle de notre existence. Plus nous gardons à l’esprit cette dimension, plus nous ressentons l’omniprésence divine et moins nous sommes sensibles aux suggestions et aux émotions du Soi impérieux qui perd alors un peu de terrain.

Lectures et étude spirituelles

Tout comme la prière, les lectures spirituelles régulières permettent de maintenir une certaine attention vers notre dimension céleste. Mais elles permettent en outre d’apprendre ou de se remémorer les repères théoriques sur lesquels doit se fonder la lutte. La connaissance des principes éthiques et divins est en effet à la base de l’éducation de pensée. Se les remémorer régulièrement, et plus encore les étudier et en approfondir le sens, permet de faciliter la reconnaissance des manifestations du soi impérieux, de trouver de nouvelles pistes de travail sur soi, de développer l’envie et la motivation de lutter.

Précisons toutefois que dans le cadre de la lutte contre le soi impérieux, l’étude et la lecture aussi bien que la prière ont une fonction d’adjuvants, nécessaires mais non suffisants. Elles constituent certes déjà en elles-même une lutte directe contre le soi impérieux. Il suffit pour cela d’expérimenter la violence avec laquelle ce dernier se rebelle en général contre toute tentative de concentrer notre attention ou notre réflexion sur le divin et les sujets spirituels. Mais cette lutte à elle-seule ne comporte pas de dimension éthique et ne suffit donc pas à nourrir pleinement notre organisme spirituel. Il s’agit plutôt d’une lutte préparatoire qui, en développant notre attention à la Source et notre enthousiasme, aide à la lutte éthique qui, elle, constitue le cœur de la pratique spirituelle.

Côtoyer des personnes positives

La motivation à lutter passe autant par des modèles vivants que par des repères théoriques. C’est pourquoi, il est bon de profiter pleinement des relations avec lesquelles nous pouvons discuter de sujets éthiques et spirituels, qui nous permettent de partager des expériences et de nous motiver. Nous avons peut-être aussi dans notre entourage des personnes qui se distinguent par leurs qualités humaines : des personnes profondément généreuses ou vraiment indulgentes, des personnes dont le comportement respire l’équilibre, la sagesse ou la bonté, des personnes qui ne médisent jamais ou qui ne se plaignent jamais, affrontant avec courage les épreuves de la vie…

Le milieu social d’aujourd’hui nous influence en général dans un sens favorable au soi impérieux. Fréquenter des personnes qui nous tirent vers le haut nous permet d’être pour une fois influencé dans le bon sens, de nous stimuler et nous guider par l’exemple dans nos aspirations à nous transcender. Si, comme on peut le supposer, tout le monde n’a pas dans son entourage un être possédant toutes les qualités humaines, on peut du moins avoir la possibilité de s’inspirer d’une personne qui a développé de façon admirable une vertu particulière :

J’ai une amie que j’aime beaucoup. Je ne peux pas dire qu’elle est parfaite, loin de là, mais elle a une qualité particulièrement frappante dès qu’on la fréquente un peu : c’est son immense générosité. Tout se passe comme si cette générosité irradiait constamment de sa personne, si bien que le simple fait d’être auprès d’elle vous fait du bien. Plus que de générosité, il s’agit en fait d’une sincère attention aux autres, d’un véritable altruisme. Je suis pour ma part très loin d’être spontanément généreux, tourné vers les autres et soucieux de leur bien-être. Et lorsque je veux lutter et aller contre ma nature égoïste, il m’arrive de me remémorer sa personnalité et sa force d’altruisme. Je ressens alors immédiatement une sorte de douceur intérieure, comme si je sentais le parfum de cette vertu. Le deuxième effet est un élan intérieur qui me saisit et m’aide à passer à l’action.

***

Lorsque j’étais étudiant à l’université, ce n’était pas le professeur le plus en vue et le plus brillant qui exerçait sur moi la plus grande influence mais celui, quoique plus humble et moins renommé, qui me semblait se consacrer à ses étudiants avec le plus de diligence. Les conseils qu’il nous donnait étaient toujours empreints d’une grande générosité. Au lieu d’utiliser les cours pour se mettre en valeur, comme le faisaient certains grands professeurs, il était réellement tourné vers l’intérêt des étudiants. C’est ainsi que lorsqu’un moment de désespoir et de négligence m’avait envahi, il avait su trouver les mots pour me redonner goût à l’effort, ce qui m’avait permis de revenir dans la course et finalement obtenir mon diplôme en fin d’année. Je me souviens également de ses encouragements enthousiastes et de son absence de dogmatisme à l’égard de mes propres recherches et des orientations, différentes des siennes, que je souhaitais développer à l’issue de mon diplôme. Son influence m’a suivi pendant des années et m’a toujours aidé à garder un cap positif, notamment dans mon travail. Aujourd’hui encore, lorsque j’enseigne ou que je suis en proie à certaines difficultés professionnelles, c’est ce modèle de générosité, de rectitude et d’ouverture d’esprit que j’essaie de mettre en pratique. Dans ma mémoire, ce modèle agit comme un véritable support éthique et m’incite à contrôler certaines de mes tendances impérieuses. Sous l’influence de ce modèle, je m’efforce d’accorder à mes élèves plus d’attention et de bienveillance et de réfréner mes accès de vantardise ou d’égocentrisme.

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J’ai un cousin qui est gentil mais qui fait beaucoup de bêtises et qui ne réussit pas très bien sa vie que ce soit sur le plan professionnel ou personnel. Quand nous parlons de lui, en famille, c’est avec beaucoup de condescendance et sur un ton de moquerie à peine voilé. Un jour j’ai été amenée à parler de ce cousin seule à seule avec une de mes tantes que j’aime beaucoup, et j’ai pris tout naturellement avec elle ce ton de complicité qui signifie en substance : « Nous qui faisons tout comme il faut, nous comprenons sans même avoir à le dire, qu’il est vraiment nul… ». Mais au lieu de répondre à ce ton de complicité, elle a coupé court. Ce qui m’a frappée, c’est la douceur avec laquelle elle a fait cela : douceur envers ce cousin, puisqu’elle refusait d’entrer dans le cercle de ceux qui le méprisaient, mais douceur aussi envers moi, car même si elle refusait d’entrer dans mon petit jeu, elle ne cherchait nullement à me donner une leçon. Il m’a plutôt semblé qu’elle évoluait naturellement dans un cadre de pensée infiniment plus clair et plus vaste que le mien où les petites préoccupations, les comparaisons entre les autres et moi, qui en général prennent tant de place dans mon esprit n’avaient plus leur place et se trouvaient comme dissoutes. Cette expérience m’a beaucoup marquée et me sert aujourd’hui encore de modèle.

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« Miroir, Miroir… » : l’autre, notre meilleur allié dans le processus de connaissance de soi

Par , le 1 Juin 2025, dans la catégorie Articles

Il n’a pas échappé à qui est engagé dans un travail de perfectionnement spirituel qu’autrui fait inconditionnellement partie du processus. Mais quel rôle joue-t-il précisément ? Ou quel rôle lui permet-on de jouer ? Autrui est le destinataire de nos actes éthiques. Il est aussi, on le constate au quotidien, l’intermédiaire par lequel nous sommes confrontés à notre soi impérieux. Mais avez-vous jamais envisagé autrui comme une aide, voire comme votre meilleur allié, dans le processus de perfectionnement spirituel ? Avez-vous déjà pris conscience du formidable adjuvant que représente l’autre dans le difficile chemin vers la connaissance de soi ? Et savez-vous tirer de manière proactive tout le bénéfice de vos interactions avec autrui ? Les trois articles que nous republions ici s’attachent, chacun à leur manière, à mettre en lumière l’aide inestimable que nous apportent les paroles, les actes et les comportements des autres dès lors que nous les considérons comme des miroirs de nous-mêmes.

Vous sentez déjà que quelque chose résiste ? Dans sa langue à la fois sublime et chirurgicale, Pascal décrit ce qui nous conduit à rejeter la critique, et comment l’amour-propre nous fait passer à côté de la vérité sur nous-mêmes : gare à celui qui renvoie une image déplaisante de nous-mêmes ! Pourtant, face à un soi impérieux protéiforme, rusé, redoutable dans l’art de nous dissimuler à nous-mêmes, nous regarder dans le miroir de l’autre n’est-il pas le meilleur moyen d’y voir plus clair et d’obtenir une image plus nette de soi-même, une image plus juste et toujours actualisée ? Car s’il est vrai que l’on n’avance pas dans la connaissance de soi sans lutter contre le soi impérieux, on ne peut lutter contre le soi impérieux sans se connaître. Mais comment s’y prendre ? L’article « l’autre comme miroir de soi » distingue quatre façons de nous regarder dans le miroir d’autrui pour nous découvrir sous de nouveaux aspects. Et « Selma et Louise » montre à travers des exemples concrets et vécus comment ce travail peut être intégré dans la vie quotidienne.

Mise en situation

Avant de découvrir ou redécouvrir ces textes, quelques situations pratiques permettront d’amorcer la réflexion :

1. Quelqu’un que vous connaissez bien – un ami, un membre de votre famille, ou votre partenaire – vous fait une remarque sur un aspect de votre comportement : « Tu ne t’excuses jamais quand tu blesses quelqu’un », ou encore : « On a l’impression que tu veux toujours avoir le dernier mot ».

  • Quelle est votre première réaction intérieure face à ce type de remarque : déni, agressivité, défense, blessure, curiosité, silence, gratitude ?
  • Est-ce que vous prenez le temps de réfléchir à la part de vérité que cette critique pourrait contenir ?
  • Qu’est-ce qui vous aide, ou au contraire vous empêche, d’accueillir ce type de retour de manière constructive ?

2. Lors d’une pause-café avec quelques collègues, la conversation s’oriente vers le travail en équipe. Sans agressivité mais sur un ton un peu moqueur, l’un d’eux vous lance : « Avec toi, faut pas être pressé pour avoir une réponse ! » Sur le moment, vous souriez vaguement, mais intérieurement…

  • Quelle est votre première réaction intérieure face à ce type de remarque : déni, défense, colère, blessure, agressivité, curiosité, silence, reconnaissance ?
  • Est-ce que vous parvenez à reconnaître une part de vérité même si la remarque est formulée de manière maladroite ?

3. Lors d’une rencontre entre amis et connaissances, vous engagez la conversation avec plusieurs personnes. Une participante, sans être particulièrement extravertie, a une manière de dialoguer qui vous frappe : elle pose des questions ouvertes, écoute avec attention, reformule parfois ce que l’autre dit pour montrer qu’elle suit vraiment. Quand elle vous parle, vous vous sentez valorisé, compris, écouté – ce qui contraste avec d’autres échanges plus superficiels où chacun cherche surtout à parler de lui-même.

  • Quelle émotion ressentez-vous en vous rendant compte de cette qualité chez elle ?
  • Pensez-vous à vous interroger sur votre capacité à avoir un comportement similaire ?
  • Quel genre de réaction génère généralement chez vous la prise de conscience d’une qualité ou d’un comportement éthique que vous auriez spontanément du mal à adopter ?
  • Avez-vous déjà pris une résolution concrète après avoir observé chez quelqu’un une attitude juste ?

4. Depuis quelque temps, vous travaillez avec une nouvelle collègue qui parle souvent d’elle-même, coupe la parole aux autres en réunion et donne son avis sur tout.

  • Qu’est-ce que vous éprouvez en identifiant cette faiblesse chez l’autre ? Mécontentement, mépris, agressivité, supériorité, envie de médire de cette personne, compassion, gratitude ?
  • Est-ce que vous cherchez en vous-même une tendance similaire à vouloir avoir raison, à vous mettre en avant ?

Trois articles à (re)découvrir

Pascal « L’homme n’est donc que déguisement… » : Pascal

Nous n’aimons pas être critiqué, il est vrai. Et il est vrai également que si nous renonçons souvent à critiquer ouvertement les autres, ce n’est pas tant par humanité et respect envers eux, que par une crainte des représailles et un souci bien compris de nos intérêts. Tel est en quelques mots le propos de Pascal dans cet extrait des Pensées n°100. (…)

L'autre miroir de soi L’autre, miroir de soi (1ère partie)

« Connais-toi toi-même ». La maxime est belle, mais comment y parvenir si une part de nous-même résiste avec acharnement, nous empêchant de percevoir nos propres défauts ? C’est un fait, nous avons systématiquement tendance à nous surévaluer, et nous sommes bien plus sensibles aux manquements à l’éthique lorsqu’ils sont le fait d’autrui. (…)

Selma et Louise

J’ai observé les autres pour dégager quelques caractéristiques de leur comportement et les comparer ensuite avec mes propres caractéristiques. Je m’explique. J’ai une collègue, Selma, que j’admire beaucoup pour son courage et son attitude à la fois respectueuse et dénuée de crainte et de flagornerie envers la hiérarchie. Personnellement, comme je manque de confiance en moi, je suis facilement impressionnée par mes supérieurs, et je m’en rends d’autant mieux compte que je peux me comparer à Selma. (…)

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Les études scolaires : une école d’attention et d’humilité

Dans ce texte tiré d’Attente de Dieu, Simone Weil offre une réflexion sur le sens et la valeur spirituelle des études scolaires. Loin de les réduire à une simple quête de réussite, elle y voit une école d’attention et d’humilité. L’attention, qu’elle place au cœur de la prière et de l’amour du prochain, trouve en effet dans les exercices scolaires, même les plus arides, un terrain privilégié pour se développer. Pour la philosophe, chaque effort d’attention, même face à l’échec, devient une marche silencieuse vers une lumière intérieure. Un problème de géométrie ou une traduction latine deviennent alors des chemins où le désir de vérité ouvre à l’amour de Dieu et du prochain.

Réflexion sur le bon usage des études scolaires en vue de l’amour de Dieu

[…] la prière est faite d’attention. C’est l’orientation vers Dieu de toute l’attention dont l’âme est capable. La qualité de l’attention est pour beaucoup dans la qualité de la prière. La chaleur du cœur ne peut pas y suppléer.

Seule la partie la plus haute de l’attention entre en contact avec Dieu, quand la prière est assez intense et pure pour qu’un tel contact s’établisse ; mais toute l’attention est tournée vers Dieu.

Les exercices scolaires développent, bien entendu, une partie moins élevée de l’attention. Néanmoins, ils sont pleinement efficaces pour accroître le pouvoir d’attention qui sera disponible au moment de la prière, à condition qu’on les exécute à cette fin et à cette fin seulement.

Bien qu’aujourd’hui on semble l’ignorer, la formation de la faculté d’attention est le but véritable et presque l’unique intérêt des études. La plupart des exercices scolaires ont aussi un certain intérêt intrinsèque ; mais cet intérêt est secondaire. Tous les exercices qui font vraiment appel au pouvoir d’attention sont intéressants au même titre et presque également.

[…] N’avoir ni don ni goût naturel pour la géométrie n’empêche pas la recherche d’un problème ou l’étude d’une démonstration de développer l’attention. C’est presque le contraire. C’est presque une circonstance favorable.

Même il importe peu qu’on réussisse à trouver la solution ou à saisir la démonstration, quoiqu’il faille vraiment s’efforcer d’y réussir. Jamais, en aucun cas, aucun effort d’attention véritable n’est perdu. Toujours il est efficace spirituellement, et par suite aussi, par surcroît, sur le plan inférieur de l’intelligence, car toute lumière spirituelle éclaire l’intelligence.

Si on cherche avec une véritable attention la solution d’un problème de géométrie, et si, au bout d’une heure, on n’est pas plus avancé qu’en commençant, on a néanmoins avancé, durant chaque minute de cette heure, dans une autre dimension plus mystérieuse. Sans qu’on le sente, sans qu’on le sache, cet effort en apparence stérile et sans fruit a mis plus de lumière dans l’âme. Le fruit se retrouvera un jour, plus tard, dans la prière. Il se retrouvera sans doute aussi par surcroît dans un domaine quelconque de l’intelligence, peut-être tout à fait étranger à la mathématique. Peut-être un jour celui qui a donné cet effort inefficace sera-t-il capable de saisir plus directement, à cause de cet effort, la beauté d’un vers de Racine. Mais que le fruit de cet effort doive se retrouver dans la prière, cela est certain, cela ne fait aucun doute.

[…] Il faut donc étudier sans aucun désir d’obtenir de bonnes notes, de réussir aux examens, d’obtenir aucun résultat scolaire, sans aucun égard aux goûts ni aux aptitudes naturelles, en s’appliquant pareillement à tous les exercices, dans la pensée qu’ils servent tous à former cette attention qui est la substance de la prière. Au moment où on s’applique à un exercice, il faut vouloir l’accomplir correctement ; parce que cette volonté est indispensable pour qu’il y ait vraiment effort. Mais à travers ce but immédiat l’intention profonde doit être dirigée uniquement vers l’accroissement du pouvoir d’attention en vue de la prière, comme lorsqu’on écrit on dessine la forme des lettres sur le papier, non pas en vue de cette forme, mais en vue de l’idée à exprimer.

Mettre dans les études cette intention seule à l’exclusion de toute autre est la première condition de leur bon usage spirituel. La seconde condition est de s’astreindre rigoureusement à regarder en face, à contempler avec attention, pendant longtemps, chaque exercice scolaire manqué, dans toute la laideur de sa médiocrité, sans se chercher aucune excuse, sans négliger aucune faute ni aucune correction du professeur, et en essayant de remonter à l’origine de chaque faute. La tentation est grande de faire le contraire, de glisser sur l’exercice corrigé, s’il est mauvais, un regard oblique, et de le cacher aussitôt. Presque tous font presque toujours ainsi. Il faut refuser cette tentation. Incidemment et par surcroît, rien n’est plus nécessaire au succès scolaire, car on travaille sans beaucoup progresser, quelque effort que l’on fasse, quand on répugne à accorder son attention aux fautes commises et aux corrections des professeurs.

Surtout la vertu d’humilité, trésor infiniment plus précieux que tout progrès scolaire, peut être acquise ainsi. À cet égard la contemplation de sa propre bêtise est plus utile peut-être même que celle du péché. La conscience du péché donne le sentiment qu’on est mauvais, et un certain orgueil y trouve parfois son compte. Quand on se contraint par violence à fixer le regard des yeux et celui de l’âme sur un exercice scolaire bêtement manqué, on sent avec une évidence irrésistible qu’on est quelque chose de médiocre. Il n’y a pas de connaissance plus désirable. Si l’on parvient à connaître cette vérité avec toute l’âme, on est établi solidement dans la véritable voie.

[…]

[…] Ce n’est pas seulement l’amour de Dieu qui a pour substance l’attention. L’amour du prochain, dont nous savons que c’est le même amour, est fait de la même substance. Les malheureux n’ont pas besoin d’autre chose en ce monde que d’hommes capables de faire attention à eux. La capacité de faire attention à un malheureux est chose très rare, très difficile ; c’est presque un miracle ; c’est un miracle. Presque tous ceux qui croient avoir cette capacité ne l’ont pas. La chaleur, l’élan du cœur, la pitié n’y suffisent pas.

Dans la première légende du Graal, il est dit que le Graal, pierre miraculeuse qui par la vertu de l’hostie consacrée rassasie toute faim, appartient à quiconque dira le premier au gardien de la pierre, roi aux trois quarts paralysé par la plus douloureuse blessure : « Quel est ton tourment ? »

La plénitude de l’amour du prochain, c’est simplement d’être capable de lui demander : « Quel est ton tourment ? » C’est savoir que le malheureux existe, non pas comme unité dans une collection, non pas comme un exemplaire de la catégorie sociale étiqueté « malheureux », mais en tant qu’homme, exactement semblable à nous, qui a été un jour frappé d’une marque inimitable par le malheur. Pour cela il est suffisant, mais indispensable, de savoir poser sur lui un certain regard.

Ce regard est d’abord un regard attentif, où l’âme se vide de tout contenu propre pour recevoir en elle-même l’être qu’elle regarde tel qu’il est, dans toute sa vérité. Seul en est capable celui qui est capable d’attention.

Ainsi il est vrai, quoique paradoxal, qu’une version latine, un problème de géométrie, même si on les a manqués, pourvu seulement qu’on leur ait accordé l’espèce d’effort qui convient, peuvent rendre mieux capable un jour, plus tard, si l’occasion s’en présente, de porter à un malheureux, à l’instant de sa suprême détresse, exactement le secours susceptible de le sauver.

Pour un adolescent capable de saisir cette vérité, et assez généreux pour désirer ce fruit de préférence à tout autre, les études auraient la plénitude de leur efficacité spirituelle en dehors même de toute croyance religieuse.

Les études scolaires sont un de ces champs qui enferme une perle pour laquelle cela vaut la peine de vendre tous ses biens, sans rien garder à soi, afin de pouvoir l’acheter.

 

Réactivons nos classiques !

Ce texte souligne la valeur de l’attention et de l’humilité pour toute démarche spirituelle et comment les études scolaires peuvent permettre de développer ces qualités.
Aviez-vous déjà envisagé les études dans cette perspective ? Avez-vous vécu des expériences, dans le cadre de vos études ou non, qui ont selon vous développé votre attention ou votre humilité ?
« (…) l’intention profonde doit être dirigée uniquement vers l’accroissement du pouvoir d’attention en vue de la prière (…) ». L’intention à laquelle fait référence Simone Weil pourrait-elle s’appliquer à d’autres types d’exercices hors du cadre des études ?

Nous vous proposons de partager vos réflexions et expériences dans les commentaires…

Crédits photos : Simone Weil, Attente de Dieu, Paris, Albin Michel, 2016.

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La lutte contre le soi impérieux (1) : passer à l’action

Le soi impérieux est rusé, envahissant, rebelle, dominant… il est nuisible à notre âme, mais paradoxalement indispensable à notre perfectionnement. C’est en effet son opposition farouche à l’éthique vraie et au divin qui rend possible notre transformation intérieure, à condition bien sûr qu’on ne le laisse pas prendre le contrôle de nous-même. Encore faut-il savoir comment s’y prendre. C’est l’objet de cette nouvelle série consacrée à la lutte contre cet ennemi intime, présent en chacun de nous.

Face aux attaques incessantes du soi impérieux, à moins d’accepter de subir à terme sa loi, il n’y a qu’une seule solution, lutter. Contrairement à ce qu’on pourrait imaginer à première vue, la lutte contre le soi impérieux est un processus positif et constructif : l’objectif n’est pas tant de détruire un ennemi intérieur (qui en pratique est indestructible tant que nous sommes sur terre) que de se construire soi-même. La lutte contre le soi impérieux est en réalité l’outil qui a été mis à notre disposition pour nous connaître et accomplir notre perfectionnement.

Face à un tel enjeu, il est évident que la lutte ne peut se mener de n’importe quelle façon. Pour être menée à bien elle doit être méthodique et régulière. Comme il s’agit de lutter, il faut accepter de fournir des efforts réels contre les suggestions en général très plaisantes du soi impérieux. La lutte a quelque chose d’aride, elle suppose même souvent de faire preuve d’abnégation en réprimant ses tendances négatives et illégitimes et en s’imposant d’agir et de penser en fonction de ce qui développe et fait croître notre part céleste. L’aridité de la lutte est toutefois compensée par ses nombreux effets positifs : elle installe progressivement en nous une forme de sérénité, le sentiment de faire, malgré les échecs, les hauts et les bas, le maximum de ce qu’il nous est donné de faire. Elle est aussi liée au plaisir de comprendre et de connaître car elle constitue une source intarissable de découvertes. En ce sens, on peut la comparer aux études : longues et difficiles, mais en même temps passionnantes et qui nous permettront à terme d’obtenir un diplôme prestigieux. Enfin la lutte contre le soi impérieux est indissociable d’un sentiment toujours plus fort de la présence divine sans laquelle elle ne serait pas possible. Plus on lutte, plus les principes éthiques et divins sur lesquels on a fondé sa lutte prennent un sens concret et palpable, plus on en a une compréhension intime et profonde, comme s’ils faisaient corps avec nous.

Cette lutte se situe tout d’abord au niveau comportemental : il s’agit de barrer activement la route au soi impérieux et de régler nos paroles et nos actions non pas sur ses directives mais sur ce qu’il est authentiquement juste et bon de faire. Mais elle se situe aussi et surtout au niveau mental. La lutte contre le soi impérieux est un combat parfois violent mais silencieux et invisible, car même s’il se traduit en acte ou en parole, l’essentiel se réalise intérieurement, au niveau de l’intention qui oriente cet acte ou cette parole : si je me force, par exemple, à dire du bien de mon rival, c’est d’abord au niveau de la pensée que je me suis convaincu qu’il fallait faire cet effort. Pour prendre tout son sens, la lutte doit se mener de façon consciente, dans le cadre d’une réflexion personnelle et d’une démarche de perfectionnement intérieur. Il convient à tout prix d’éviter de considérer les principes éthiques et divins comme des dogmes extérieurs à pratiquer aveuglément ; il faut au contraire réfléchir sur leur sens et le contexte de leur mise en pratique de façon à lutter en connaissance de cause.

On peut diviser la lutte en quatre étapes qui dans la réalité peuvent être concomitantes mais que, dans un souci de clarté, nous allons ici séparer :

Ces quatre étapes seront examinées tour à tour dans le cadre de cette nouvelle série.

Crédit photo : TuruMuru – stock.adobe.com

 

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L’éthique ferment de la spiritualité

Dans son plaidoyer pour l’universel, contribution à l’ouvrage Le spirituel et l’universel, sept études sur Ostad Elahi, Anne Baudart étudie tour à tour les différents éléments qui constituent la base de l’universalisme spirituel. Qu’ont en commun la philosophie de Platon, le paganisme antique et la spiritualité naturelle d’Ostad Elahi ? Le lecteur familier de ces traditions ne sera pas surpris de retrouver ici des notions partagées comme le Bien, la Vérité ou la connaissance de soi. Et si la dimension universelle des « maîtres spirituels, philosophes et savants » ne résidait pas seulement dans un corpus philosophique et théorique commun ? Dans cet extrait, « l’éthique ferment de la spiritualité », la philosophe nous invite à aller au-delà de la pensée pour suivre le « pôle » qui fait le commun fondamental de l’existence de ces êtres spirituels : mener une vie éthique toute entière tournée vers le bien. Elle démontre ainsi que le ferment de la maturation du soi ne réside pas uniquement dans l’apprentissage théorique et la contemplation, il est avant tout pratique. La fonction de cette éthique en actes est de « nouer ciel et terre », non au sens figuré ou spéculatif, mais bien de résoudre la dialectique inhérente à l’être humain entre son soi céleste et un égo terrestre inflationniste. La pratique prend ici la forme d’un « combat de soi contre soi », une lutte contre le « soi impérieux » dont la domination éloigne du Vrai, du Beau et du Juste. La maîtrise de soi est ainsi considérée comme un socle commun à la spiritualité antique et au monothéisme sur lequel pourrait reposer la plus universelle des règles éthiques : la règle d’or.

Extrait de Anne Baudart, « Plaidoyer pour l’universel », Le spirituel et l’universel, sept études sur Ostad Elahi, Paris, Éditions de la Sorbonne, 2024, p. 57-84.

L’éthique ferment de la spiritualité

La contemplation seule ne peut ni ne doit être ou devenir le pôle exclusif de l’homme. Elle se doit d’être aussi action. Elle se doit de se donner à connaître ou dévoiler par elle. L’action, de son côté doit attester la contemplation qui la nourrit, l’anime, la guide. Théôria et praxis, forment un couple marqué du sceau de la réciprocité obligée, de la dette mutuelle, de la nécessaire entraide.

Dans le sillage des Anciens Grecs, Ostad Elahi ne manque pas de souligner les liens vivants entre les deux, rappelant à maintes reprises le rôle de la pratique dans la sphère morale et spirituelle. N’avait-il pas pour principe éthique de pratiquer quelque chose avant de le conseiller ou de l’enseigner à quelqu’un ? (Ostad Elahi, Paroles de Vérité (PV), Paris, Albin Michel, 2014, 461 et 119 : « En toute chose c’est par l’exercice et la pratique qu’on devient fort. Il en va de même en spiritualité ».) La « voie de l’action » est privilégiée comme le laboratoire d’expérimentation morale par excellence et la méfiance vis-à-vis de la précipitation ou de la légèreté est entière. Les mots, dans le domaine éthique, ne suffisent pas, pas plus que les seules intentions, non suivies d’effectivité.

L’École de vérité du maître iranien n’impose pas la sortie de la société, un retrait de type érémitique, une coupure relative aux affaires humaines. Bien au contraire, sa qualité se mesure à son degré d’insertion dans le monde des hommes. « (Notre École) est très difficile en ce qu’elle recommande de vivre en société tout en se gardant de ce qui est contraire à l’éthique et au divin » (PV, 6). La politique (PV, 132 et 133) n’attire pas Ostad Elahi, comme autrefois les sages de l’école d’Épicure ou avant eux, Platon, qui lui préfère la philosophie alors que tout le destinait à occuper un rôle de premier plan dans la sphère politique de son temps. Tous – les Anciens comme le Moderne – y voient une occasion de trouble et d’éloignement de l’Essentiel, à éviter à tout prix. Tous privilégient le temps long du discernement à celui de la capture de l’instant mû par l’intérêt immédiat, non médiatisé par la réflexion.

Mais Ostad Elahi ne préconise pas le retrait du Jardin selon le mode épicurien. Le sociétal est le lieu d’épanouissement de la spiritualité altruiste qu’il préconise. Faire le bien, être une source de bienfaits pour les autres, pratiquer son devoir dans la vie d’ici-bas importent pour lui plus que tout. « Nous avons le devoir d’avoir le cœur voué à Dieu, les mains au service des autres, la langue tournée vers le bien » (PV, 306 ; voir aussi PV, 307, 311, 466). Ceci pourrait constituer le maître mot d’une éthique spirituelle soucieuse de nouer, ici et maintenant, ciel et terre.

Aristote, déjà, soulignait au livre X de l’Éthique à Nicomaque l’importance de la praxis pour l’homme, qui, parce qu’il n’est pas dieu, ne peut se livrer continûment à la contemplation. La vie humaine authentiquement vertueuse, c’est-à-dire la vie pleinement heureuse, éprise de mesure, celle que l’intellect – la partie divine de l’esprit humain – anime, uni à la volonté et au discernement du jugement, atteste ce lien étroit entre la sphère théorétique et pratique.

Cette existence éthique, au sens fort du terme, visant en tout le bien d’une façon continue et répétée, est le pôle que se sont fixés tous les grands maîtres spirituels, les philosophes et savants de l’Antiquité archaïque ou classique. Qu’ils aient nom Pythagore, Empédocle, Héraclite ou Démocrite ou, plus tard, Platon et Aristote et bien plus tard encore, à l’époque hellénistique, contemporaine de l’Empire de Rome, les Sénèque, Épictète, Marc Aurèle ! Même Plotin qui ne voit pourtant dans l’action qu’une ombre de la contemplation (skian theôrias) (Plotin, Ennéades, op. cit., III 8, 4, 32-37. Voir notre article, « La philosophie de Plotin, une mystique de la contemplation ? », in L’Action, Penser la vie, « agir » la pensée (Actes du Congrès de Venise de l’A.S.P.L.F.), p. 703, Paris, Vrin, 2013), écrit un Traité des vertus (Peri aretôn) à l’intention d’orienter une vie terrestre, fondée sur la « ressemblance avec Dieu », selon la formule platonicienne du Théétète, commentée, dans ce Traité, par le philosophe alexandrin. Le texte a connu un fort impact populaire dans l’école même de Plotin et chez ses analystes ultérieurs, comme Porphyre dans les Aphormai, Macrobe dans le Commentaire sur le Songe de Scipion, au chapitre VIII, utilisé par Marinos, dans sa Vie de Proclus. Au centre du traité, une réflexion sur les différents degrés de la purification, nécessaire à l’union à Dieu.

Ascèse et kénose, tant chantées par les Anciens – comme les plus mystiques d’entre eux, Platon ou Plotin –, sont aussi, pour Ostad Elahi, des démarches impérativement requises pour la bonne tenue des pensées et des actes. Pour saisir le divin, pour entrer en contact avec lui, pour vivre de lui, s’impose le dépouillement du « soi impérieux », en un sens ici dépréciatif, car son exclusive domination éloigne du Vrai, du Beau, du Juste, du Bien universels. S’il ne déjoue pas les ruses et les appâts distillés par le « soi impérieux », l’homme s’égare (PV, 17 et 322. Voir aussi la note 1, p. 46) et étouffe son âme céleste.

L’existence éthique et spirituelle comprend donc un combat de soi contre soi, préliminaire nécessaire à la voie du progrès. Il ne s’agit nullement de se nier, de se mortifier, uniquement pour se mortifier – car alors l’égocentrisme règne en maître –, mais de déjouer les forces d’une emprise qui éloigne de Dieu. Mettre l’ego à sa vraie place de « serviteur », de récepteur de la grâce divine, déjouer les tentations de toute inflation de soi. « Face à Dieu, nous devons toujours être dans un état d’effacement et d’humilité ». Ostad Elahi nomme cette lutte contre le « soi impérieux », une nouvelle médecine destinée à la purification de l’âme, proche de la terminologie stoïcienne d’un Épictète, à l’époque hellénistique, qui caractérisait – trois siècles après Cicéron, six siècles après Platon – la philosophie comme « médecine de l’âme ». Ne venait-on pas à Rome, dans le cabinet du médecin philosophe, pour assainir sa manière de penser et de vivre ?

Devenir intérieurement maître de soi, pourrait être une des prescriptions éthiques commune à la spiritualité païenne et au monothéisme. « Penser le bien, dire le bien, et voir le bien » (PV, 302), refuser l’éthique du talion, prôner l’autonomie, voire la parfaite gratuité de l’acte moral ou religieux (PV, 299 : « C’est un principe fondamental : quand la matérialité entre en jeu, elle recouvre la Vérité comme un nuage »), rétive à toute forme d’intéressement matériel, pourrait constituer un sol commun sur lequel vient tout naturellement se greffer la règle d’or (Golden Rule) (Olivier du Roy, La Règle d’or : le retour d’une maxime oubliée, Paris, Cerf, 2009).

« Quand l’homme veut pour autrui le bien qu’il veut pour lui-même et agit en conséquence, c’est qu’il est devenu humain, et l’humanité émane de lui naturellement. »

Ostad Elahi, Paroles de Vérité, parole 27

« L’homme parfait, c’est celui qui pratique pour les autres ce qu’il veut pour lui-même, et ce qu’il ne veut pas pour lui-même, il en préserve aussi les autres. C’est très facile à dire mais en pratique, c’est très difficile à appliquer. Plus on parvient à pratiquer cette règle, plus on devient parfait en humanité. Il faut se contrôler vingt-quatre heures sur vingt-quatre en étant son propre juge. »

Ostad Elahi, Paroles de Vérité, parole 263

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Une leçon de Victor Hugo

Par , le 29 Oct 2024, dans la catégorie Lectures

Après dix-neuf ans de bagne, Jean Valjean a refait sa vie ; il a acquis une nouvelle identité. Monsieur Madeleine est désormais un notable estimé : industriel et maire de Montreuil-sur-Mer, il est dévoué au bien commun, apprécié de tous pour sa générosité, son courage, sa philanthropie. Or voici que son passé le rattrape en la personne de l’inspecteur de police Javert lorsque celui-ci vient lui annoncer l’arrestation et le procès imminent d’un certain Champmathieu : un simple d’esprit accusé d’avoir dérobé des pommes, et que l’on a identifié à tort comme… Jean Valjean, l’ex-bagnard. Pour l’innocent sosie de Jean Valjean, cette méprise a des conséquences lourdes, car le vol est alors requalifié comme un acte de récidive. Le délit devient crime ; ce n’est plus une affaire de police correctionnelle, mais de cour d’assises. Madeleine-Valjean va-t-il laisser condamner ce misérable pour des crimes dont il est innocent ? Rien de plus simple : il suffit de laisser faire. Ou va-t-il au contraire révéler sa véritable identité pour le disculper, en s’exposant du coup à ce qu’on réexamine tout son passé pour le remettre lui-même en jugement ?

Dans cet extrait des Misérables, Victor Hugo nous livre un exemple magistral de dialogue intérieur entre les parts terrestre et céleste de la psyché humaine. On y entend tour à tour les voix multiples qui peuvent s’exprimer dans le moi conscient, lorsque le jugement de la raison ou les appels de la conscience se voient confrontés aux suggestions dupeuses du soi impérieux. Nos dilemmes quotidiens se manifestent sans doute moins bruyamment que celui de Jean Valjean dans cette « tempête sous un crâne ». Cependant, dans les moments, plus fréquents qu’on ne le pense, où l’on doit choisir entre le bien et le mal, le juste et l’injuste, les mêmes voix s’expriment dans notre pensée : celles qui n’ont en vue que notre confort et notre réputation dans ce monde et celles qui nous rappellent que ce monde n’est qu’un moyen pour une autre fin. Et comme Jean Valjean, si nous souhaitons que nos choix nous rapprochent de notre but véritable, il nous faut commencer par entendre et identifier les puissances qui parlent en nous.

 

Edmond Yon, vers 1865, Une tempête sous un crâne,
gravure d’après une illustration de Gustave Brion., wikimedia


 

« Il examina la situation et la trouva inouïe ; tellement inouïe qu’au milieu de sa rêverie, par je ne sais quelle impulsion d’anxiété presque inexplicable, il se leva de sa chaise et ferma sa porte au verrou. Il craignait qu’il n’entrât encore quelque chose. Il se barricadait contre le possible. Un moment après il souffla sa lumière. Elle le gênait. Il lui semblait qu’on pouvait le voir. Qui, on ? Hélas ! ce qu’il voulait mettre à la porte était entré ; ce qu’il voulait aveugler, le regardait. Sa conscience. Sa conscience, c’est-à-dire Dieu.

Pourtant, dans le premier moment, il se fit illusion ; il eut un sentiment de sûreté et de solitude ; le verrou tiré, il se crut imprenable ; la chandelle éteinte, il se sentit invisible. Alors il prit possession de lui-même ; il posa ses coudes sur la table, appuya la tête sur sa main, et se mit à songer dans les ténèbres.

— Où en suis-je ? — Est-ce que je ne rêve pas ? — Que m’a-t-on dit ? — Est-il bien vrai que j’aie vu ce Javert et qu’il m’ait parlé ainsi ? — Que peut être ce Champmathieu ? — Il me ressemble donc ? — Est-ce possible ? — Quand je pense qu’hier j’étais si tranquille et si loin de me douter de rien ! — Qu’est-ce que je faisais donc hier à pareille heure ? — Qu’y a-t-il dans cet incident ? — Comment se dénouera-t-il ? — Que faire ?

Voilà dans quelle tourmente il était. Son cerveau avait perdu la force de retenir ses idées, elles passaient comme des ondes, et il prenait son front dans ses deux mains pour les arrêter.

De ce tumulte qui bouleversait sa volonté et sa raison, et dont il cherchait à tirer une évidence et une résolution, rien ne se dégageait que l’angoisse.

Sa tête était brûlante. Il alla à la fenêtre et l’ouvrit toute grande. Il n’y avait pas d’étoiles au ciel. Il revint s’asseoir près de la table.

La première heure s’écoula ainsi.

Peu à peu cependant des linéaments vagues commencèrent à se former et à se fixer dans sa méditation, et il put entrevoir avec la précision de la réalité, non l’ensemble de la situation, mais quelques détails.

Il commença par reconnaître que, si extraordinaire et si critique que fût cette situation, il en était tout à fait le maître.

Sa stupeur ne fit que s’en accroître.

Indépendamment du but sévère et religieux que se proposaient ses actions, tout ce qu’il avait fait jusqu’à ce jour n’était autre chose qu’un trou qu’il creusait pour y enfouir son nom. Ce qu’il avait toujours le plus redouté, dans ses heures de repli sur lui-même, dans ses nuits d’insomnie, c’était d’entendre jamais prononcer ce nom ; il se disait que ce serait là pour lui la fin de tout ; que le jour où ce nom reparaîtrait, il ferait évanouir autour de lui sa vie nouvelle, et, qui sait même peut-être ? au dedans de lui sa nouvelle âme. Il frémissait de la seule pensée que c’était possible. Certes, si quelqu’un lui eût dit en ces moments-là qu’une heure viendrait où ce nom retentirait à son oreille, où ce hideux mot, Jean Valjean, sortirait tout à coup de la nuit et se dresserait devant lui, où cette lumière formidable faite pour dissiper le mystère dont il s’enveloppait resplendirait subitement sur sa tête, et que ce nom ne le menacerait pas, que cette lumière ne produirait qu’une obscurité plus épaisse, que ce voile déchiré accroîtrait le mystère ; que ce tremblement de terre consoliderait son édifice, que ce prodigieux incident n’aurait d’autre résultat, si bon lui semblait, à lui, que de rendre son existence à la fois plus claire et plus impénétrable, et que, de sa confrontation avec le fantôme de Jean Valjean, le bon et digne bourgeois « monsieur Madeleine » sortirait plus honoré, plus paisible et plus respecté que jamais ; — si quelqu’un lui eût dit cela, il eût hoché la tête et regardé ces paroles comme insensées. Eh bien ! tout cela venait précisément d’arriver, tout cet entassement de l’impossible était un fait, et Dieu avait permis que ces choses folles devinssent des choses réelles !

Sa rêverie continuait de s’éclaircir. Il se rendait de plus en plus compte de sa position.

Il lui semblait qu’il venait de s’éveiller de je ne sais quel sommeil, et qu’il se trouvait glissant sur une pente au milieu de la nuit, debout, frissonnant, reculant en vain, sur le bord extrême d’un abîme. Il entrevoyait distinctement dans l’ombre un inconnu, un étranger, que la destinée prenait pour lui et poussait dans le gouffre à sa place. Il fallait, pour que le gouffre se refermât, que quelqu’un y tombât, lui ou l’autre.

Il n’avait qu’à laisser faire.

[…]

Il ralluma brusquement sa bougie.

— Eh bien quoi ! se dit-il, de quoi est-ce que j’ai peur ? Qu’est-ce que j’ai à songer comme cela ? Me voilà sauvé. Tout est fini. Je n’avais plus qu’une porte entr’ouverte par laquelle mon passé pouvait faire irruption dans ma vie ; cette porte, la voilà murée ! à jamais ! Ce Javert qui me trouble depuis si longtemps, ce redoutable instinct qui semblait m’avoir deviné, qui m’avait deviné, pardieu ! et qui me suivait partout, cet affreux chien de chasse toujours en arrêt sur moi, le voilà dérouté, occupé ailleurs, absolument dépisté ! Il est satisfait désormais, il me laissera tranquille, il tient son Jean Valjean ! Qui sait même, il est probable qu’il voudra quitter la ville ! Et tout cela s’est fait sans moi ! Et je n’y suis pour rien ! Ah çà, mais ! qu’est-ce qu’il y a de malheureux dans ceci ? Des gens qui me verraient, parole d’honneur ! croiraient qu’il m’est arrivé une catastrophe ! Après tout, s’il y a du mal pour quelqu’un, ce n’est aucunement de ma faute. C’est la providence qui a tout fait. C’est qu’elle veut cela apparemment ! Ai-je le droit de déranger ce qu’elle arrange ? Qu’est-ce que je demande à présent ? De quoi est-ce que je vais me mêler ? Cela ne me regarde pas. Comment ! je ne suis pas content ! Mais qu’est-ce qu’il me faut donc ? Le but auquel j’aspire depuis tant d’années, le songe de mes nuits, l’objet de mes prières au ciel, la sécurité, je l’atteins ! C’est Dieu qui le veut. Je n’ai rien à faire contre la volonté de Dieu. Et pourquoi Dieu le veut-il ? Pour que je continue ce que j’ai commencé, pour que je fasse le bien, pour que je sois un jour un grand et encourageant exemple, pour qu’il soit dit qu’il y a eu enfin un peu de bonheur attaché à cette pénitence que j’ai subie et à cette vertu où je suis revenu ! Vraiment je ne comprends pas pourquoi j’ai eu peur tantôt d’entrer chez ce brave curé et de tout lui raconter comme à un confesseur, et de lui demander conseil, c’est évidemment là ce qu’il m’aurait dit. C’est décidé, laissons aller les choses ! Laissons faire le bon Dieu !

Il se parlait ainsi dans les profondeurs de sa conscience, penché sur ce qu’on pourrait appeler son propre abîme. Il se leva de sa chaise, et se mit à marcher dans la chambre. — Allons, dit-il, n’y pensons plus. Voilà une résolution prise ! — Mais il ne sentit aucune joie.

Au contraire.

On n’empêche pas plus la pensée de revenir à une idée que la mer de revenir à un rivage. Pour le matelot, cela s’appelle la marée ; pour le coupable, cela s’appelle le remords. Dieu soulève l’âme comme l’océan.

Au bout de peu d’instants, il eut beau faire, il reprit ce sombre dialogue dans lequel c’était lui qui parlait et lui qui écoutait, disant ce qu’il eût voulu taire, écoutant ce qu’il n’eût pas voulu entendre, cédant à cette puissance mystérieuse qui lui disait : pense ! comme elle disait il y a deux mille ans à un autre condamné : marche !

Avant d’aller plus loin et pour être pleinement compris, insistons sur une observation nécessaire.

Il est certain qu’on se parle à soi-même, il n’est pas un être pensant qui ne l’ait éprouvé. On peut dire même que le verbe n’est jamais un plus magnifique mystère que lorsqu’il va, dans l’intérieur d’un homme, de la pensée à la conscience et qu’il retourne de la conscience à la pensée. C’est dans ce sens seulement qu’il faut entendre les mots souvent employés dans ce chapitre, il dit, il s’écria. On se dit, on se parle, on s’écrie en soi-même, sans que le silence extérieur soit rompu. Il y a un grand tumulte ; tout parle en nous, excepté la bouche. Les réalités de l’âme, pour n’être point visibles et palpables, n’en sont pas moins des réalités.

Il se demanda donc où il en était. Il s’interrogea sur cette « résolution prise ». Il se confessa à lui-même que tout ce qu’il venait d’arranger dans son esprit était monstrueux, que « laisser aller les choses, laisser faire le bon Dieu », c’était tout simplement horrible. Laisser s’accomplir cette méprise de la destinée et des hommes, ne pas l’empêcher, s’y prêter par son silence, ne rien faire enfin, c’était faire tout ! c’était le dernier degré de l’indignité hypocrite ! c’était un crime bas, lâche, sournois, abject, hideux !

Pour la première fois depuis huit années, le malheureux homme venait de sentir la saveur amère d’une mauvaise pensée et d’une mauvaise action.

Il la recracha avec dégoût.

Il continua de se questionner. Il se demanda sévèrement ce qu’il avait entendu par ceci : « Mon but est atteint ! » Il se déclara que sa vie avait un but en effet. Mais quel but ? Cacher son nom ? tromper la police ? Était-ce pour une chose si petite qu’il avait fait tout ce qu’il avait fait ? Est-ce qu’il n’avait pas un autre but, qui était le grand, qui était le vrai ? Sauver, non sa personne, mais son âme. Redevenir honnête et bon. Être un juste ! Est-ce que ce n’était pas là surtout, là uniquement, ce qu’il avait toujours voulu, ce que l’évêque lui avait ordonné ? — Fermer la porte à son passé ? Mais il ne la fermait pas, grand Dieu ! il la rouvrait en faisant une action infâme ! mais il redevenait un voleur, et le plus odieux des voleurs ! il volait à un autre son existence, sa vie, sa paix, sa place au soleil ! il devenait un assassin ! il tuait, il tuait moralement un misérable homme, il lui infligeait cette affreuse mort vivante, cette mort à ciel ouvert, qu’on appelle le bagne ! Au contraire, se livrer, sauver cet homme frappé d’une si lugubre erreur, reprendre son nom, redevenir par devoir le forçat Jean Valjean, c’était là vraiment achever sa résurrection, et fermer à jamais l’enfer d’où il sortait ! Y retomber en apparence, c’était en sortir en réalité ! Il fallait faire cela ! il n’avait rien fait s’il ne faisait pas cela ! toute sa vie était inutile, toute sa pénitence était perdue, et il n’y avait plus qu’à dire : à quoi bon ? Il sentait que l’évêque était là, que l’évêque était d’autant plus présent qu’il était mort, que l’évêque le regardait fixement, que désormais le maire Madeleine avec toutes ses vertus lui serait abominable, et que le galérien Jean Valjean serait admirable et pur devant lui. Que les hommes voyaient son masque, mais que l’évêque voyait sa face. Que les hommes voyaient sa vie, mais que l’évêque voyait sa conscience. Il fallait donc aller à Arras, délivrer le faux Jean Valjean, dénoncer le véritable ! Hélas ! c’était là le plus grand des sacrifices, la plus poignante des victoires, le dernier pas à franchir ; mais il le fallait. Douloureuse destinée ! il n’entrerait dans la sainteté aux yeux de Dieu que s’il rentrait dans l’infamie aux yeux des hommes !

— Eh bien, dit-il, prenons ce parti ! faisons notre devoir ! sauvons cet homme !

Il prononça ces paroles à haute voix, sans s’apercevoir qu’il parlait tout haut.

[…] Cependant la fièvre, un instant apaisée, lui revenait peu à peu. Mille pensées le traversaient, mais elles continuaient de le fortifier dans sa résolution. Un moment il s’était dit : — qu’il prenait peut-être la chose trop vivement, qu’après tout ce Champmathieu n’était pas intéressant, qu’en somme il avait volé.

Il se répondit : — Si cet homme a en effet volé quelques pommes, c’est un mois de prison. Il y a loin de là aux galères. Et qui sait même ? A-t-il volé ? Est-ce prouvé ? Le nom de Jean Valjean l’accable et semble dispenser de preuves. Les procureurs du roi n’agissent-ils pas habituellement ainsi ? On le croit voleur parce qu’on le sait forçat.

Dans un autre instant, cette idée lui vint que, lorsqu’il se serait dénoncé, peut-être on considérerait l’héroïsme de son action, et sa vie honnête depuis sept ans, et ce qu’il avait fait pour le pays, et qu’on lui ferait grâce.

Mais cette supposition s’évanouit bien vite, et il sourit amèrement en songeant que le vol des quarante sous à Petit-Gervais le faisait récidiviste, que cette affaire reparaîtrait certainement et, aux termes précis de la loi, le ferait passible des travaux forcés à perpétuité.

Il se détourna de toute illusion, se détacha de plus en plus de la terre et chercha la consolation et la force ailleurs. Il se dit qu’il fallait faire son devoir ; que peut-être même ne serait-il pas plus malheureux après avoir fait son devoir qu’après l’avoir éludé ; que s’il laissait faire, s’il restait à Montreuil-sur-Mer, sa considération, sa bonne renommée, ses bonnes œuvres, la déférence, la vénération, sa charité, sa richesse, sa popularité, sa vertu, seraient assaisonnées d’un crime ; et quel goût auraient toutes ces choses saintes liées à cette chose hideuse ! tandis que, s’il accomplissait son sacrifice, au bagne, au poteau, au carcan, au bonnet vert, au travail sans relâche, à la honte sans pitié, il se mêlerait une idée céleste !

Enfin il se dit qu’il y avait nécessité, que sa destinée était ainsi faite, qu’il n’était pas maître de déranger les arrangements d’en haut, que dans tous les cas il fallait choisir : ou la vertu au dehors et l’abomination au dedans, ou la sainteté au dedans et l’infamie au dehors.

 

Pierre-Georges Jeanniot, 1890, illustration pour Les Misérables, Tome 1, Livre 7, Chapitre III, wikimedia


 

[…] Il avait froid. Il alluma un peu de feu. Il ne songea pas à fermer la fenêtre.

Cependant il était retombé dans sa stupeur. Il lui fallait faire un assez grand effort pour se rappeler à quoi il songeait avant que minuit sonnât. Il y parvint enfin.

— Ah ! oui, se dit-il, j’avais pris la résolution de me dénoncer.

Et puis tout à coup il pensa à la Fantine.

— Tiens ! dit-il, et cette pauvre femme !

Ici une crise nouvelle se déclara.

Fantine, apparaissant brusquement dans sa rêverie, y fut comme un rayon d’une lumière inattendue. Il lui sembla que tout changeait d’aspect autour de lui, il s’écria :

— Ah çà, mais ! jusqu’ici je n’ai considéré que moi ! je n’ai eu égard qu’à ma convenance ! Il me convient de me taire ou de me dénoncer, — cacher ma personne ou sauver mon âme, — être un magistrat méprisable et respecté ou un galérien infâme et vénérable, c’est moi, c’est toujours moi, ce n’est que moi ! Mais, mon Dieu, c’est de l’égoïsme tout cela ! Ce sont des formes diverses de l’égoïsme, mais c’est de l’égoïsme ! Si je songeais un peu aux autres ? La première sainteté est de penser à autrui. Voyons, examinons. Moi excepté, moi effacé, moi oublié, qu’arrivera-t-il de tout ceci ? — Si je me dénonce ? on me prend, on lâche ce Champmathieu, on me remet aux galères, c’est bien, et puis ? Que se passe-t-il ici ? Ah ! ici, il y a un pays, une ville, des fabriques, une industrie, des ouvriers, des hommes, des femmes, des vieux grands-pères, des enfants, des pauvres gens ! J’ai créé tout cela, je fais vivre tout cela ; partout où il y a une cheminée qui fume, c’est moi qui ai mis le tison dans le feu et la viande dans la marmite ; j’ai fait l’aisance, la circulation, le crédit ; avant moi il n’y avait rien ; j’ai relevé, vivifié, animé, fécondé, stimulé, enrichi tout le pays ; moi de moins, c’est l’âme de moins. Je m’ôte, tout meurt. — Et cette femme qui a tant souffert, qui a tant de mérites dans sa chute, dont j’ai causé sans le vouloir tout le malheur ! Et cet enfant que je voulais aller chercher, que j’ai promis à la mère ! Est-ce que je ne dois pas aussi quelque chose à cette femme, en réparation du mal que je lui ai fait ? Si je disparais, qu’arrive-t-il ? La mère meurt. L’enfant devient ce qu’il peut. Voilà ce qui se passe, si je me dénonce.

— Si je ne me dénonce pas !… Voyons, si je ne me dénonce pas ?

Après s’être fait cette question, il s’arrêta ; il eut comme un moment d’hésitation et de tremblement ; mais ce moment dura peu, et il se répondit avec calme :

— Eh bien, cet homme va aux galères, c’est vrai, mais, que diable ! il a volé ! J’ai beau me dire qu’il n’a pas volé, il a volé ! Moi, je reste ici, je continue. Dans dix ans j’aurai gagné dix millions, je les répands dans le pays, je n’ai rien à moi, qu’est-ce que cela me fait ? Ce n’est pas pour moi ce que je fais ! La prospérité de tous va croissant, les industries s’éveillent et s’excitent, les manufactures et les usines se multiplient, les familles, cent familles, mille familles ! sont heureuses ; la contrée se peuple ; il naît des villages où il n’y a que des fermes, il naît des fermes où il n’y a rien ; la misère disparaît, et avec la misère disparaissent la débauche, la prostitution, le vol, le meurtre, tous les vices, tous les crimes ! Et cette pauvre mère élève son enfant ! et voilà tout un pays riche et honnête ! Ah çà, j’étais fou, j’étais absurde, qu’est-ce que je parlais donc de me dénoncer ? Il faut faire attention, vraiment, et ne rien précipiter. Quoi ! parce qu’il m’aura plu de faire le grand et le généreux, — c’est du mélodrame, après tout ! — parce que je n’aurai songé qu’à moi, qu’à moi seul, quoi ! pour sauver d’une punition peut-être un peu exagérée, mais juste au fond, on ne sait qui, un voleur, un drôle évidemment, il faudra que tout un pays périsse ! il faudra qu’une pauvre femme crève à l’hôpital ! qu’une pauvre petite fille crève sur le pavé ! comme des chiens ! Ah ! mais c’est abominable ! Sans même que la mère ait revu  ! Et tout ça pour ce vieux gredin de voleur de pommes qui, à coup sûr, a mérité les galères pour autre chose, si ce n’est pour cela ! Beaux scrupules qui sauvent un coupable et qui sacrifient des innocents, qui sauvent un vieux vagabond, lequel n’a plus que quelques années à vivre au bout du compte et ne sera guère plus malheureux au bagne que dans sa masure, et qui sacrifient toute une population, mères, femmes, enfants ! Cette pauvre petite Cosette qui n’a que moi au monde et qui est sans doute en ce moment toute bleue de froid dans le bouge de ces Thénardier ! Voilà encore des canailles, ceux-là ! Et je manquerais à mes devoirs envers tous ces pauvres êtres ! Et je m’en irais me dénoncer ! Et je ferais cette inepte sottise ! Mettons tout au pis. Supposons qu’il y ait une mauvaise action pour moi dans ceci et que ma conscience me la reproche un jour, accepter, pour le bien d’autrui, ces reproches qui ne chargent que moi, cette mauvaise action qui ne compromet que mon âme, c’est là qu’est le dévouement, c’est là qu’est la vertu.

Il se leva, il se remit à marcher. Cette fois il lui semblait qu’il était content.

On ne trouve les diamants que dans les ténèbres de la terre ; on ne trouve les vérités que dans les profondeurs de la pensée. Il lui semblait qu’après être descendu dans ces profondeurs, après avoir longtemps tâtonné au plus noir de ces ténèbres, il venait enfin de trouver un de ces diamants, une de ces vérités, et qu’il la tenait dans sa main ; et il s’éblouissait à la regarder.

— Oui, pensa-t-il, c’est cela. Je suis dans le vrai. J’ai la solution. Il faut finir par s’en tenir à quelque chose. Mon parti est pris. Laissons faire ! Ne vacillons plus, ne reculons plus. Ceci est dans l’intérêt de tous, non dans le mien. Je suis Madeleine, je reste Madeleine. Malheur à celui qui est Jean Valjean ! Ce n’est plus moi. Je ne connais pas cet homme, je ne sais plus ce que c’est, s’il se trouve que quelqu’un est Jean Valjean à cette heure, qu’il s’arrange ! cela ne me regarde pas. C’est un nom de fatalité qui flotte dans la nuit, s’il s’arrête et s’abat sur une tête, tant pis pour elle !

Il se regarda dans le petit miroir qui était sur sa cheminée, et dit :

— Tiens ! cela m’a soulagé de prendre une résolution ! Je suis tout autre à présent.

Il marcha encore quelques pas, puis il s’arrêta court :

— Allons ! dit-il, il ne faut hésiter devant aucune des conséquences de la résolution prise. Il y a encore des fils qui m’attachent à ce Jean Valjean. Il faut les briser ! Il y a ici, dans cette chambre même, des objets qui m’accuseraient, des choses muettes qui seraient des témoins, c’est dit, il faut que tout cela disparaisse.

Il fouilla dans sa poche, en tira sa bourse, l’ouvrit, et y prit une petite clef.

Il introduisit cette clef dans une serrure dont on voyait à peine le trou, perdu qu’il était dans les nuances les plus sombres du dessin qui couvrait le papier collé sur le mur. Une cachette s’ouvrit, une espèce de fausse armoire ménagée entre l’angle de la muraille et le manteau de la cheminée. Il n’y avait dans cette cachette que quelques guenilles, un sarrau de toile bleue, un vieux pantalon, un vieux havresac, et un gros bâton d’épine ferré aux deux bouts. Ceux qui avaient vu Jean Valjean à l’époque où il traversait Digne, en octobre 1815, eussent aisément reconnu toutes les pièces de ce misérable accoutrement.

Il les avait conservées comme il avait conservé les chandeliers d’argent, pour se rappeler toujours son point de départ. Seulement il cachait ceci qui venait du bagne, et il laissait voir les flambeaux qui venaient de l’évêque.

Il jeta un regard furtif vers la porte, comme s’il eût craint qu’elle ne s’ouvrît malgré le verrou qui la fermait ; puis d’un mouvement vif et brusque et d’une seule brassée, sans même donner un coup d’œil à ces choses qu’il avait si religieusement et si périlleusement gardées pendant tant d’années, il prit tout, haillons, bâton, havresac, et jeta tout au feu.

[…]

En ce moment il lui sembla qu’il entendait une voix qui criait au dedans de lui :

— Jean Valjean ! Jean Valjean !

Ses cheveux se dressèrent, il devint comme un homme qui écoute une chose terrible.

— Oui ! c’est cela, achève ! disait la voix. Complète ce que tu fais ! détruis ces flambeaux ! anéantis ce souvenir ! oublie l’évêque ! oublie tout ! perds ce Champmathieu ! va, c’est bien. Applaudis-toi ! Ainsi, c’est convenu, c’est résolu, c’est dit, voilà un homme, voilà un vieillard qui ne sait ce qu’on lui veut, qui n’a rien fait peut-être, un innocent, dont ton nom fait tout le malheur, sur qui ton nom pèse comme un crime, qui va être pris pour toi, qui va être condamné, qui va finir ses jours dans l’abjection et dans l’horreur ! c’est bien. Sois honnête homme, toi. Reste monsieur le maire, reste honorable et honoré, enrichis la ville, nourris des indigents, élève des orphelins, vis heureux, vertueux et admiré, et pendant ce temps-là, pendant que tu seras ici dans la joie et dans la lumière, il y aura quelqu’un qui aura ta casaque rouge, qui portera ton nom dans l’ignominie et qui traînera ta chaîne au bagne ! Oui, c’est bien arrangé ainsi ! Ah ! misérable !

La sueur lui coulait du front. Il attachait sur les flambeaux un œil hagard. Cependant ce qui parlait en lui n’avait pas fini. La voix continuait :

— Jean Valjean ! il y aura autour de toi beaucoup de voix qui feront un grand bruit, qui parleront bien haut, et qui te béniront, et une seule que personne n’entendra et qui te maudira dans les ténèbres. Eh bien ! écoute, infâme ! toutes ces bénédictions retomberont avant d’arriver au ciel, et il n’y aura que la malédiction qui montera jusqu’à Dieu !

Cette voix, d’abord toute faible et qui s’était élevée du plus obscur de sa conscience, était devenue par degrés éclatante et formidable, et il l’entendait maintenant à son oreille. Il lui semblait qu’elle était sortie de lui-même et qu’elle parlait à présent en dehors de lui. Il crut entendre les dernières paroles si distinctement qu’il regarda dans la chambre avec une sorte de terreur.

— Y a-t-il quelqu’un ici ? demanda-t-il à haute voix, et tout égaré.

Puis il reprit avec un rire qui ressemblait au rire d’un idiot :

— Que je suis bête ! il ne peut y avoir personne.

Il y avait quelqu’un ; mais celui qui y était n’était pas de ceux que l’œil humain peut voir.

Il posa les flambeaux sur la cheminée.

Alors il reprit cette marche monotone et lugubre qui troublait dans ses rêves et réveillait en sursaut l’homme endormi au-dessous de lui.

Cette marche le soulageait et l’enivrait en même temps. Il semble que parfois dans les occasions suprêmes on se remue pour demander conseil à tout ce qu’on peut rencontrer en se déplaçant. Au bout de quelques instants il ne savait plus où il en était.

Il reculait maintenant avec une égale épouvante devant les deux résolutions qu’il avait prises tour à tour. Les deux idées qui le conseillaient lui paraissaient aussi funestes l’une que l’autre. — Quelle fatalité ! quelle rencontre que ce Champmathieu pris pour lui ! Être précipité justement par le moyen que la providence paraissait d’abord avoir employé pour l’affermir !

Il y eut un moment où il considéra l’avenir. Se dénoncer, grand Dieu ! se livrer ! Il envisagea avec un immense désespoir tout ce qu’il faudrait quitter, tout ce qu’il faudrait reprendre. Il faudrait donc dire adieu à cette existence si bonne, si pure, si radieuse, à ce respect de tous, à l’honneur, à la liberté ! Il n’irait plus se promener dans les champs, il n’entendrait plus chanter les oiseaux au mois de mai, il ne ferait plus l’aumône aux petits enfants ! Il ne sentirait plus la douceur des regards de reconnaissance et d’amour fixés sur lui ! Il quitterait cette maison qu’il avait bâtie, cette petite chambre ! Tout lui paraissait charmant à cette heure. Il ne lirait plus dans ces livres, il n’écrirait plus sur cette petite table de bois blanc ! Sa vieille portière, la seule servante qu’il eût, ne lui monterait plus son café le matin. Grand Dieu ! au lieu de cela, la chiourme, le carcan, la veste rouge, la chaîne au pied, la fatigue, le cachot, le lit de camp, toutes ces horreurs connues ! À son âge, après avoir été ce qu’il était ! Si encore il était jeune ! Mais, vieux, être tutoyé par le premier venu, être fouillé par le garde-chiourme, recevoir le coup de bâton de l’argousin ! avoir les pieds nus dans des souliers ferrés ! tendre matin et soir sa jambe au marteau du rondier qui visite la manille ! subir la curiosité des étrangers auxquels on dirait : Celui-là, c’est le fameux Jean Valjean, qui a été maire à Montreuil-sur-mer ! Le soir, ruisselant de sueur, accablé de lassitude, le bonnet vert sur les yeux, remonter deux à deux, sous le fouet du sergent, l’escalier-échelle du bagne flottant ! Oh ! quelle misère ! La destinée peut-elle donc être méchante comme un être intelligent et devenir monstrueuse comme le cœur humain !

Et, quoi qu’il fît, il retombait toujours sur ce poignant dilemme qui était au fond de sa rêverie : — rester dans le paradis, et y devenir démon ! rentrer dans l’enfer, et y devenir ange !

Que faire, grand Dieu ! que faire ? »

Victor Hugo, Les Misérables, 1862, Tome 1, Livre 7, Chapitre III.

 

Réactivons nos classiques !

Nos dialogues intérieurs sont quotidiens. Quelle est la dernière fois que vous avez ressenti un tel dialogue intérieur ? Avez-vous réussi facilement à identifier les puissances s’exprimant en vous ?

Nous vous proposons de partager vos réflexions et expériences dans les commentaires…

Crédits photos : auteur : Joliot, graveur. Couverture des livraisons 1 et 2 (2e livraison incluse) de l’édition Jules Rouff et Cie des Misérables, circa 1879. Source : Paris Musées. Consultable en ligne ici.

 

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Portraits du soi impérieux (10) : le soi impérieux, maître d’erreur et de fausseté

Cet article s’inscrit dans notre série consacrée aux « portraits du soi impérieux » :
► lire la présentation générale de la série : Portraits du soi impérieux (1) : une éthique de la transformation
► voir tous les articles de la série : Portraits du soi impérieux

Le soi impérieux est… impérieux ! Mais aussi rusé, insidieux, envahissant. C’est ce que démontraient, exemples à l’appui, les épisodes précédents de cette série consacrée à l’« anti-moi » en nous. Reste à établir un point aussi subtil que fondamental : avant même de nous pousser à l’action, le soi impérieux agit dans notre pensée à la manière d’un prisme déformant ; il nous voile la vérité, il nous installe dans le faux.

Sauf à être parfait, nous n’avons pas accès à la réalité des choses. Nous percevons le monde et nous-même à travers notre pensée, dont nous subissons sans nous en apercevoir les limitations, les distorsions et l’opacité. Cet état est naturel. C’est une donnée de base de notre condition, qui relève d’une part de l’immaturité de notre âme céleste et d’autre part de l’action du soi impérieux sur notre psychisme. Le travail du perfectionnement, que Bahram Elahi décrit comme un processus de maturation cognitive (le développement de la « raison saine » [1]), consiste précisément à faire évoluer cette donnée de départ dans un sens positif en élargissant progressivement le champ de notre pensée, en en corrigeant les distorsions et en travaillant à la rendre de plus en plus réceptive à la vérité.

L’action du soi impérieux consiste à nous couper de la vérité telle qu’elle est pour la remplacer par une vérité façonnée à sa façon. Avant même de déborder sur nos comportements et nos paroles, il agit donc sur notre pensée et notre perception des choses pour renforcer les distorsions initiales et fausser notre esprit dans un sens qui lui est favorable. Il joue ainsi le rôle d’un prisme déformant, brouillant nos perceptions et nous enfermant dans des cadres de pensée erronés.

Le soi impérieux comme prisme déformant

En prenant appui sur nos émotions négatives, le soi impérieux réussit très souvent à nous faire percevoir la réalité de la façon la plus favorable à son expansion.

Il y a quelques années, nous pensions acheter un petit appartement avec ma femme et nous avions pour cela demandé conseil à un notaire qui était un ami de mes parents. Le contact a été très chaleureux, ce qui nous a redonné un peu d’espoir pour notre dossier financier. Après beaucoup de difficultés, et en nous serrant sérieusement la ceinture, nous avons fini par obtenir un prêt et par acheter l’appartement. Quelque temps après notre installation, à notre plus grande surprise nous avons reçu une facture, très administrative, de cet ami notaire. J’étais hors de moi. Dans mon esprit, il m’avait donné sa consultation à titre amical. Je ne voyais vraiment pas pourquoi j’aurais dû le payer, d’autant qu’il pratiquait un tarif qui me paraissait exorbitant. Je me souviens du déchaînement de pensées négatives que j’ai éprouvé alors – des pensées dirigées contre lui – et je me rappelle la façon dont j’en parlais avec ma femme et avec mes parents : je le trouvais mesquin et faux. Tout cet accueil qu’il nous avait réservé n’était donc que pure hypocrisie ! Je le voyais comme un usurier tout droit sorti d’un roman de Dickens, le Scrooge des temps modernes : comment pouvait-il nous réclamer une telle somme alors qu’il savait pertinemment qu’on était en difficulté et alors que lui-même vivait dans le confort et l’opulence ? En y repensant, je me disais d’ailleurs que, lors de notre entretien, il avait un drôle de regard : il ne cessait de regarder ma femme, d’un air presque libidineux… Bref, je lui trouvais maintenant tous les défauts possibles, et cela ne faisait que nourrir davantage mon amertume et ma colère contre lui.

Aujourd’hui, avec le recul et l’expérience, je me rends compte que ce malheureux notaire n’avait fait que réclamer son dû. J’avais pris plus de deux heures de son temps et le fait qu’il soit un ami (pas si proche d’ailleurs) de mes parents ne me donnait aucun droit à bénéficier gratuitement de ses compétences. En me donnant rendez-vous, il m’avait fait bon accueil parce qu’il connaissait ma famille, mais il n’était nullement convenu entre nous qu’il travaillerait à titre gracieux. Le fait que j’aie tellement mal réagi à cette demande somme toute légitime est probablement lié au fait qu’à l’époque, nous étions financièrement très à l’étroit…

On peut expliquer cette réaction disproportionnée par l’action du soi impérieux, qui, en s’appuyant sur l’angoisse créée par les difficultés financières, a déformé la réalité aux yeux du narrateur au point d’inverser les choses : il se perçoit comme victime d’une injustice, alors que c’est lui qui, par ses pensées, ses paroles, et peut-être son refus de payer, est en train de léser les droits du notaire. Sur le coup, pourtant, il est persuadé d’être dans son droit, et pour mieux le convaincre, le soi impérieux le pousse à réinterpréter le passé dans le sens qui l’arrange en accumulant les détails à charge contre le notaire, sans se préoccuper de leur caractère plus ou moins fantaisiste.

Cet effet de prisme émotionnel est bien plus fréquent qu’on ne l’imagine : nous aurons ainsi naturellement tendance à apprécier celui qui nous admire ou nous flatte, à projeter des intentions malveillantes sur celui qui nous fait de l’ombre, à nous percevoir en victime du sort pour fuir la responsabilité de nos échecs, à nous focaliser sur les défauts de celui que nous jalousons jusqu’à occulter entièrement ses mérites, etc. Tant que nous sommes sous l’emprise du soi impérieux, notre vision de la réalité est tellement déformée que nous n’en avons même pas conscience. Mais plus nous progressons dans la lutte contre le soi impérieux, plus nous percevons cette déformation, et plus nous nous en libérons pour voir les choses telles qu’elles sont.

L’éthique du soi impérieux

Au-delà des poussées émotionnelles qui viennent brouiller notre perception, le soi impérieux cherche aussi plus fondamentalement à structurer notre vision générale du monde. Si notre pensée est mal éduquée, elle fait le jeu du soi impérieux qui va jusqu’à proposer sa propre « éthique » – une éthique dévoyée, coupée de ses origines, qui aura l’immense avantage de laisser libre cours à nos pulsions nuisibles tout en anesthésiant les instances de notre part céleste. C’est ainsi qu’on voit des criminels faire preuve d’une loyauté sans faille pour leur chef et leur clan. Des systèmes de corruption se mettent en place par tout un jeu de fidélité et d’amitié. Des manifestations de moralisme rigide et sans pitié se développent en toute bonne conscience – ou encore, des formes d’altruisme démagogiques et intéressées…


[1] Voir Bahram Elahi, Fondamentaux du perfectionnement spirituel : le guide pratique, Paris, Dervy, 2019, p. 24-25 et p. 47 et suivantes.

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Sept études sur Ostad Elahi : une publication des Éditions de la Sorbonne

Par , le 10 Juil 2024, dans la catégorie Lectures

Les Éditions de la Sorbonne publient le 11 juillet 2024 un ouvrage collectif composé de sept « études » consacrées à la personnalité intellectuelle, spirituelle et artistique d’Ostad Elahi. Ce premier état des lieux de la recherche universitaire mobilise une diversité d’approches complémentaires : philosophie, religion comparée, éthique et psychologie morale, histoire du droit, musicologie. L’ensemble est porté par un questionnement transversal : en quel sens le spirituel est-il compatible avec l’universalité des exigences rationnelles ? On y découvre la fécondité de certains concepts aux résonances anciennes, mais revisités à travers une expérimentation conduite au cœur de la vie moderne : la connaissance de soi, l’attention, l’idée du divin et de l’Un, le « mal de Vérité », le souci du juste et du droit, la maîtrise de soi et le rapport à l’autre, la logique des passions et les mille visages du « soi impérieux ».

Quatrième de couverture

Figure de sagesse et philosophe lettré, magistrat et musicien hors pair, Ostad Elahi (1895-1974) a traversé le XXe siècle, de la Perse à l’Iran moderne, en cultivant un projet singulier. Héritier d’une haute lignée spirituelle, il a exploré les voies de l’expérience religieuse et mystique avant d’en produire une synthèse rationnelle à portée universelle, dégagée des particularismes confessionnels : la « spiritualité naturelle ». Celle-ci ne vise rien de moins que l’accomplissement de l’humanité véritable à travers une pratique du perfectionnement de soi repensée comme « médecine de l’âme » et conduite au cœur de la vie moderne.

Ostad Elahi a incarné cette spiritualité in vivo. Sa trajectoire biographique, son héritage intellectuel et artistique font ici l’objet d’une approche polyphonique et transdisciplinaire (philosophie et religion comparées, psychologie morale, musicologie, histoire du droit). On y découvre la fonction de la raison dans la mise en œuvre d’une éthique appuyée sur les principes communs aux grandes religions.

Sommaire

Avant-propos : Élie During

I. LA PENSÉE
« La pensée d’Ostad Elahi », par James W. Morris
« Qu’est-ce qu’une spiritualité naturelle ? », par Élie During
« Plaidoyer pour l’Universel », par Anne Baudart

II. LA PRATIQUE
« De la “quintessence des religions” », par Leili Anvar
« L’éveil de l’intelligence spirituelle et les dimensions du processus éthique selon Ostad Elahi », par James W. Morris

III. LE MAGISTRAT ET LE MUSICIEN
« Ostad Elahi et les droits de l’homme : éthique et modernité », par Soudabeh Marin
« Les conditions d’une musique spirituelle », par Jean During

POSTFACE
« Ostad Elahi ou la sagesse comme harmonie », par Bernard Bourgeois

Le spirituel et l’universel, Sept études sur Ostad Elahi
Editeur : Éditions de la Sorbonne
Date de parution : 11 juillet 2024
176 pages
ISBN-13 : 979-10-351-0961-5

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Mon intention, mon arbre de bienfaisance

Par , le 17 Mar 2024, dans la catégorie Articles

L’enfer est pavé de bonnes intentions dit l’adage… Le paradis aussi, serait-on tenté d’ajouter. Car quelle bonne action, quel bon comportement, ne prend pas racine dans une intention bonne ? La question de l’intention est au cœur de la pratique spirituelle d’Ostad Elahi. Encore faut-il s’entendre sur ce qu’intention signifie.

L’intention

Nous reprenons ici la définition qu’en donne Bahram Elahi dans les Fondamentaux du perfectionnement spirituel : le guide pratique :

Le « comportement » désigne à la fois la pensée (intention) et l’action : on pense à quelque chose, puis on prend la décision ferme de l’accomplir (intention), et enfin on l’accomplit (action). C’est cet ensemble qui forme le comportement.

Bahram Elahi, Fondamentaux du perfectionnement spirituel : le guide pratique, Paris, Dervy, 2019, p. 189.

L’intention est donc définie à partir de sa conséquence (un acte, une parole, une pensée) plus que par elle-même (pensée plus ou moins explicite selon laquelle s’exprimerait un but à atteindre). C’est dans ce renversement – partir du résultat pour remonter à la source, en non pas partir d’une pensée vague qui a toutes les chances de n’aboutir à rien – que se situe la différence entre le contre-adage et l’adage évoqués en introduction. Dans un cas, une décision ferme est forgée qui aboutira concrètement, sauf si on en est empêché. Dans l’autre cas, un désir vague s’échoue au rivage du réel et se fond dans les sables.

L’intention, c’est le lieu même de l’exercice de notre libre arbitre. On décide de faire telle chose, afin de de se rapprocher de tel but. On corrige, on ajuste son intention, et cela fait en réalité partie intégrante de ce que Bahram Elahi appelle la pratique in vitro des vérités et des principes – plus particulièrement, la pratique de l’autosuggestion, c’est-à-dire l’art de s’exhorter à regarder dans une certaine direction, d’infléchir le cours de sa pensée, pour diriger ses pas, ses actes, dans le sens d’un accomplissement spirituel.

L’intention bonne

Mais qu’est-ce que l’intention bonne, celle vers laquelle nos efforts intérieurs devraient constamment nous faire tendre ? Ostad Elahi aborde cette notion centrale dans de nombreuses Paroles de Vérité, par exemple dans celles-ci :

Dieu a à faire avec l’intention et c’est sur elle que Sa balance est réglée, du moment que cette intention est suivie d’effet. Par exemple, dans l’amour que nous portons à Dieu, si nous agissons sincèrement, selon notre compréhension, cela suffit. Parole 13

Si l’homme corrige son intention, que, dans les affaires spirituelles, son intention est le contentement divin et que, dans les affaires matérielles, il veut pour autrui ce qu’il veut pour lui-même et agit en conséquence… Parole 225

La première condition, c’est donc d’avoir une « intention bonne ». Quand vous serez engagés à dire le bien, à vous imprégner de bien, à rechercher le bien, cette intention deviendra votre « arbre de bienfaisance », qui donnera des fruits délicieux dans ce monde et dans l’autre. Parole 415

Ostad Elahi, Paroles de Vérité, Paris, Albin Michel, 2014.

Nous vous proposons d’explorer cette notion, et les moyens de cultiver en soi l’intention bonne, de planter notre « arbre de bienfaisance », à travers deux contes persans. Ils sont rapportés par Ostad Elahi[1] et ont été mis en mots par Leili Anvar[2]. Nous les reproduisons ici (cliquer sur chaque titre pour faire apparaître le texte) :

« Le chaton » – L’intention et l’effet d’un bon acte

Un mollah très savant qui avait étudié les sciences islamiques à la madrasa de Chiraz et qui, sa vie durant, avait servi Dieu en pratiquant assidûment tous les piliers de l’islam : jeûne, prière, aumône, pèlerinage à La Mecque et surtout, surtout, exhortations à faire le bien et à éviter le mal. Connu pour son érudition et sa sagesse, il jouissait d’une réputation sans faille et tous les habitants de la ville le respectaient comme il se doit.

Sentant sa mort prochaine, il promit à son fils de revenir lui rendre visite en rêve pour l’informer de l’au-delà et de ce qu’il y verrait.

Il mourut donc car, même ceux qui connaissent par cœur le saint Coran, parole éternelle de Dieu, finissent pas mourir un jour. Quelque temps plus tard, comme promis, il apparut en songe à son fils qui s’informa de son état.

« Quand je suis arrivé devant le Juge suprême qui devait décider de mon sort dans la vie éternelle, on me demanda ce que j’avais apporté avec moi. Je répondis que j’avais appris par cœur le Coran et étudié la théologie, que j’avais scrupuleusement obéi aux commandements divins, que j’avais éclairé les croyants sur le chemin à suivre, bref que toute ma vie, je m’étais consacré au service de l’islam. Je pensais dans mon for intérieur que cela méritait bien un petit coin de paradis…

« Mais quelle ne fut pas ma stupéfaction de m’entendre dire qu’en échange de tout cela, j’avais déjà reçu ma récompense dans le bas-monde puisque j’y avais joui des honneurs attachés à ma charge, que j’avais été respecté et craint, que j’avais vécu dans la sécurité et le confort. On déroula sous mes yeux toute mon existence et je vis qu’en effet, j’avais été comblé dans ma vie terrestre et que je me retrouvais devant le tribunal divin, les mains vides. La balance de mes actes était à l’équilibre et si rien ne justifiait que je fusse précipité en enfer, rien non plus ne me donnait droit au paradis. C’est alors qu’un ange apparut et intercéda en ma faveur : “Cet homme a pourtant un acte de grande valeur à son actif. Souviens-toi, c’était un jour de neige et de froid dans les rues de Chiraz. Tu as vu dans le caniveau un petit chaton malingre et tremblant, vraisemblablement égaré et affamé. Tu l’as pris sous ta grande cape, tu l’as emmené chez toi, lui as donné un abri, tu l’as nourri de lait, sans que personne n’en sache jamais rien puisqu’un grand personnage aussi respecté ne pouvait pas s’abaisser publiquement à prendre soin d’un chat errant. Tu as attendu qu’il ait repris des forces pour le laisser partir. À tes propres yeux, cet acte était insignifiant et tu n’en attendais rien en retour. Et c’est justement cet acte de bonté gratuite, cet élan de pure humanité qui aujourd’hui va faire pencher la balance du bon côté et t’ouvrir les portes du paradis.” »

Dans le rêve, le tableau changea alors et le fils aperçut son père, assis dans un beau jardin, au bord d’un cours d’eau, entouré de verdure et de fleurs, et, malgré l’absence notable de houris aux yeux de biche, il en conclut que son père avait rejoint le paradis des bienheureux.

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« Qu’est-ce qui est plus grand ? » – L’intention et le repentir

Un brigand sans foi ni loi qui régnait sur la pègre de Kandahar. Il avait accumulé une vaste fortune en volant, tuant, trafiquant. Tous le craignaient car c’était un vrai dur. Rien ne lui faisait peur et il ne reculait devant rien pour étendre son pouvoir et grossir son capital. Dieu l’avait abandonné à son triste sort de pécheur en le laissant prospérer. Et, chaque jour qui passait, son âme devenait plus noire. Impitoyable avec tous, il n’avait qu’une faiblesse : son fils unique qu’il aimait tendrement.

Un jour de printemps, il se promenait avec ce fils bien-aimé dans une plaine entourée de hautes montagnes. Sa grosse main, qui avait commis tant de crimes, tenait la petite main de l’enfant et tous deux goûtaient cet instant vert et or arraché aux ténèbres. Çà et là, des coquelicots au cœur noir et des jasmins sauvages enchantaient le regard. La nature incarnait jusque dans les fibres de la moindre brindille, une idée de l’infinie douceur. L’enfant, qui voyait en son père un homme grand, bon et sage, lui demanda : « Père, qu’y a-t-il de plus grand que vous dans le monde ?

– Eh bien…, répondit le père, par exemple, cet arbre de Judée que tu vois là-bas.
– Et qu’est-ce qui est plus grand que l’arbre de Judée ?
– Le grand saule pleureur qui a poussé sur le bord de la rivière.
– Et qu’est-ce qui est plus grand que le saule pleureur ?
– La rivière qui coule à ses pieds.
– Et qu’est-ce qui est plus grand que la rivière ?
– La colline qui se dresse devant nous.
– Et qu’est-ce qui est plus grand que la colline ?
– La montagne où nous nous trouvons.
– Et qu’est-ce qui est plus grand que la montagne ?
– Le ciel étoilé au-dessus de nous.
– Et qu’est-ce qui est plus grand que le ciel étoilé ? »

Soudain, le père tomba à genoux et dit en sanglotant :
« Hélas, mon fils, ce qu’il y a de plus grand que tout cela, ce sont les péchés de ton père ! »

Alors, au tréfonds de son âme, il entendit une voix qui disait :

« Et ce qu’il y a de plus grand que tes péchés, ô mortel, c’est le pardon de Dieu ! »

Et un rayon de lumière traversa son cœur.

On dit qu’il rentra chez lui, quitta sa vie d’avant, distribua tous ses biens aux pauvres et se mit au service des plus démunis. On dit aussi qu’à sa mort, il rejoignit l’océan de la Miséricorde qui est plus grand que tous les péchés et tous les bons actes réunis, plus grand que le ciel, plus grand que l’Empyrée.

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Ces deux histoires jouent, chacune à sa façon, sur le rapport inversé entre les apparences et la réalité de nos actes en lien avec notre intention. Un acte en apparence spectaculaire peut en réalité ne pas valoir grand-chose ; un acte en apparence insignifiant ou banal peut en réalité constituer un trésor, voire peut sauver. Toute la difficulté est de trouver le chemin étroit qui y mène : celui de l’intention bonne.

Nous vous proposons de lire ces contes, d’en tirer vos leçons et vos idées de pratiques. Si vous le souhaitez, vous pourriez partager vos réflexions et expériences ici-même sous forme de commentaires.


[1] Voir Paroles de Vérité, parole 256, et Âsâr ol-Haqq [« Paroles de Vérité »], vol. I, Téhéran, Nashr-e Panj, 5e éd., 1997, parole 1805.

[2] Leili Anvar, Contes des sages persans, Paris, Seuil, 2019.

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Portraits du soi impérieux (9) : le soi impérieux est envahissant

Cet article s’inscrit dans notre série consacrée aux « portraits du soi impérieux » :
► lire la présentation générale de la série : Portraits du soi impérieux (1) : une éthique de la transformation
► voir tous les articles de la série : Portraits du soi impérieux

Le « soi impérieux » mérite bien son nom : il est pressant, envahissant et tyrannique. L’énergie psychique nuisible produite par l’activité de nos points faibles caractériels est si puissante qu’elle en est parfois irrésistible. Elle nous pousse à agir à l’encontre des principes éthiques et divins justes. Mais comme on va le voir ici, cet « anti-moi » est aussi rusé qu’il est impérieux. Ses menées sont souvent insidieuses, au point de contrefaire à notre insu la voix de la raison, et même de détourner à son profit certains de nos élans spirituels.

L’idéal du soi impérieux, s’il en avait un, serait la « libre circulation » de ses pulsions vers leur satisfaction. Or nous portons en nous un certain nombre de mécanismes de défense qui permettent d’entraver cette libre circulation. Il s’agit en particulier de la raison issue du moi, de la conscience morale issue du surmoi ou encore de la foi ou du désir de se transcender issus du surça. Pour permettre à ses excès nuisibles de s’écouler malgré tout librement, la tendance naturelle du soi impérieux est d’envahir, voire d’annexer ces instances de la part céleste pour les mettre à son service, traçant ainsi dans notre psychisme des voies rapides et sûres pour évoluer à une vitesse et avec une discrétion toujours plus grande.

Annexion de la raison

Nous avons vu comment le soi impérieux pouvait inoculer la raison de principes faux pour la faire fonctionner, à la manière d’un virus, dans le sens qui lui convient. De façon générale, dès que nous nous avisons de faire un pas dans le sens du perfectionnement, le soi impérieux intervient par une salve nourrie de raisonnements qui viennent entraver notre action : « Pourquoi l’aider, voyons, il est assez grand, c’est même lui rendre service que de le laisser faire parce qu’il ne faut pas le rendre dépendant… » ; « Pourquoi ne pas lire cette lettre ? L’enveloppe est ouverte, elle n’en saura rien, ce n’est pas bien grave… » ; « Pourquoi taire ce que tu sais et accepter d’entendre tout le bien qu’on dit de lui ? Il faut faire éclater la vérité… » ; « Pourquoi ne pas prendre cet argent ? Ils sont tellement riches qu’ils ne s’en apercevront même pas… » ; « Pourquoi faire tous ces efforts, alors que je n’en retire aucune reconnaissance ?… ». On pourrait ainsi multiplier à l’infini les exemples de l’extraordinaire capacité du soi impérieux à trouver les justifications les plus variées à nos comportements les plus anti-éthiques.

[…] vous devez vous concentrer sur votre Perfection et non vous imaginer [par exemple] que si vous passez une dizaine d’heures en prières nocturnes, vous allez voir apparaître deux anges pour vous épauler. Il faut être comme un ouvrier qui fait ce qu’on lui dit sans se mêler du reste.
Espérons, si Dieu le veut, que les pulsions du soi impérieux ne vous duperont pas. Car le soi impérieux est très malin, il sait parfaitement pour chaque personne où porter le coup. Par exemple, à un viator, il ne dira pas d’aller voler, il dira plutôt : « Ça fait des années que tu te donnes de la peine, pourquoi tu n’aurais pas le droit de connaître tel secret [spirituel] ou d’avoir tel ou tel pouvoir miraculeux ? »
Que Dieu nous protège du soi impérieux ! [Pour cela], il faut éviter de s’enorgueillir et ne pas s’éloigner du But. Notre « Satan » à nous, c’est quelque chose qui circule dans les fibres de notre corps. Si nous ne nous méfions pas de lui, comme il connaît toutes nos pensées, il sait par où s’infiltrer. Mais si nous restons vigilants, il ne peut rien contre nous. Si le soi impérieux nous dit : « Après toutes ces années d’effort, comment se fait-il que tu n’aies toujours pas compris ce qu’est l’Essence divine ? », il faut lui donner un bon coup sur la tête et lui répondre : « Du moment que je sais que Dieu existe et quel est mon But, cela me suffit ! »

Ostad Elahi, Paroles de Vérité, Paris, Albin Michel, 2014, parole 444.

Détournement du surmoi

Je suis très engagé dans une association d’aide aux SDF auxquels je consacre une grande partie de mon temps libre. Il y a en effet tant à faire et nous sommes si peu nombreux pour aider un afflux toujours plus grand de gens qui sont dans la détresse ! Depuis quelques temps cependant, ma femme se plaint de mes absences répétées qui l’obligent à prendre seule en charge les contraintes de la vie familiale. Elle me reproche aussi de ne pas assez m’occuper de mes deux fils qui ont selon elle davantage besoin de voir leur père. Cet automne, elle a réussi à me convaincre de tous partir en vacances ensemble. Or il se trouve que nos vacances tombent en plein pendant la période de collecte de fonds de l’association, un moment très important qui détermine toutes les activités de l’année à venir. Comme j’ai promis à ma femme et qu’il n’y a pas d’autre date possible, nous partons quand même en vacances, mais je ne me sens pas très bien, mal à l’aise en repensant à la perplexité de mes amis de l’association quand ils ont appris que cette année, je ne serai pas avec eux sur le pont. Nos vacances ne se sont pas très bien passées, il y a eu plusieurs disputes, notamment avec mon fils aîné qui entre dans l’adolescence et dont le comportement est vraiment insupportable. En plus, je n’arrêtais pas de culpabiliser à l’idée que j’étais en train de me prélasser tranquillement au soleil pendant que mes amis étaient en train de se donner à fond pour l’association.

En analysant un peu les choses, ce père de famille a pourtant fini par remettre en cause la façon dont il vivait. Il a en effet pris conscience que son engagement en apparence très noble en faveur des plus démunis était en réalité une façon de fuir ses responsabilités familiales et notamment le face à face avec un enfant difficile qui lui renvoyait une image bien moins valorisante que celle qu’il trouvait auprès de ses camarades de l’association (aux yeux desquels il passe pour un leader) ou des SDF (par rapport auxquels il est en position de bienfaiteur). Sous couvert d’aider les autres, il lésait ainsi les droits de sa femme et de ses enfants tout en nourrissant son orgueil et, paradoxalement, son égoïsme. La culpabilité qu’il ressentait en prenant des vacances en famille faisait ainsi le jeu du soi impérieux qui, sous l’habit vertueux de l’altruisme, était parvenu à infiltrer la conscience morale pour l’étouffer sur ses manquements réels (en tant qu’époux et père) et la faire sonner sur ses manquements supposés (en tant que membre d’association).

Autre exemple d’un surmoi au service du soi impérieux : la tendance à se focaliser sur des détails secondaires au point d’en oublier l’essentiel. Si nous sommes très religieux, le soi impérieux nous poussera à culpabiliser pour tel ou tel point rituel que nous n’aurons pas respecté, nous détournant ainsi d’un véritable corps à corps avec lui. Si nous avons entrepris de travailler sur nous et d’améliorer notre comportement, il concentrera notre attention sur nos manquements les plus superficiels voire sur les excès non nuisibles du ça : j’aurai ainsi tendance à m’en vouloir parce que je n’ai pas pu résister à la tentation de manger toute la tablette de chocolat, parce que j’ai fait la grasse matinée ou parce que j’ai regardé quatre épisodes à la suite de ma série préférée[1]. Discipliner le ça (par exemple maîtriser la quantité et la qualité de sa nourriture ou son besoin de sommeil, avoir une activité physique régulière, être ordonné dans la vie de tous les jours…) peut éventuellement constituer un adjuvant à la lutte contre le soi impérieux. Mais réduire la lutte à ce type d’exercices n’est rien moins qu’une ruse de ce même soi impérieux pour occuper le terrain de notre conscience avec des détails accessoires et nous faire oublier l’essentiel. L’essentiel, c’est-à-dire prendre le soi impérieux par les cornes pour assainir notre soi et développer en nous non seulement une hygiène de vie saine, mais surtout des vertus humaines telles que la générosité, l’altruisme, la foi, la tolérance, l’humilité, la gratitude, la grandeur d’âme, un regard juste et équilibrée sur ce qui nous arrive, etc.

Colonisation du surça

Le surça, nous l’avons vu, est cet instinct d’élévation qui naturellement nous attire vers tout ce qui nous dépasse et nous transcende. Le soi impérieux ne peut complètement éteindre en nous ce désir d’absolu qui fait partie de notre nature. Il peut en revanche en détourner l’énergie pour le mettre à son service. On verra ainsi des personnes développer une passion débordante et déraisonnable pour une star, une idole ou encore l’être aimé. On verra d’autres personnes se plonger dans les pratiques occultes, les activités parapsychologiques et autres amusements spirituels[2] qui n’apportent rien sur le plan du développement de la part céleste, et lui sont même nuisibles. Car le soi impérieux apaise ainsi artificiellement la soif de transcendance par des valeurs qui favorisent son développement et freinent celui de l’âme céleste.

Lorsque le soi impérieux ne parvient pas à nous égarer par des tentations matérielles, il se mêle des affaires spirituelles pour nous duper ; par exemple, avec des visions, etc.

Ostad Elahi, Paroles de Vérité, op. cit., parole 58.

Plus subtilement, le soi impérieux aura tendance à nous présenter les plaisirs du surça (par exemple les rêves spirituels ou les émotions spirituelles, très plaisantes, que l’on peut parfois ressentir en priant) comme les objectifs premiers de notre travail spirituel. Progressivement, nous nous attendons à obtenir une contrepartie agréable pour chacun de nos efforts si bien que lorsque, pour une raison ou une autre, nous ne ressentons plus cette émotion, nous nous décourageons et abandonnons tout effort.


[1] Ces comportements ont été cités à titre d’exemple, mais en réalité, plus que les actions elles-mêmes, c’est le contexte qui me permet de déterminer si les excès émanent du ça ou du soi impérieux. S’ils ne sont pas nuisibles et ne portent de tort ni à moi-même ni aux autres, ils ne relèvent pas du soi impérieux.

[2] Ostad Elahi compare ce genre d’activités à des drogues spirituelles.

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Regards croisés sur la musique d’Ostad Elahi : site internet

E-ostadelahi.fr avait rendu compte de la table ronde « Regards croisés sur la musique d’Ostad Elahi », organisée par la Fondation Ostad Elahi dans le cadre de la 20e édition de sa Journée de la solidarité humaine. De cet événement est né un nouveau site internet : musiqueostadelahi.fr. Tout entier consacré à la musique d’Ostad Elahi, il rassemble des extraits vidéos de la table ronde, mais aussi de documentaires et d’entretiens avec Yehudi Menuhin ou Maurice Béjart… En voici un aperçu.

 

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Extraits vidéos de la table ronde
 


 

Documentaire
 


 

Entretiens
 


 

 

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Ce que nous apprend la musique d’Ostad Elahi

Le 22 septembre 2022, quatre grands musiciens étaient conviés à partager leurs impressions d’écoute à la découverte de la musique d’Ostad Elahi. Un auditeur mélomane témoigne de la richesse des échanges que cette rencontre a rendu possible, à propos des conditions de l’écoute musicale et plus généralement de l’éthique, de la spiritualité, et de leurs résonances esthétiques.

Il y a sept ans, la Fondation Ostad Elahi – éthique et solidarité humaine avait organisé une table ronde – des « regards croisés » – autour de la pensée d’Ostad Elahi à l’occasion de la parution en traduction française d’une anthologie de son enseignement oral, Paroles de Vérité, aux éditions Albin Michel. Cette année, pour la 20e édition de sa Journée de la solidarité humaine, la Fondation a proposé de croiser d’autres regards autour de la musique d’Ostad Elahi.

Depuis 1995 et la mise à disposition pour le public de deux premiers CD lors d’un symposium en Sorbonne qui commémorait le centenaire de sa naissance, plusieurs événements ont permis à sa musique de mieux se faire connaître : parmi elles, l’acquisition en 2000 de deux de ses instruments par le Musée de la Musique de la Philharmonie de Paris ; l’organisation par le Metropolitan Museum of Art (MET) de New York d’une exposition en 2014/2015 ; au MET également, l’attribution en 2020 d’une vitrine dédiée au sein du département des instruments de musique ; et à ce jour, la publication de 15 CD d’enregistrements pris sur le vif, chez Le Chant du Monde/Harmonia Mundi/Pias.

Pourtant, il manquait encore, en France en tous cas, de savoir comment cette musique est perçue par des musiciens non spécialistes. C’est ainsi que le 24 septembre 2022 ont été réunis autour de Françoise Degeorges, productrice sur France musique, quatre musiciens de renommée internationale : deux pianistes de tradition classique Shani Diluka et Pascal Amoyel – ce dernier étant également compositeur –, un guitariste classique, Thibaut Garcia, et un guitariste de jazz, Misja Fitzgerald Michel. La proposition était simple et originale : il leur était demandé d’évoquer leurs premières impressions à la découverte de cette musique, et d’évoquer les résonances qu’ils percevaient avec les styles ou les techniques instrumentales qui leur sont plus familiers.

Françoise Degeorges

Françoise Degeorges

L’après-midi a débuté avec la diffusion d’un documentaire d’une douzaine de minutes résumant le parcours musical d’Ostad Elahi. Structuré autour d’extraits de pièces de tanbur jouées par Chahrokh Elahi – fils cadet d’Ostad Elahi – et de nombreux témoignages, ce documentaire a permis au public d’entendre quelques aspects de la musique dont il allait être question tout au long de l’après-midi et de constater d’emblée l’impact qu’elle avait produit sur des musicologues et des scientifiques américains qui l’avaient découverte à l’occasion de l’exposition du MET. Cette introduction fut complétée par des éléments biographiques fournis par Françoise Degeorges afin de situer le cadre non seulement historique mais aussi culturel et spirituel dans lequel s’est révélé puis développé l’art d’Ostad Elahi. Puis ce fut au tour de chacun des musiciens d’exprimer, après s’être présenté, ce qui l’avait particulièrement touché à l’écoute du tanbur d’Ostad Elahi.

Thibaut Garcia

Thibaut Garcia (© Marco Borggreve)

Thibaut Garcia a raconté comment il avait tout d’abord fait l’erreur d’écouter cette musique en « fond », tout en faisant autre chose, avant de réaliser qu’elle réclamait une écoute concentrée, qu’il fallait prendre le temps de l’apprivoiser et d’identifier les émotions nouvelles qu’elle générait. En modifiant son attention, Thibaut Garcia est parvenu à ressentir que la musique d’Ostad Elahi entretenait un rapport étroit à la vérité : Quand il joue, c’est entre lui et la Source. C’est ce point qui permet de mieux de comprendre, selon le guitariste, pourquoi Ostad n’a jamais voulu se produire en public. Dans son intervention, Shani Diluka a fait remarquer que, contrairement au piano où le clavier est tempéré, chaque accord ou intervalle joué au tanbur par Ostad est lié à une émotion ou une perception spirituelle des choses. Dans cette musique, on éprouve la position philosophique de l’homme comme canal entre la terre et le céleste, ce qui pose la question de la place de l’ego dans une musique tout entière au service de la transcendance. Misja Fitzgerald Michel pour sa part a évoqué le choc que fut pour lui la découverte de la musique d’Ostad Elahi. Dans la richesse de ses improvisations et de ses rythmes, cette musique se rapproche de ses propres recherches dans le champ du jazz. Misja Fitzgerald Michel a évoqué la technique et la souplesse fascinantes de la main droite que le documentaire lui avait permis d’observer dans le jeu de Chahrokh Elahi. Quant à Pascal Amoyel, c’est à Beethoven qu’il a d’emblée fait référence. Les grands compositeurs et interprètes savent atteindre un état particulier dans une dimension atemporelle où ils sont joués plus qu’ils ne jouent, où l’esthétique est le parfum d’une vérité. C’est cela qu’on ressent chez Ostad Elahi à l’écoute de sa musique.

Shani Diluka

Shani Diluka (© P. Morales)

Et qu’en est-il de l’éthique du musicien ? C’est la question que Françoise Degeorges a souhaité adresser ensuite à chacun des musiciens présents. Pour Shani Diluka, c’est là une question essentielle qui est liée à l’humilité du musicien : son effacement face à la grandeur du monde afin d’en ressentir la vibration. Ostad parle d’abolir l’ego pour devenir une résonance céleste. C’est une tâche éthique, tant pour l’interprète que pour l’auditeur ; une véritable discipline qui nécessite en particulier d’éclaircir le rapport entre le corps et l’esprit. Thibaut Garcia a rebondi sur cette intervention en évoquant l’humilité et le fait remarquable, et rare chez un musicien, qu’Ostad Elahi, jouait pour lui-même. Ce « jouer pour soi » est pour beaucoup dans le résultat de la performance. Selon Thibaut Garcia cette éthique transparaît dans le documentaire à travers le regard de Chahrokh Elahi lorsqu’il joue. Il y a là quelque chose de fascinant : Il a les yeux ouverts, mais il ne regarde rien… Quand on ne regarde rien, on supprime la vision pour se consacrer à l’écoute. D’ailleurs, quel est finalement le sens de se produire avec des musiques intimes devant un public, qui plus est dans des grandes salles et avec des programmes prévus parfois deux ans à l’avance ? C’est la question que le guitariste conduit à se poser. Chez Ostad Elahi, il y a une telle humilité qu’il n’a pas besoin des autres pour jouer.

Le programme de l’après-midi prévoyait également la diffusion d’interviews d’archives d’artistes ayant rencontré Ostad Elahi, ou d’interviews plus récentes de musiciens ou personnalités connaissant ou ayant découvert sa musique. Le public a ainsi pu visionner un premier extrait dans lequel le violoniste et chef d’orchestre Yehudi Menuhin, le chorégraphe Maurice Béjart, le directeur du développement du catalogue de Pias Jean-Luc Marre et le violoniste Tedi Papavrami, témoignaient de leurs premières impressions d’écoute.

Pascal Amoyel

Pascal Amoyel (© J. B. Millot)

À l’issue de cette séquence vidéo, Françoise Degeorges a orienté la discussion par une nouvelle question : le fait de découvrir une œuvre à titre posthume changeait-il quelque chose dans l’appréciation d’une musique ? Sur ce point, Thibaut Garcia répondit de manière catégorique en expliquant que l’expérience de la musique et de la vibration vécues en vrai était incomparable. Shani Diluka a rappelé que la plupart des œuvres qu’elle interprète sont posthumes, mais que l’important pour elle est de comprendre la source de la création. La vibration de la musique d’Ostad lui paraît fondamentale car elle rappelle à cette dimension presqu’originelle de l’âme, qui existe dans la nature et dans l’homme, et son héritage est absolument immortel, parce qu’il nous amène à l’immortalité par cette idée de vibration universelle. À cela, Pascal Amoyel a ajouté que ce qui le frappait dans la musique d’Ostad par rapport à la musique classique, c’est son absence de repères. Non seulement l’improvisation de tous les instants demande un savoir-faire exceptionnel, mais on ne sait jamais ce qui va se passer, dans une virtuosité et une détente absolue, et c’est ce qui crée une émotion extrêmement puissante, qui nous ramène à quelque chose de fondamental. Misja Fitzgerald Michel ne put, lui, que s’émouvoir d’avoir à disposition une quarantaine d’heures d’enregistrements pris sur le vif, car c’est là un cadeau extraordinaire… quelque chose de vrai, de l’instant et qui est vraiment incroyable !

La seconde partie de la table ronde s’est ouverte sur l’écoute de courts extraits musicaux choisis par les intervenants. Shani Diluka fit partager à l’audience une minute de la Suite Jelo Shahi, lui trouvant des liens avec des œuvres de grands compositeurs tels que Béla Bartók et Zoltán Kodály – qui ont cherché à comprendre l’essence des musiques populaires –, et l’estimant comparable dans sa « complexe simplicité » à l’adagio du 23e concerto pour piano de Mozart ou à l’aria introductive des Variations Goldberg de Jean Sébastien Bach : il y a tout le monde qui s’ouvre entre ses notes ! Thibaut Garcia et Pascal Amoyel avaient sans concertation choisi le même extrait, le début de la Supplique de Bâbâ Faqi, du CD L’éphémère et l’éternel, le dernier publié chez Pias. Le guitariste avait été touché par la recherche de quelque chose qui commence à se construire, où il sent qu’Ostad Elahi écoute et goûte chaque note. Le pianiste, tout en confirmant l’impression de Thibaut Garcia, s’est dit particulièrement sensible à l’esthétique de l’énergie, qui rappelle la profusion de la vie, la profusion des sens, de la danse, de la joie, ou plutôt une méditation sur cette joie !

À la suite de la diffusion de la seconde vidéo d’interviews évoquant la technique de jeu du maître, Pascal Amoyel a fait remarquer que ce qui est également très beau dans la musique d’Ostad Elahi, c’est qu’à l’instar de quelques grands compositeurs, il a fait évoluer la facture instrumentale car le tanbur de base n’était pas suffisant pour exprimer ce qu’il avait à transmettre.

Misja Fitzgerald Michel

Misja Fitzgerald Michel

Après quelques réflexions concernant la nature des pensées qui accompagnent la performance musicale – les deux derniers intervenants affirmant qu’il faut s’extraire de toute pensée lors d’une performance pour que « ça joue » –, le public a pu entendre l’extrait de la pièce Hal Parka, provenant également du dernier CD d’Ostad Elahi, choisi par Misja Fitzgerald Michel. Réagissant au rythme répétitif et entraînant de cette pièce, Thibaut Garcia a évoqué une musique qui devient atemporelle, tout en expliquant combien la gestuelle de la main droite, dans les différents styles de guitare comme dans le tanbur d’Ostad, permet à l’interprète de transcender un mode de jeu en créant une sonorité et des idées nouvelles qui, en fait, sont le reflet et l’expression de son imagination. Shani Diluka a prolongé cet échange en soulignant combien le jeu d’Ostad Elahi traduit en musique ce qui est le cœur de sa pensée, à savoir le perfectionnement de l’âme. La pianiste faisait ainsi sans le savoir un lien vers la dernière vidéo d’interviews, consacrée justement à la démarche spirituelle d’Ostad Elahi. Pour elle, la musique d’Ostad n’est que spirituelle, dans chaque note et entre les notes, elle est un lien organique à l’invisible. En ce point Thibaut Garcia expliqua, dans un élan de sincérité, à quel point il était loin d’une telle démarche en débutant sa carrière de musicien. Mais à présent, il associe le pouvoir de la spiritualité à une force de conviction dans laquelle il se retrouve aussi : imaginer quelque chose d’un bout à l’autre et le rendre vrai quel qu’il soit ; pour moi c’est ça, Ostad Elahi ! Pour Pascal Amoyel, sur ce plan spirituel, la musique d’Ostad n’invente pas forcément des formes particulières mais elle vient capter des forces inconnues, mystérieuses, qui nous plongent dans quelque chose qui révèle vraiment ce que nous sommes… et qui nous emporte vers des sphères inconnues, insoupçonnées jusqu’à présent.

En guise de conclusion, ou plutôt d’ouverture vers d’autres chemins d’exploration, Françoise Degeorges formula une dernière question : en quoi la musique d’Ostad Elahi peut-elle être une source d’inspiration ? Thibaut Garcia répondit sans hésiter : Moi, j’ai envie de m’y plonger encore plus, ça c’est certain ! Son rapport à sa guitare sera désormais différent, plus intime, plus humble. Shani Diluka confirma qu’Ostad pouvait être pour un musicien une profonde source d’inspiration, et à plusieurs niveaux : par l’attitude d’abord, la recherche du geste juste, du rapport juste à la musique, au silence, à ce qu’il y a entre les notes, mais aussi en tant qu’être humain, par sa vision du monde, par ce questionnement permanent sur notre place dans le monde, dans l’univers, sur la manière dont on rentre en résonance avec le monde. Pour elle, son témoignage est immortel. Comprendre un peu mieux sa musique, apprendre certaines de ses mélodies pour voir ce qui s’y passe, s’inspirer de la discipline de ce grand maître non seulement en musique mais en humanité, c’est ce sur quoi Misja Fitzgerald Michel a voulu mettre l’accent. Enfin les derniers mots revinrent à Pascal Amoyel : ce qui est inspirant [chez Ostad Elahi], c’est de toujours se rappeler pourquoi, en fait, on fait les choses. Les maîtres comme Elahi nous rappellent l’essentiel.

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Portraits du soi impérieux (8) : le soi impérieux est rusé

Cet article s’inscrit dans notre série consacrée aux « portraits du soi impérieux » :
► lire la présentation générale de la série : Portraits du soi impérieux (1) : une éthique de la transformation
► voir tous les articles de la série : Portraits du soi impérieux

Dans la galerie des portraits du soi impérieux, les figures de la ruse occupent une place de choix. On a déjà entrevu cet aspect du problème : le soi impérieux n’est pas simplement infatigable, il est aussi un expert en tromperie. Examinons de plus près certains de ses tours les plus courants.

Dès que l’on progresse un peu dans le travail de lutte et de connaissance de soi, la pulsion brute et impérieuse ne suffit plus (ou plus toujours) à nous faire plier aux caprices du soi impérieux. Il en va de même lorsque nous avons reçu une solide éducation morale qui nous fait très vite détecter les actions et émotions clairement anti-éthiques. Dans ces conditions, le soi impérieux agit en traître et emprunte la voix de la raison pour étouffer ou contourner les objections du surmoi. Toutes sortes de raisonnements fallacieux viennent alors nous justifier dans nos comportements et pensées anti-éthiques. On trouvera ci-dessous quelques exemples, parmi beaucoup d’autres, de la façon dont le soi impérieux parvient à nous duper.

Raisonnement fallacieux

J’ai fait commander un lot de 10 cartouches d’imprimante par ma société et j’en ai emporté une chez moi pour mon imprimante personnelle. Je sais bien que ça ne se fait pas, mais je me dis que le prix d’une cartouche ne représente rien par rapport au budget de la société qui en plus obtient des tarifs très avantageux par rapport à ceux que je pourrais obtenir comme particulier. Et puis après tout, ce n’est que justice. L’autre jour, j’ai imprimé de chez moi une lettre qui concernait le travail, et avec ce que je suis payé par rapport au travail que je fournis, je ne vois pas pourquoi je me refuserais ce petit à côté…

En regardant les choses avec objectivité, on constatera que j’ai accompli ici un acte répréhensible qu’avec un peu de lucidité on appellera un vol, car il s’agit bien de s’approprier ce qui ne m’appartient pas (la meilleure preuve en est que l’on fait rarement ce genre de chose au vu et au su des autres). Mais on voit bien aussi que tout l’effort du soi impérieux consiste à multiplier les arguments (ce n’est pas une grosse somme pour la société, je ne suis pas assez payé, j’ai imprimé une lettre…) de façon à me pousser à m’approprier le bien d’autrui tout en m’empêchant de formuler explicitement ce mot inacceptable pour mon surmoi : « voleur ». Résultat : je vole ma société en toute conscience, tout en continuant à me considérer sincèrement comme un honnête citoyen et à m’indigner à l’occasion de l’absence de sens moral chez mes semblables.

Leurre

Un des mes collègues a fait un certain nombre d’erreurs graves qui ont failli remettre en cause un projet important. Je raconte les erreurs commises par ce collègue à mon chef. Évidemment, ce n’est pas très bon pour le collègue, mais il faut bien que je le fasse, c’est pour le bien de la société, et je vois mal comment le responsable du projet pourrait ne pas être mis au courant.

Ici, l’action n’est pas répréhensible en elle-même : il est effectivement possible qu’il soit nécessaire de raconter ces erreurs au responsable, ne pas le faire peut même relever de la faute professionnelle. En le prévenant, je ne fais donc « que mon devoir ». Mais supposons par exemple que je n’aime pas particulièrement le collègue en question, que je sois énervé par son erreur ou mieux, que je sois en rivalité avec lui. Si je ne fais pas attention, le soi impérieux aura trouvé ici une occasion rêvée pour laisser libre cours à ses pulsions nuisibles. Sous une figure respectable, celle du « devoir », qui servira de leurre, il me poussera à m’adonner tranquillement au plaisir délicieux de médire, de rabaisser un collègue dont je suis peut-être jaloux, de faire l’intéressant, de créer une sorte de complicité valorisante entre le chef et moi, de donner une image avantageuse de mes compétences en mettant en avant l’incompétence de l’autre… Pour me justifier de tout cela le raisonnement est là, tout prêt : c’est légitime, c’est nécessaire au bon avancement du projet, c’est « mon devoir ».

« Le soi impérieux nous impose ses pulsions et désirs : tantôt par la force (a), tantôt par la duperie (b), et si on continue à lui tenir tête, il cherche à s’imposer par ses tentations récurrentes (c). Il peut arriver aussi, plus rarement, qu’il engendre chez des personnes spirituellement consciencieuses et hypersensibles un excès de scrupules spirituels chronique (d).

(…)

b) Dans le deuxième cas, où il cherche à s’imposer par la ruse, le soi impérieux s’immisce dans notre raison habituelle et nous dupe en se dissimulant derrière des raisonnements plaisants, mais empoisonnés et empoisonnants. Par exemple, nous commençons par nous duper en pensant que nous sommes meilleurs que les autres et en rejetant systématiquement la faute sur eux… À l’étape suivante, le soi impérieux fait apparaître nos pulsions et désirs comme tellement légitimes à nos yeux que nous en venons à nous justifier : « Puisque tout le monde le fait, pourquoi est-ce que je ne le ferais pas moi aussi ? » Et si une personne croyante s’abstient de certains actes par crainte d’une punition divine, elle commence à se dire : « Les autres le font et il ne leur arrive rien de mal, c’est donc que ce n’est pas si grave. Alors pourquoi est-ce que je me priverais ? » Au stade le plus grave, le soi impérieux peut aller jusqu’à nous inciter à nous libérer de certains interdits moraux et divins sous couvert de modernité, de liberté et d’ouverture d’esprit, en nous convainquant au besoin que cela nous fera du bien. Dans certains cas extrêmes, on en vient à se libérer de tout interdit moral et divin. Mais la plus grande ruse du soi impérieux est de fortifier notre orgueil et notre supérioritisme, nous voilant à nous-mêmes nos propres défauts et points faibles caractériels d’ordre éthique et divin. »

Bahram Elahi, Fondamentaux du perfectionnement spirituel : le guide pratique, Paris, Dervy, 2019, p. 172-173.

Inoculation

Je sens que je suis en train de me mettre violemment en colère. Mais en même temps, je sens obscurément que je ne devrais pas. Quelque chose en moi me dit que ce n’est pas la bonne solution et me commande d’arrêter. Une voix intervient pourtant qui me persuade du contraire : « Vas-y, laisse éclater ta colère, c’est une marque de personnalité et de force de caractère. » Conséquence : non seulement je ne m’arrête pas dans mon élan, mais j’en rajoute, parce que j’en retire une sorte de fierté.

Pour peu qu’on prenne le temps d’analyser la situation, on s’apercevra que cette voix est celle du soi impérieux, intervenu aussitôt qu’il a senti que le surmoi allait enrayer la pulsion de colère. Parce que le passage en force de la pulsion n’était pas possible ici, il a employé un moyen détourné et beaucoup plus subtil : il a discrètement inoculé en moi un principe anti-éthique de façon à me faire raisonner à sa façon. Son mode opératoire est ici très exactement comparable à celui du virus. Quand il pénètre dans une cellule, le virus en modifie le programme génétique de façon à lui faire produire des virus. De la même façon, en inoculant dans la raison un principe anti-éthique, le soi impérieux en modifie le programme, si bien qu’elle se met à raisonner à l’envers : la colère qui est une marque de faiblesse et de manque de maîtrise de soi devient signe de force de caractère. Ainsi intoxiquée, la raison se met à produire des raisonnements contre-nature, qui non seulement ne la protègent pas du soi impérieux mais le renforcent dans son action.

Pistes de réflexion

Et vous, avez-vous déjà senti cette énergie rusée, raisonneuse, nuisible du soi impérieux tenter de s’imposer en vous ? L’avez-vous identifiée en direct, ou seulement a posteriori ? De vous-même ou à travers les remarques de vos proches ? Avez-vous pu la contrôler ? Le dialogue intérieur était-il tendu ? Ces attaques sournoises et fallacieuses du soi impérieux sont-elles récurrentes ? Dans ce cas, comment votre vigilance et votre volonté de combattre le soi impérieux ont-elles évolué dans le temps ?

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L’art d’Ostad Elahi : version intégrale

Dernière retombée des activités organisées ces dernières années autour de l’exposition des instruments d’Ostad Elahi au Metropolitan Museum de New York : la mise à disposition, sur le site officiel d’Ostad Elahi, ostadelahi.com, de l’intégralité du film The Art of Ostad Elahi. Sous la conduite du producteur de radio John Schaefer, ce documentaire de 50 minutes brosse un portrait intime et vivant de la personnalité musicale du maître du luth tanbur. Des témoignages de musiciens, musicologues et neuroscientifiques y alternent avec des documents d’archives inédits, ainsi que des performances filmées de Chahrokh Elahi.

 
 

The Art of Ostad Elahi YouTube

 
 

Note : les images d’illustration dans cet article sont extraites du film The Art of Ostad Elahi. Tous droits réservés.

 
 

À (re)découvrir

[Actualité] « Le luth sacré : l’art d’Ostad Elahi » au Metropolitan Museum de New York

Au MET, le tanbur est de retour

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« L’homme n’est donc que déguisement… » : Pascal

Par , le 9 Mai 2022, dans la catégorie Articles,Lectures

Nous n’aimons pas être critiqué, il est vrai. Et il est vrai également que si nous renonçons souvent à critiquer ouvertement les autres, ce n’est pas tant par humanité et respect envers eux, que par une crainte des représailles et un souci bien compris de nos intérêts. Tel est en quelques mots le propos de Pascal dans cet extrait des Pensées n°100. Cette aversion que nous avons pour la critique, celle par laquelle on se dévoile réciproquement nos défauts et nos erreurs, a son origine dans le cœur humain. Pascal en analyse ici les ressorts et les conséquences dommageables pour la connaissance de soi.

« La nature de l’amour propre et de ce moi humain est de n’aimer que soi, et de ne considérer que soi. Mais que fera-t-il ? Il ne saurait empêcher que cet objet qu’il aime ne soit plein de défauts et de misére. Il veut être grand, et il se voit petit. Il veut être heureux, et il se voit misérable. Il veut être parfait, et il se voit plein d’imperfections. Il veut être l’objet de l’amour et de l’estime des hommes, et il voit que ses défauts ne méritent que leur aversion et leur mépris. Cet embarras où il se trouve produit en lui la plus injuste et la plus criminelle passion qu’il soit possible de s’imaginer. Car il conçoit une haine mortelle contre cette vérité qui le reprend, et qui le convainc de ses défauts. Il désirerait de l’anéantir, et, ne pouvant la détruire en elle-même, il la détruit autant qu’il peut dans sa connaissance et dans celle des autres ; c’est-à-dire qu’il met tout son soin à couvrir ses défauts et aux autres et à soi-même, et qu’il ne peut souffrir qu’on les lui fasse voir ni qu’on les voie.

C’est sans doute un mal que d’être plein de défauts, mais c’est encore un plus grand mal que d’en être plein et de ne les vouloir pas reconnaître, puisque c’est y ajouter encore celui d’une illusion volontaire. Nous ne voulons pas que les autres nous trompent, et nous ne trouvons pas juste qu’ils veuillent être estimés de nous plus qu’ils ne méritent. Il n’est donc pas juste aussi que nous les trompions et que nous voulions qu’ils nous estiment plus que nous ne méritons.

Ainsi, lorsqu’ils ne nous découvrent que des imperfections et des vices que nous avons en effet, il est visible qu’ils ne nous font point de tort, puisque ce ne sont pas eux qui en sont cause ; et qu’ils nous font un bien, puisqu’ils nous aident à nous délivrer d’un mal, qui est l’ignorance de ces imperfections. Nous ne devons pas être fâchés qu’ils les connaissent et qu’ils nous méprisent, étant juste, qu’ils nous connaissent pour ce que nous sommes, et qu’ils nous méprisent si nous sommes méprisables.

Voilà les sentiments qui naîtraient d’un cœur qui serait plein d’équité et de justice. Que devons-nous donc dire du nôtre en y voyant une disposition toute contraire ? Car n’est-il pas vrai que nous haïssons et la vérité, et ceux qui nous la disent ; et que nous aimons qu’ils se trompent à notre avantage, et que nous voulons être estimés d’eux, autres que nous ne sommes en effet ?

[…]

Il y a différents degrés dans cette aversion pour la vérité ; mais on peut dire qu’elle est dans tous en quelque degré, parce qu’elle est inséparable de l’amour propre. C’est cette mauvaise délicatesse qui oblige ceux qui sont dans la nécessité de reprendre les autres de choisir tant de détours et de tempéraments pour éviter de les choquer. Il faut qu’ils diminuent nos défauts, qu’ils fassent semblant de les excuser, qu’ils y mêlent des louanges et des témoignages d’affection et d’estime. Avec tout cela, cette médecine ne laisse pas d’être amère à l’amour propre. Il en prend le moins qu’il peut, et toujours avec dégoût, et souvent même avec un secret dépit contre ceux qui la lui présentent.

Il arrive de là que, si l’on a quelque intérêt d’être aimé de nous, on s’éloigne de nous rendre un office [service] qu’on sait nous être désagréable : on nous traite comme nous voulons être traités. Nous haïssons la vérité, on nous la cache ; nous voulons être flattés, on nous flatte ; nous aimons à être trompés, on nous trompe.

C’est ce qui fait que chaque degré de bonne fortune qui nous élève dans le monde nous éloigne davantage de la vérité, parce qu’on appréhende plus de blesser ceux dont l’affection est plus utile, et l’aversion plus dangereuse. Un Prince sera la fable de toute l’Europe, et lui seul n’en saura rien. Je ne m’en étonne pas : dire la vérité est utile à celui à qui on la dit, mais désavantageux à ceux qui la disent, parce qu’ils se font haïr. Or ceux qui vivent avec les princes aiment mieux leurs intérêts que celui du prince qu’ils servent, et ainsi ils n’ont garde de lui procurer un avantage en se nuisant à eux-mêmes.

Ce malheur est sans doute plus grand et plus ordinaire dans les plus grandes fortunes ; mais les moindres n’en sont pas exemptes, parce qu’il y a toujours quelque intérêt à se faire aimer des hommes. Ainsi la vie humaine n’est qu’une illusion perpétuelle : on ne fait que s’entre-tromper et s’entre-flatter. Personne ne parle de nous en notre présence comme il en parle en notre absence. L’union qui est entre les hommes n’est fondée que sur cette mutuelle tromperie ; et peu d’amitiés subsisteraient, si chacun savait ce que son ami dit de lui lorsqu’il n’y est pas, quoiqu’il en parle alors sincèrement et sans passion.

L’homme n’est donc que déguisement, que mensonge et hypocrisie, et en soi-même et à l’égard des autres. Il ne veut pas qu’on lui dise la vérité. Il évite de la dire aux autres. Et toutes ces dispositions si éloignées de la justice et de la raison, ont une racine naturelle dans son cœur. »

Blaise Pascal, fragment sur l’amour propre (n°100, éd. Brunschvicg / n°978, éd. Lafuma)

Réactivons nos classiques !

En lisant ce texte, vous est-il revenu à l’esprit une critique qui vous a blessé et à laquelle vous avez réagi avec une véhémence suspecte ? Avez-vous eu le souvenir d’une situation où, en vous efforçant de justifier devant les autres un de vos comportements moralement discutables, vous n’avez fait au fond que vous dissimuler à vous-mêmes un défaut ? A l’inverse, vous est-il arrivé de tirer profit d’une critique déplaisante pour mieux vous connaître et tenter de vous améliorer sur le point précis qui vous est reproché ?

Nous vous proposons de partager vos réflexions et expériences dans les commentaires…

Crédits photos : Référence bibliographique : Hennin, 4131. Source : Bibliothèque nationale de France, département Estampes et photographie, RESERVE QB-201 (45)-FOL. Consultable en ligne ici.

 

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Le “Practical Guide” est arrivé ! Interview de Bahram Elahi

Le Guide pratique de Bahram Elahi vient de paraître en anglais. Quelques mots sur ce premier volet des Fundamentals of the Process of Spiritual Perfection.

Fundamentals of the Process of Spiritual Perfection: A Practical Guide.
Editeur : Monkfish Book Publishing
Date de parution : 12 avril 2022
264 pages
ISBN : 978-1-948626-61-3

La traduction de cet ouvrage-clé est le fruit d’un minutieux travail de recoupement des deux versions originales du texte, conjointement écrites en français et en persan. Comme s’en expliquent les traducteurs dans leur avant-propos, les choix stylistiques et terminologiques ont été dictés par le souci de restituer l’exposé des principes universels du perfectionnement spirituel avec un maximum de fidélité, dans un langage précis et en même temps accessible aux lecteurs contemporains.

Cette nouvelle publication s’accompagne d’un entretien vidéo inédit avec l’auteur, ponctué par quatre questions. On pourra le consulter sur la page de présentation de l’ouvrage, qui propose également des extraits des schémas et du texte : practical-guide.com. Bahram Elahi revient à cette occasion sur les idées-forces qui traversent le guide pratique, décrit ici comme « a roadmap to the rational pursuit of spirituality in contemporary life » : une feuille de route pour une approche rationnelle de la spiritualité, compatible avec notre temps.

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Portraits du soi impérieux (7) : le soi impérieux est hyperactif

Cet article s’inscrit dans notre série consacrée aux « portraits du soi impérieux » :
► lire la présentation générale de la série : Portraits du soi impérieux (1) : une éthique de la transformation
► voir tous les articles de la série : Portraits du soi impérieux

Nouvel épisode dans la série monographique consacrée au soi impérieux, cet adversaire acharné et paradoxalement indispensable à notre progrès spirituel. Impérieux en effet, mais aussi ingénieux à sa manière, et parfois rusé au point de prendre notre raison en otage et de se faire complètement oublier. C’est ce que montrent les exemples et les analyses qui suivent.

Le soi impérieux est un hyperactif qui exerce sa pression en permanence. Il est bien, de ce point de vue, une émanation du ça qui partage la même caractéristique. Pour qu’il s’exprime, nous n’avons aucun effort à fournir, il suffit de se laisser aller. Ainsi, quand je suis au travail, je n’ai pas besoin de me mettre un rappel pour me rappeler la pause de midi. La faim, l’envie de se reposer, tout cela s’impose à moi. Les pulsions (ici légitimes) du ça me viennent tout naturellement, sans que j’aie à fournir le moindre effort. Il en va de même pour le soi impérieux : si quelqu’un me critique par exemple, je n’ai aucun effort à fournir pour me mettre en colère ou pour que le désir de vengeance m’obsède pendant les jours qui suivent l’événement. Les sentiments (ici négatifs et illégitimes) que j’éprouve face à cette situation me viennent sans que j’aie à fournir d’effort. À bien y regarder, ce n’est pas vraiment moi qui me mets en colère : la colère ou le désir de vengeance envahissent d’eux-mêmes mes pensées et s’imposent à moi.

Le soi impérieux agit donc en nous de façon automatique et permanente. Il exerce sur nous une pression continue, comparable à celle de l’eau sur un mur de barrage. La moindre fissure, la moindre brèche est immédiatement mise à profit pour nous envahir. De cette pression permanente on peut tirer une conséquence pratique essentielle : la lutte contre le soi impérieux est une lutte de tous les instants sous peine de se laisser très rapidement submerger. En matière de progression éthique et spirituelle, le surplace n’existe pas. Soit nous faisons des efforts pour retenir les excès du soi impérieux et nous progressons ; soit nous ne faisons aucun effort et nous nous laissons simplement emporter par le flot de la vie. Nous sommes alors automatiquement envahis par le soi impérieux et nous régressons.

Le soi impérieux s’exprime dans notre moi conscient tantôt sous la forme de pensées émotionnelles (pulsions et désirs pressants), tantôt sous la forme de pensées raisonneuses et dupeuses, mais le plus souvent sous la forme de pensées mixtes. Ses pulsions et désirs, quoique contraires à l’éthique et au Divin justes, sont le plus souvent plaisants et même très plaisants pour notre ego, mais il arrive aussi qu’ils soient déplaisants voire douloureux : c’est le cas des pensées avides non assouvies et des convoitises frustrées, des ruminations pessimistes, des pensées dépressives ou suicidaires, des pensées de rancœur ou de jalousie (tout particulièrement envers nos proches et nos connaissances)… Les pulsions et désirs du soi impérieux ne tiennent compte ni des limites éthiques ni des limites divines ; ils font au contraire continuellement pression sur notre psyché pour que nous rejetions ce que les principes éthiques et divins justes nous recommandent de croire et de faire et que nous adoptions ce que ces principes nous recommandent de ne pas croire et de ne pas faire. Par exemple, notre guide intérieur, en se référant aux principes éthiques et divins justes, nous recommande de croire en Dieu, de ne pas transgresser les droits d’autrui, de nous montrer au contraire empathiques envers les autres, de ne pas nous venger, de pardonner, etc., alors que notre soi impérieux fait pression sur notre psyché pour que nous fassions le contraire ; il nous pousse à ne penser qu’à nous-mêmes et à notre propre plaisir égoïste.

Bahram Elahi, Fondamentaux du perfectionnement spirituel : le guide pratique, Paris, Dervy, 2019, p. 171.

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Lors de mon premier mariage, une fois passée la période idyllique des débuts, j’ai commencé à être agacé par les exigences de ma femme qui me reprochait de ne pas suffisamment prendre en charge les diverses tâches ménagères qui l’empêchaient de travailler (elle était artiste-peintre et son atelier était une annexe de la maison). Je rentrais beaucoup plus tard du travail et je gagnais plus qu’elle, j’estimais donc que je n’avais pas à subir en plus ses récriminations constantes. Progressivement, et surtout après la naissance de notre deuxième enfant, les choses se sont envenimées. Jusque là, quand elle me faisait des reproches, je m’étais contenté de ne pas répondre, de m’enfermer dans mon bureau ou de rentrer encore plus tard du travail. Mais à un moment donné, ses attaques sont devenues plus violentes et nous avons commencé à avoir des disputes épouvantables. Nous avons fini par nous séparer au terme d’un divorce long et difficile où nous nous sommes mutuellement tendu toutes les embûches possibles. Aujourd’hui, bien des années après, je suis remarié avec une femme qui m’a appris la valeur du travail sur soi et de la lutte contre le soi impérieux. Et je me rends compte à quel point, lors de mon premier mariage, nous étions mon ex-femme et moi sous l’emprise de nos soi impérieux respectifs, non seulement au moment du divorce, où nous agissions tous deux de façon clairement immorale, mais dès le début de notre vie commune. Si à l’époque j’avais commencé à travailler sur moi, si j’avais mieux écouté, mieux respecté son travail, mieux accepté les critiques, si j’avais pris davantage sur moi à l’occasion des petites choses de la vie quotidienne, je n’en serais certainement pas arrivé à de tels débordements de haine accumulée, et il faut bien le dire, à de tels accès de bassesse qui aujourd’hui me font honte.

Cette expérience montre bien comment, en vivant dans une forme d’inconscience éthique d’abord imperceptible et en se laissant aller aux pulsions d’abord anodines du soi impérieux, le narrateur et son ex-femme en arrivent insensiblement à accomplir des actes dont ils se seraient probablement cru incapables quelques années plus tôt. La lutte contre le soi impérieux est une habitude à prendre au quotidien, sur les petites choses, pour être ensuite capable de résister aux grandes épreuves.

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Autre conséquence de l’hyperactivité du soi impérieux, dont on s’aperçoit très rapidement dès qu’on commence à lutter contre lui : quand on le jette par la porte, il revient par la fenêtre, sous une forme différente. Cette technique du soi impérieux est très courante. Elle intervient à chaque fois que nous accomplissons consciemment une action éthique. Obligé de reculer sur un front, le soi impérieux contre-attaque aussitôt en passant par un autre chemin.

J’accomplis un acte d’altruisme, je fais un effort sur moi-même pour sortir quelqu’un d’un mauvais pas. Je me remémore par la suite cette expérience en me félicitant moi-même de ma bonté extraordinaire. Ou alors je m’empresse de raconter ce que j’ai fait à tout le monde. Ou encore je développe des exigences : puisque je l’ai aidé, il me doit maintenant quelque chose. Vaincu sur le terrain de l’égoïsme, le soi impérieux revient sous forme de suffisance, de frime ou d’exigence déplacée.

J’ai une tendance à l’avarice et j’essaie de lutter contre. Pour travailler sur moi, je me suis fixé d’inviter mes amis à chaque fois que nous allons au café. Cette fois-ci, mes amis ont commandé des cocktails très chers. Puisque je me suis fixé de payer, je paie. Mais, mine de rien, je me débrouille pour que l’addition soit bien visible de manière à bien leur faire sentir le prix de ma générosité à leur égard. Vaincu dans un premier temps, le soi impérieux s’insinue jusque dans l’acte généreux sous la forme d’un reproche implicite adressé aux bénéficiaires : « Voyez ce qu’il m’en coûte de vous inviter… »

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Au travail, nous avons un collègue caractériel qui ne s’entend avec personne. Après des débuts houleux, j’ai réussi avec beaucoup de peine à maîtriser mon agressivité contre lui. J’ai même développé une forme d’indulgence et de compassion qui m’aide à le voir sous un jour meilleur. J’ai aussi décidé d’arrêter de participer aux nombreuses médisances contre lui. Il m’en a coûté au départ, mais j’ai vu que cela m’aidait beaucoup à maîtriser les sentiments négatifs que je nourrissais à son encontre. Du coup, j’estimais que les autres devaient faire pareil, arrêter de médire et trouver un terrain d’entente positif. Je les trouvais stupides de s’acharner ainsi sur ce pauvre collègue au lieu de le considérer comme ce qu’il était : quelqu’un de perturbé qui avait besoin d’un peu de compréhension. Vaincu sur le terrain de la médisance, de la colère et du manque d’indulgence, le soi impérieux est revenu sous forme d’orgueil, de jugement et de bonne conscience dogmatique.

Quand on a explicitement décidé de suivre un cheminement spirituel, le soi impérieux se manifeste en outre d’une façon très spécifique, en développant en nous un sentiment de supériorité spirituelle.

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J’avais l’habitude de me mettre violemment en colère contre mes enfants adolescents. Mais j’arrive maintenant à mieux me contrôler. En effet, j’ai fait sur moi un long travail d’auto-analyse qui m’a permis de découvrir la source de mes colères : l’orgueil social. Je me mettais en colère parce qu’implicitement, je considérais que j’étais une mère exceptionnelle dont les enfants devaient être exceptionnels, de façon à ce que les autres parents reconnaissent ma supériorité. C’est pourquoi je vivais la moindre de leurs erreurs ou la moindre note un peu moyenne comme un affront personnel, voire comme une humiliation. J’ai entrepris depuis tout un travail d’acceptation de moi-même et de mes enfants tels que nous sommes : je suis une mère comme les autres et ils sont des enfants comme les autres, ni inférieurs, ni supérieurs. J’ai aussi beaucoup réfléchi et travaillé sur la gratitude et le contentement par rapport aux bienfaits que Dieu m’avait déjà accordés pour renoncer à cette espèce de cupidité qui me poussait à en vouloir toujours plus dans le but d’assurer ma supériorité. Après tout, qu’importait le regard des autres ? L’essentiel n’était-il pas d’accomplir son devoir et d’obtenir la satisfaction divine ? Progressivement, mais de façon très efficace, ce travail m’a aidée à calmer le besoin de montrer ma supériorité et donc à maîtriser un peu mon soi impérieux sur ce point.

Aujourd’hui, je suis chez une amie et je la vois se mettre violemment en colère contre son fils adolescent. Cette scène pourtant pénible m’est en réalité étrangement agréable : « Regarde cette pauvre mère qui s’escrime contre son fils, elle en est encore là. Ce n’est pas comme moi, elle n’a pas encore compris, elle. Il est vrai que tout le monde n’a pas ma maturité spirituelle… »

C’est bien entendu encore une fois le soi impérieux qui parle ici ou plutôt qui m’inspire[1] ces sentiments. Je le croyais vaincu, mais il était encore là, et il a profité de l’occasion pour réapparaître. Il a même transformé sa première défaite en victoire : je croyais l’avoir vaincu en travaillant à ne plus me sentir supérieure aux autres et voilà qu’il utilise justement ce travail comme une arme, comme une nouvelle source d’orgueil, cette fois non plus social mais spirituel, qui me rend méprisante par rapport à mon amie. Le soi impérieux est toujours là, il ne renonce jamais, on ne s’en débarrasse jamais. Et c’est tout l’objet de notre existence sur terre que de travailler à repousser sans cesse ses attaques pour progressivement apprendre à nous connaître.

Le soi impérieux se comporte comme un pickpocket et il nous épie sans cesse. Tout en vaquant à nos occupations, il faut que nous ayons constamment un œil sur lui en nous-même, pour éviter qu’il nous vole. Il faut s’habituer à cette dualité et penser à la fois à l’âme céleste et au soi impérieux ; il est avec nous jusqu’à notre dernier souffle.

Leili Anvar, Malek Jân Ne’mati, La vie n’est pas courte mais le temps est compté, Paris, Diane de Selliers, 2007, p. 122.


[1] Il est évident que lorsque nous vivons ce genre d’expérience, nous ne nous « disons » pas les choses de façon aussi évidente et grossière. Le soi impérieux provoque en nous des émotions dont il est beaucoup plus difficile de percevoir le caractère illégitime quand nous sommes en train de les vivre. Si nous prenons toutefois la peine de mettre des mots sur ces émotions, leur caractère anti-éthique nous apparaît souvent bien plus clairement, comme c’est le cas dans ces récits d’expérience.

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« La mort n’est pas un mal » : Platon

Pour bien démarrer cette série « Réactivons nos classiques ! », nous commencerons par la fin, c’est-à-dire par la mort : celle de Socrate en l’occurrence, décidée par un tribunal athénien et immortalisée par Platon dans un de ses plus vibrants dialogues, l’Apologie de Socrate. Quelle leçon de sagesse pratique recèle cet événement pour l’intéressé ? Et pour nous qui redécouvrons ce texte aujourd’hui ?

***

En 399 av. J.-C., Socrate est condamné à mort par la cité d’Athènes. Accusé de ne pas croire aux dieux de la cité, accusé de leur préférer un Dieu intérieur (son daimon), dont il dit lui-même qu’elle est une voix divine s’adressant à lui pour le dissuader de s’engager dans certaines actions, accusé enfin de corrompre la jeunesse, celui qui n’a cessé d’encourager ses concitoyens à « perfectionner leur âme » ne réussit à convaincre de son innocence que 220 des 501 jurés appelés à juger de l’affaire. Preuve s’il en est qu’il n’était pas le beau-parleur décrit par ses accusateurs !

Dans l’Apologie de Socrate, Platon relate ce qu’aurait été le procès de Socrate. On y voit le philosophe répondant point par point aux accusations dont il fait l’objet. Le ton est digne, assuré, avec cette petite pointe d’ironie irrésistible qui caractérise celui qui dit la vérité tout en sachant ce que cette vérité peut avoir d’agaçant pour ceux qui ne la voient pas. On y voit Socrate faire le bilan de ce que fut sa vie pour en conclure, sans orgueil mais avec pour certains une petite touche d’insolence, qu’il n’y trouve rien qui mérite un tel châtiment. Pourtant, c’est avec une sérénité sidérante qu’il réagit à l’annonce de sa mort prochaine. De toute évidence, cet homme-là ne craint pas la mort ni d’ailleurs l’injustice. Et sous la plume de Platon, il s’en explique longuement, explorant l’idée que ce n’est pas tant la mort ni l’injustice subie qui sont à craindre, mais plutôt les représentations erronées que l’on s’en fait.

***

« […] [C]raindre la mort, Athéniens, ce n’est autre chose que se croire sage sans l’être, car c’est croire connaître ce que l’on ne connaît point. En effet, personne ne connaît ce que c’est que la mort, et si elle n’est pas le plus grand de tous les biens pour l’homme. Cependant on la craint, comme si l’on savait certainement que c’est le plus grand de tous les maux. Or, n’est-ce pas l’ignorance la plus honteuse que de croire connaître ce que l’on ne connaît point ? Pour moi, c’est peut-être en cela que je suis différent de la plupart des hommes ; et si j’osais me dire plus sage qu’un autre en quelque chose, c’est en ce que, ne sachant pas bien ce qui se passe après cette vie, je ne crois pas non plus le savoir ; mais ce que je sais bien, c’est qu’être injuste, et désobéir à ce qui est meilleur que soi, dieu ou homme, est contraire au devoir et à l’honneur. Voilà le mal que je redoute et que je veux fuir, parce que je sais que c’est un mal, et non pas de prétendus maux qui peut-être sont des biens véritables […]

Je veux vous raconter, comme à mes amis, une chose qui m’est arrivée aujourd’hui, et vous apprendre ce qu’elle signifie. Oui, juges (et en vous appelant ainsi, je vous donne le nom que vous méritez), il m’est arrivé aujourd’hui quelque chose d’extraordinaire. Cette inspiration prophétique qui n’a cessé de se faire entendre à moi dans tout le cours de ma vie, qui dans les moindres occasions n’a jamais manqué de me détourner de tout ce que j’allais faire de mal, aujourd’hui qu’il m’arrive ce que vous voyez, ce qu’on pourrait prendre, et ce qu’on prend en effet pour le plus grand de tous les maux, cette voix divine a gardé le silence ; elle ne m’a arrêté ni ce matin quand je suis sorti de ma maison, ni quand je suis venu devant ce tribunal, ni tandis que je parlais, quand j’allais dire quelque chose. Cependant, dans beaucoup d’autres circonstances, elle vint m’interrompre au milieu de mon discours ; mais aujourd’hui elle ne s’est opposée à aucune de mes actions, à aucune de mes paroles : quelle en peut être la cause ? Je vais vous le dire : c’est que ce qui m’arrive est, selon toute vraisemblance, un bien ; et nous nous trompons sans aucun doute si nous pensons que la mort soit un mal. Une preuve évidente pour moi, c’est qu’infailliblement, si j’eusse dû mal faire aujourd’hui, le signe ordinaire m’en eût averti.

Voici encore quelques raisons d’espérer que la mort est un bien. Il faut qu’elle soit de deux choses l’une, ou l’anéantissement absolu, et la destruction de toute conscience, ou, comme on le dit, un simple changement, le passage de l’âme d’un lieu dans un autre. Si la mort est la privation de tout sentiment, un sommeil sans aucun songe, quel merveilleux avantage n’est-ce pas que de mourir ? Car, que quelqu’un choisisse une nuit ainsi passée dans un sommeil profond que n’aurait troublé aucun songe, et qu’il compare cette nuit avec toutes les nuits et avec tous les jours qui ont rempli le cours entier de sa vie ; qu’il réfléchisse, et qu’il dise en conscience combien dans sa vie il a eu de jours et de nuits plus heureuses et plus douces que celle-là : je suis persuadé que non-seulement un simple particulier, mais que le grand roi lui-même en trouverait un bien petit nombre, et qu’il serait aisé de les compter. Si la mort est quelque chose de semblable, je dis qu’elle n’est pas un mal ; car la durée tout entière ne paraît plus ainsi qu’une seule nuit. Mais si la mort est un passage de ce séjour dans un autre, et si ce qu’on dit est véritable, que là est le rendez-vous de tous ceux qui ont vécu, quel plus grand bien peut-on imaginer, mes juges ? Car enfin, si en arrivant aux enfers, échappés à ceux qui se prétendent ici-bas des juges, l’on y trouve les vrais juges, ceux qui passent pour y rendre la justice, Minos, Rhadamanthe, Éaque, Triptolème et tous ces autres demi-dieux qui ont été justes pendant leur vie, le voyage serait-il donc si malheureux ? Combien ne donnerait-on pas pour s’entretenir avec Orphée, Musée, Hésiode, Homère ? Quant à moi, si cela est véritable, je veux mourir plusieurs fois. O pour moi surtout l’admirable passe-temps, de me trouver là avec Palamède, Ajax fils de Télamon, et tous ceux, des temps anciens, qui sont morts victimes de condamnations injustes ! Quel agrément de comparer mes aventures avec les leurs ! Mais mon plus grand plaisir serait d’employer ma vie, là comme ici, à interroger et à examiner tous ces personnages, pour distinguer ceux qui sont véritablement sages, et ceux qui croient l’être et ne le sont point. À quel prix ne voudrait-on, pas, mes juges, examiner un peu celui qui mena contre Troie une si nombreuse armée, ou Ulysse ou Sisyphe, et tant d’autres, hommes et femmes, avec lesquels ce serait une félicité inexprimable de converser et de vivre, en les observant et les examinant ? Là du moins on n’est pas condamné à mort pour cela, car les habitants de cet heureux séjour, entre mille avantages qui mettent leur condition bien au-dessus de la nôtre, jouissent d’une vie immortelle, si du moins ce qu’on en dit est véritable.

C’est pourquoi, mes juges, soyez pleins d’espérance dans la mort, et ne pensez qu’à cette vérité, qu’il n’y a aucun mal pour l’homme de bien, ni pendant sa vie ni après sa mort, et que les dieux ne l’abandonnent jamais. Car ce qui m’arrive n’est point l’effet du hasard, et il est clair pour moi que mourir dès à présent, et être délivré des soucis de la vie, était ce qui me convenait le mieux ; aussi la voix céleste s’est tue aujourd’hui, et je n’ai aucun ressentiment contre mes accusateurs, ni contre ceux qui m’ont condamné, quoique leur intention n’ait pas été de me faire du bien, et qu’ils n’aient cherché qu’à me nuire ; en quoi j’aurais bien quelque raison de me plaindre d’eux. »

Réactivons nos classiques !

Certes, nous ne sommes pas Socrate, mais nous sommes tous, comme lui, assurés de notre mort plus ou moins prochaine et de celle de nos proches ; comme lui, nous pouvons réfléchir à la manière d’envisager la mort et choisir de penser à elle, non pas pour nous en attrister, mais pour décider de la manière la plus juste et rationnelle de passer le temps que nous avons à vivre. Comme lui, nous avons tous dans notre entourage des personnes qui, consciemment ou non, ne nous veulent pas du bien et comme lui, nous avons à décider de la façon dont nous allons réagir dans de telles circonstances, que ce soit dans nos actes ou dans les pensées que nous choisirons de ruminer à l’égard de nos ennemis ou des coups du sort. C’est dans cette optique que nous vous invitons à relire ce texte et à partager vos réflexions dans les commentaires.

Crédits photos : Sailko – Own work, CC BY 3.0, wikimedia.

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Réactivons nos classiques !

Philosophes, écrivains ou poètes, ils ont sondé les profondeurs du cœur humain et ouvert des perspectives à la fois personnelles et universelles sur le sens de de la vie. Ces « classiques » trouvent un relief particulier lorsqu’on les relit aujourd’hui avec un regard spirituel. Pour ceux qui cherchent de quoi nourrir une réflexion sur la pratique du perfectionnement de soi, leurs œuvres regorgent d’exemples vivants, d’observations fines touchant des questions de psychologie ou d’éthique, mais aussi de points de sagesse ou d’analogies à méditer.

Cette nouvelle série proposée par e-OstadElahi.fr présente quelques échantillons d’une bibliothèque virtuelle que chacun peut compléter pour son compte. Le principe en est simple. Un bref extrait, précédé d’une introduction offrant des éléments de contexte et des axes de lecture. Pour engager la discussion, une « ouverture » apporte des pistes de réflexion concrètes, et des questions destinées à dégager les enjeux pratiques. À tout seigneur tout honneur : la première livraison nous ramène à Platon, et donc à Socrate…

 

Crédits photos : Alex Proimos – Grand Study Hall, New York Public Library, CC BY 2.0, wikimedia.

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La spiritualité en haute définition (2)

Ne pas se contenter d’être un animal-humain, développer les qualités qui feront de nous un être humain véritable : telle est la tâche ultime (voir La spiritualité en haute définition (1)). Mais l’enjeu immédiat est d’éviter que Marcel, notre « bonobo intérieur », ne finisse par prendre les commandes. Tant de nos comportements en portent déjà la marque ! En pratique, il faut imaginer le pire et prendre les devants, autrement dit contrôler son soi. C’est sur cette base qu’on peut œuvrer à parfaire son humanité.

Le principe d’entropie morale

Pour bien comprendre l’enjeu des dérives animales de l’animal-humain, il convient de les replacer dans un contexte général qui constitue en réalité le fond du problème. On l’a dit, l’animal-humain qui se destine à devenir vraiment humain est doté d’une nature duelle, composée d’une part terrestre-animale et d’une part céleste-humaine (voir La spiritualité en haute définition (1)). Mais on aurait tort de concevoir cela dans les termes d’un équilibre statique, du type 50 % de bonobo / 50 % d’humain. La réalité est plus proche d’une configuration dynamique et instable, où le bonobo fait constamment pression sur l’humain pour gagner du terrain.

Le bonobo peut en effet compter sur un biais ou un déséquilibre originel qui joue systématiquement en sa faveur. Le « ça », qui exprime notre part animale-terrestre, ne connaît pas de limites ; il est naturellement expansionniste[1]. Si on lui laisse le champ libre, il se développe spontanément et imprime sa couleur à l’ensemble de la psyché. « Spontanément », c’est-à-dire de son propre mouvement, et parfois insensiblement, sans même qu’on s’en rende compte.

Ainsi notre côté animal roule tout seul ; nul besoin de travailler dessus. Le bonobo en nous se nourrit et se développe sans qu’on l’y pousse. Si on le laisse faire, il grandit, il se fortifie, et en vient progressivement à occuper toute la place.

Il y a là un équivalent moral du « principe d’entropie » dont parlent les physiciens à propos de la dégradation de l’énergie. En l’absence d’un effort spécial et d’un soutien extérieur, l’énergie morale tend d’elle-même à se dissiper, à se déstructurer. Si on ne tient pas activement en respect l’animal-humain, si on ne le bride pas, il envahit progressivement le champ entier de la psyché. Et qu’est-ce qui arrive alors ? Le bruit de fond des puissances terrestres-animales finit par recouvrir entièrement les voix des puissances célestes-humaines. On devient sourd et réfractaire à tout ce qui touche à l’éthique et au spirituel – c’est-à-dire à tout ce qui en appelle à l’humain en nous. Au bout du processus, on prend purement et simplement le caractère de l’animal. On n’est plus en somme qu’un « primate humanoïde »[2], c’est-à-dire un primate qui se présente sous les traits d’un homme ou d’une femme, un animal auquel on aurait greffé une intelligence décuplée. Tel est le point où nous conduit notre pente naturelle, notre ligne de moindre effort, si nous ne nous en préoccupons pas activement. L’enjeu se précise donc à présent : il faut à tout prix empêcher que le bonobo en nous ne prenne les commandes et nous transforme, insensiblement, en « primate humanoïde ».

Imaginer le pire : les primates humanoïdes

La formule peut paraître excessive, mais il suffit de voir ce qui advient dès que les hommes ne sont plus fermement tenus, ou bridés, par les lois sociales. Il suffit que la pression se relâche un tant soit peu, ou que le contrôle social disparaisse à la faveur d’une situation de crise – guerre, cataclysme naturel, etc. – pour que les inhibitions tombent et que les caractères des animaux féroces s’exacerbent et s’expriment ouvertement. Le spectacle des scènes de pillage qui suivent les ravages matériels en offre régulièrement la triste confirmation. Une fois passé l’ouragan ou la tornade, la dévastation et la désolation font place à l’anarchie des convoitises. La police est occupée ailleurs ? La voie est libre ? Chacun se sert. Et pas uniquement en biens de première nécessité – boîtes de thon et de maïs –, mais en articles de sport, en sacs-à-mains, en postes de télévision, que ce soit en forçant les portes d’une boutique ou en chinant dans la maison du voisin restée inoccupée…

Ces exactions ne sont heureusement pas le cas général, et il est vrai que les mêmes situations offriront à d’autres l’occasion d’exercer, au contraire, certaines vertus morales : le dévouement à autrui, l’héroïsme, le sacrifice. Mais ces moments de solidarité et d’humanité ne font qu’accuser le sentiment pénible d’une atmosphère de rapacité – « chacun pour soi et advienne que pourra » – qui s’installe aussitôt retombée la tempête, et qui vient ajouter au malheur général une pointe de cruauté. Victime ou simple témoin, chacun peut alors formuler en son for intérieur la question suivante : en étant assuré de pouvoir agir impunément, comment nous comporterions-nous, nous-même, en pareille circonstance ? Quelle dose de primate laisserions-nous s’exprimer dans nos conduites ?

On trouvera un premier indicateur utile dans notre capacité à ressentir (ou non) une répugnance ou une aversion naturelle pour certaines catégories d’« actes vils », et généralement pour les actes qui sont « contraires à la conscience et à la dignité »[3]. Ostad Elahi explique que cette aversion est justement une des caractéristiques de l’être humain véritable. Nous pouvons l’éprouver à différents degrés au cœur de l’événement, ou alors à distance, de manière indirecte. Elle constitue un premier repère.

Ensuite, en se détachant des exemples les plus immédiatement choquants et en se livrant à une introspection un peu plus poussée, chacun peut s’efforcer d’identifier en soi-même ce qu’on pourrait appeler des germes de sauvagerie : des tendances discrètes et apparemment inoffensives, mais dont on sent bien qu’il suffirait d’en épaissir le trait pour qu’elles s’expriment sans fard sous la forme de comportements plus brutaux. Car ce sont des accumulations de micro-sauvageries qui finissent, à la longue, par créer en nous une fissure susceptible d’entraîner une dérive globale et de donner lieu à des conduites indignes. En abaissant sa garde, on finit par prendre le pli. On crée une fragilité, un terrain propice pour des éruptions plus violentes et plus nuisibles. Cela découle naturellement de la constitution « bidimensionnelle » de l’être humain, et du déséquilibre structurel qu’elle implique : laissés à eux-mêmes, les caractères animaux non domptés s’intensifient insensiblement et finissent par le dominer.

Bien entendu, dans ce travail de veille, il n’est pas inutile de conserver en ligne de mire la figure repoussante du primate humanoïde. Les cas de sauvagerie caractérisée ne manquent pas dans les faits divers, au-delà même des circonstances exceptionnelles évoquées à l’instant. Par exemple, un individu se sent humilié par la remarque moqueuse d’un collègue : submergé par la colère, il l’insulte et le violente physiquement. Ici les caractères des animaux féroces s’extériorisent de la manière la plus crue. L’homme qui n’a pas dompté sa nature est, potentiellement, un animal féroce. Mais c’est en cédant pareillement à des pulsions de nature animale que tel autre, à bord d’un train, décidera de se faire justice lui-même : excédé par le retard annoncé, il s’emporte contre le contrôleur qui n’y peut strictement rien, avant d’annoncer sans ambages qu’il ira se servir lui-même en chips et en boissons au wagon-bar puisque rien n’est prévu, dans l’immédiat, pour le dédommager de cette « gêne occasionnée ».

D’autres caractères animaux, moins brutaux mais guère plus aimables, doivent nous maintenir en alerte : ils conduisent, par exemple, à la lâcheté et à la couardise, ou bien entretiennent notre tendance à l’intrigue et à la ruse… Libre à chacun d’illustrer ces tendances. Le plus important est de revenir à soi et de réaliser que les cas les plus extrêmes – ces actes indignes que nous repérons typiquement chez les autres – ne font que donner un tour spectaculaire à des actes de cruauté ordinaire que nous nous autorisons déjà en nous laissant aller, de loin en loin, à des accès de colère ou de peur irraisonnée, de paresse ou de concupiscence… En apparence, cela peut sembler ne pas porter à conséquence. La société peut même encourager certaines de ces faiblesses en les faisant passer pour de la force de caractère. Pourtant, dans le coup de sang qui nous fait nous emporter, comme dans la remarque assassine que nous lâchons en serrant les dents, c’est bien toujours l’animal qui s’exprime. À un moindre degré, lorsque nous répondons durement à quelqu’un, ou lorsque nous lui envoyons ostensiblement un signal du genre « Ne pas déranger », au lieu de lui venir en aide ou simplement de lui prêter attention, c’est encore l’animal qui parle. La dureté de cœur peut prendre des formes diverses ; elle a toujours quelque chose d’inhumain[4].

Prendre les devants : le contrôle du soi

Comment éviter alors que Marcel – notre bonobo intérieur –, ne finisse par prendre les commandes ?

La solution est simple, du moins en principe : en s’appuyant sur son guide intérieur et sur sa volonté, il faut s’efforcer de contrôler sa nature animale (le ça), afin de mieux lutter contre le soi impérieux et de parvenir à dompter ses points faibles[5]. Mais comment exercer, concrètement, ce contrôle ? En se fixant des micro-disciplines, et surtout en tâchant de s’y tenir. À ce propos, Ostad disait : « Quand je décide de me faire une obligation d’une action qui n’est que recommandée, je l’accomplis coûte que coûte. »[6]

Des exemples ? Faire de la gymnastique de façon régulière. Ranger systématiquement les objets à leur place attitrée. Se fixer des échéances, et les respecter. Autrement dit, suivre des programmes, des rituels, des petits systèmes de contraintes qui agiront comme autant de garde-fous pour mieux tenir la bride au ça et le cantonner dans certaines limites. Pourquoi ? Pour ralentir et même contrecarrer la tendance naturelle qu’ont nos traits caractériels animaux à fonctionner en excès, à entrer en dérive, et finalement, à produire du soi impérieux.

La voie du perfectionnement définie par Ostad n’est évidemment pas la voie de l’ascèse, du moins au sens habituel de ce terme. Il n’est pas question d’affaiblir ou d’étouffer son ça par des mortifications, ou quoi que ce soit de ce genre. Le ça n’est pas le soi impérieux. Même un excès du ça ne constitue pas nécessairement par lui-même un point faible en activité. Il n’en reste pas moins que ce sont bien les excès et les dérives du ça qui produisent à la fin le soi impérieux, par un effet d’accumulation et d’habituation qui peut nous conduire à transgresser certains droits. Il est donc capital de travailler en amont sur le ça, avant même qu’il ne produise du soi impérieux, avant que les points faibles ne s’activent. C’est là, précisément, la fonction des « micro-ascèses » que nous venons d’évoquer.

Autre exemple : la sagesse des peuples recommande de se lever de table, sinon en ayant un peu faim, du moins en gardant un peu de place dans son estomac, ne serait-ce que pour une bouchée. Cette maxime n’a l’air de rien mais elle s’avère bien difficile à mettre en pratique. On en comprend le fondement : le simple fait de céder de manière répétée à des poussées de gloutonnerie fraie en nous un chemin vers des excès plus graves, des dérives qui, potentiellement, peuvent être nuisibles au corps – et donc transgresser les droits du corps. Faire preuve de retenue en la matière, au moins de temps à autre, est non seulement une bonne manière d’exercer le contrôle du ça, mais un excellent moyen de préserver sa santé : tous les diététiciens le confirmeront.

De façon générale, les micro-disciplines, suivies avec persévérance, fortifient peu à peu la volonté. C’est comme une espèce d’entraînement sportif. En domptant la bête, en contenant le primate humanoïde – fût-ce sous le visage bénin qu’il lui arrive d’afficher –, on tempère ce fond d’égoïté égoïste qui est le propre de l’animal humain. On prépare un terrain favorable à la lutte contre le soi impérieux : une lutte qui, sur son versant positif ou constructif, consiste à cultiver en soi les caractères d’humanité qui feront progressivement de nous un être humain véritable.

Le nerf de la guerre : l’éthique allo-centrée

Ici les choses deviennent particulièrement subtiles, parce que le soi impérieux, qui est en somme le résultat d’une complication de notre nature animale au contact de l’âme céleste, nous fait entrer dans la problématique du droit, autrement dit du bien et du mal, du légitime et de l’illégitime. Avec le soi impérieux, il ne s’agit plus simplement de brider sa nature animale, d’en détecter préventivement les prémisses pour l’empêcher de s’exprimer sans fard, mais de se confronter à une puissance non seulement pulsionnelle mais raisonneuse, qui s’ingénie à justifier à nos propres yeux des actes qui, en réalité, sont indignes de l’homme.

Pour s’orienter dans la pratique de lutte contre le soi impérieux, et pour se familiariser avec ce dernier, on peut se référer à ce qu’Ostad a toujours présenté comme le principe directeur de l’éthique. Parfaire son humanité implique d’agir en suivant sa conscience. Mais agir en suivant sa conscience signifie concrètement s’arracher à son égoïsme. La technique de base est invariable : il s’agit de s’efforcer, en toute circonstance, de se mettre à la place de l’autre. Il faut que j’agisse envers autrui comme je voudrais qu’il agisse envers moi, et en particulier que je ne lui fasse pas subir ce que moi je ne voudrais pas qu’il me fasse subir.[7]

Cette maxime, qu’on appelle parfois la « règle d’or », est le nerf de la guerre pour qui veut se mettre sur le chemin de l’être humain véritable. Elle implique une révolution complète de notre vision des choses. Elle suppose, qu’au lieu de me placer au centre du monde, dans une perspective naturellement ego-centrée, je m’oblige à adopter, autant que possible, une perspective allo-centrée, c’est-à-dire une perspective qui ne se contente pas d’inclure généreusement le point de vue de l’autre, mais qui est véritablement centrée sur l’autre. Il y a là un basculement de perspective qui est l’équivalent, dans le domaine moral, du bouleversement introduit par Copernic en astronomie. Avant lui prévalait un modèle dit « géocentrique », associé au nom de Ptolémée. Avec ses épicycles, ses mouvements rétrogrades, ses aberrations et ses anomalies, il était d’une effroyable complexité. Centré sur le Soleil, le système de Copernic s’impose comme considérablement plus simple et harmonieux.

La révolution copernicienne de l’éthique opère un renversement du même ordre. Le moi n’est plus le centre du monde ; c’est lui au contraire qui gravite autour d’autrui – en réalité, une pluralité d’autruis dont je m’efforce d’épouser tour à tour les points de vue pour mieux régler ma pensée et mon action. S’il m’est difficile de ne pas me figurer au centre, je peux du moins me convaincre que le monde ne tourne pas autour de moi. Je suis en orbite autour des autres, parce que chacun de ces autres peut légitimement se considérer lui-même comme un centre de perspective privilégié. Les choses s’en trouvent-elles simplifiées ? Paradoxalement, oui, car l’éthique y trouve une sorte de boussole universelle. Le moi s’extrait des perspectives imaginaires et se donne une image plus vraie et plus juste des choses, à commencer par la place qu’il occupe dans le concert du monde.

Mais une fois de plus, qu’est-ce que cela implique en pratique ? On en revient toujours au bonobo. Car sortir de la perspective ego-centrée suppose de s’extraire de l’inertie animale, de se défaire du quant à soi – cette fonction « Ne pas déranger » que nous activons par défaut pour préserver, comme le premier mandrill venu, notre paisible zone de confort. Se mettre à la place de l’autre, c’est envoyer le signal exactement inverse : non pas « Je n’y suis pour personne », mais « J’y suis pour toi », même si cela me coûte.

Un cas pratique : la jalousie

Ostad nous en donne une illustration frappante dans Paroles de Vérité, à propos d’une situation très commune et bien délicate : celle qui consiste à se trouver personnellement visé par la jalousie d’autrui. À première vue, il n’y a pas de personnage plus détestable que le jaloux : volontiers fielleux, il médit de nous, il nous envoie des piques acides, il se réjouit de nos difficultés et se livre même parfois à des manigances dans le but de nous nuire directement. Le jaloux, personne ne peut spontanément l’aimer. La réaction naturelle est au contraire de le fuir coûte que coûte. C’est une sorte d’instinct de défense animal.

Il est vrai que la jalousie, comme le reconnaît Ostad, est « une des pires bassesses », « un poison mortel »[8]. Mais un poison pour qui ? Ostad répond : d’abord pour le jaloux lui-même. « Il y a des défauts qui font souffrir la personne elle-même plus que les autres »[9]. Le méfait de la jalousie, explique-t-il, c’est que « le jaloux lui-même est toujours dans un état de mal-être »[10].

Cette manière de présenter les choses implique un changement complet de perspective. Au lieu de se focaliser sur la jalousie, ce vilain défaut que nous identifions si volontiers chez les autres et dont nous faisons occasionnellement les frais, Ostad nous incite à nous intéresser à la personne même du jaloux, c’est-à-dire à cet autre qui est en proie à la jalousie, et qui est donc en réalité le premier à la subir et à en souffrir. « Le jaloux […] est semblable à une eau amère : il est lui-même intérieurement plus amer encore que les autres. S’il n’était pas intérieurement amer, s’il n’était pas submergé par son mal-être intérieur, il ne serait ni jaloux ni envieux. »[11] « La jalousie est comme un acide qui attaque d’abord son propre récipient et le détruit, avant de se répandre au dehors. Le jaloux ne peut pas porter de tort aux autres par sa simple jalousie, il ne fait souffrir que lui-même, ce qui est en soi son châtiment. »[12]

Ces paroles ne se contentent pas de livrer un diagnostic psychologique et moral sur le mal de la jalousie ; elles nous incitent à nous placer activement dans la perspective du jaloux, pour voir ce que cela change pratiquement. Or quelque chose change assurément, car en s’efforçant de prendre part à son mal, il ne nous est plus possible de nous retrancher dans nos défenses habituelles. On ne peut plus dire : « ça ne me concerne pas, c’est son problème », « ce n’est tout de même pas de ma faute si cette personne est si méchante »… Approfondir la perspective du jaloux doit nous conduire au contraire à compatir avec cette personne, ne serait-ce que parce qu’il nous est arrivé nous-même d’éprouver un semblable sentiment, dans d’autres circonstances et à divers degrés, envers d’autres personnes…

L’attitude vraiment humaine, ici, ne consiste pas à se prémunir à tout prix des effets de la jalousie en espérant que les choses finissent par s’apaiser ; il s’agit plutôt de s’efforcer activement de se mettre à la place du jaloux et d’éprouver pour lui une compassion sincère. Ce n’est d’ailleurs pas seulement une affaire intérieure, une espèce d’exercice mental qu’on pourrait se contenter de mener in vitro. La compassion réelle réclame davantage qu’une disposition intérieure ; elle passe par des actions, elle suppose qu’on modifie son comportement au bénéfice du jaloux : « Comportez-vous dans la vie de manière à ne pas susciter la jalousie et à ne pas devenir une source de rancœur pour vos semblables, essayez d’être à l’écoute de leurs souffrances. […] Quand on se veut humain, on se comporte d’une manière qui n’excite pas la jalousie. »[13]

En prenant conscience de ce qui fait souffrir le jaloux, on déplace notre attention vers ce qui, dans notre propre comportement, est susceptible d’attiser sa jalousie et d’accroître sa souffrance. Le principe selon lequel il convient de « chercher la cause en soi-même »[14] revêt ici une signification tangible. Se sentir sincèrement concerné, partie prenante du problème, c’est s’ouvrir à la possibilité qu’on ait soi-même une part de responsabilité dans la situation, et par conséquent une marge d’action réelle pour y remédier. La compréhension des causes du mal doit nous conduire à prendre les mesures nécessaires pour alléger autant qu’il est possible la souffrance du jaloux, en commençant par faire en sorte de ne pas exciter sa jalousie sur certains points qui nous paraissent sensibles. Encore faut-il parvenir à les identifier. Exciter la jalousie, cela peut signifier, par exemple, faire étalage de sa richesse, de sa réussite matérielle, familiale, professionnelle, devant quelqu’un qui s’estime privé de tels bienfaits, ou qui, pour une raison ou une autre, souffre de la comparaison. Ce qui est humain en pareil cas, c’est par exemple d’éviter les situations qui risqueraient d’aggraver le mal, non pas tant pour se protéger soi-même que pour soulager autrui.

HD

Ces remarques donnent une idée du degré de résolution (de finesse) qu’il faut atteindre pour appliquer concrètement cette maxime universelle et cent fois répétée : « se mettre à la place d’autrui ». Se mettre à la place d’autrui, oui, même si c’est un « ennemi » ! C’est cette version « intégrale » de la règle d’or qui constitue, d’après Ostad Elahi, un des piliers du perfectionnement spirituel : « [fais] du bien aux autres, de quelque manière que ce soit ; même à tes ennemis »[15]. Cela, l’animal même le plus intelligent, même le plus naturellement empathique, en est parfaitement incapable. La démarche in vivo recommandée à l’égard du jaloux est donc contre-nature si l’on entend par là qu’elle va à l’encontre de tout ce que suggère notre nature animale. Avoir de la compassion pour celui qui nous jalouse, et mieux, vouloir son bien, cela peut sembler requérir des facultés surhumaines. C’est pourtant à ce niveau que se situe l’idéal de l’humanité véritable du point de vue d’une spiritualité en « haute définition » : « C’est excellent de pardonner à celui à qui on a fait du bien et qui nous l’a rendu en mal. L’homme doit devenir aussi doux que le miel de façon à être toujours une source de bienfaits pour les autres. De même que le miel est saturé de douceur, nous devons assimiler en nous tellement de bienveillance et de bonté qu’à la fin notre être soit saturé de bien. »[16]


[1] ^ Bahram Elahi, Fondamentaux du perfectionnement spirituel : le guide pratique, Paris, Dervy, 2019, p. 121.

[2] ^ Ibid., p. 85.

[3] ^ Ostad Elahi, Paroles de Vérité, Paris, Albin Michel, 2014, parole 277.

[4] ^ Bahram Elahi, Fondamentaux du perfectionnement spirituel : le guide pratique, op. cit., p. 158-159.

[5] ^ Ibid., fig. 7 et p. 175.

[6] ^ Ostad Elahi, Paroles de Vérité, op. cit., parole 468.

[7] ^ Voir ibid., paroles 129 et 333 ; Bahram Elahi, Fondamentaux du perfectionnement spirituel : le guide pratique, op. cit., p. 225.

[8] ^ Ostad Elahi, Paroles de Vérité, op. cit., paroles 204 et 339.

[9] ^ Ibid., parole 339.

[10] ^ Ibid., parole 318.

[11] ^ Ibid., parole 311.

[12] ^ Ibid., parole 339.

[13] ^ Ibid.

[14] ^ Ibid., parole 225.

[15] ^ Ibid., parole 22.

[16] ^ Ibid., parole 342.

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La spiritualité en haute définition (1)

L’éthique est le ferment de la spiritualité. En matière éthique, il faut être très savant.

Ostad Elahi, Paroles de Vérité, Paris, Albin Michel, 2014, parole 379

Celui qui écrivait ces lignes savait de quoi il parlait. S’il n’existe pas (encore) de Prix Nobel récompensant des recherches en éthique, on accordera qu’Ostad Elahi était dans ce domaine ce qu’on pourrait appeler un savant accompli.

Mais d’abord, que désigne ici le mot « savant » ?

Le savant n’est pas simplement celui qui sait. Le savant, c’est surtout – c’est d’abord – celui qui a compris, non pas en accumulant des lectures, mais en s’efforçant d’acquérir par lui-même une connaissance concrète de son sujet. Avoir compris, c’est avoir éprouvé et comme touché du doigt une réalité, une vérité.

Et de fait, quel que soit le sujet qu’il aborde, on sent qu’Ostad Elahi l’a expérimenté personnellement. Cela confère à ce qu’il dit une qualité spéciale : même dans ses paroles les plus directes et les plus simples en apparence, on devine un degré de rigueur et de précision qui devient tout à fait évident à partir du moment où, au lieu d’envisager les choses à une certaine distance, on les examine en plan rapproché, en zoomant sur le détail. Sa musique obéit au même principe : on a pu dire que ses mélodies et improvisations au tanbur étaient faites pour être « écoutées de près ». Lorsqu’il aborde des questions d’éthique et de spiritualité, même là où les thèmes semblent les plus familiers, on pressent dans ses paroles un degré de résolution vertigineux.

Le propre de l’homme

Pour vérifier cette idée d’une spiritualité en « haute définition », il suffit de se pencher sur ce qui, de prime abord, se présente comme une grande question éternelle et mille fois discutée : « Qu’est-ce que l’homme ? ». Ou plus précisément : « Qu’est-ce qui nous rend humains ? ».

En lisant Ostad Elahi sur ce sujet, nous avons retenu au moins une chose : la nature humaine est le résultat de la combinaison d’une âme terrestre et d’une âme céleste. L’homme est doté d’un corps animal-humain, et aussi d’une âme céleste qui lui confère certains traits distinctifs : par exemple, une raison capable de se transformer en raison saine. C’est le B-A BA de la pensée du perfectionnement spirituel. En apparence, tout paraît simple, et peut-être a-t-on l’impression d’y retrouver un thème bien connu : l’homme est un peu ange, mais aussi un peu bête (et parfois même très bête…). Selon la formule des philosophes : il est un « animal rationnel ».

Pourtant, à s’en tenir là, on n’aurait encore qu’une compréhension bien abstraite de la chose. Parce qu’en se donnant ces deux composants, une âme terrestre et une âme céleste, et en imaginant leur association dans un seul individu, on n’a encore aucune idée précise de ce qui se passe concrètement lorsqu’on les combine. Quelles puissances, quels potentiels spécifiques sont activés ? Par quelle méthode parviendra-t-on à les discerner et à les reconnaître ?

Imaginez qu’on vous donne la recette de la mayonnaise. Vous avez, pour simplifier, trois ingrédients : des jaunes d’œuf, de l’huile, du vinaigre. (En principe il faudrait ajouter une pincée de sel et de la moutarde, mais on peut négliger ce détail pour les besoins de la démonstration). Si vous n’avez jamais réalisé une mayonnaise, il n’y a strictement aucun moyen de déduire de ces seuls ingrédients le résultat final. Pour commencer, il faut réaliser le mélange : fouetter, faire monter la sauce, etc. Ensuite, il faut effectivement y goûter soi-même. À supposer que vous ayez fait tout cela, la compréhension fine du phénomène vous échapperait encore. En suivant la recette correctement, vous ne pouvez que constater que la sauce « prend » ; en la goûtant, vous avez une sensation globale, plus ou moins agréable. Mais qu’avez-vous compris, réellement, de la mayonnaise et de ses multiples variétés ? D’un point de vue physico-chimique, on a pourtant affaire ici à des opérations extrêmement précises : par exemple, ce sont certains composés spécifiques du jaune d’œuf (des composés « tensioactifs », comme la lécithine) qui vont permettre à de très fines gouttelettes d’huile (de l’ordre de quelques microns) de produire une émulsion au contact de l’eau contenue dans le vinaigre. Et les chefs savent qu’on obtient des nuances bien différentes en substituant au vinaigre un jus de citron. Ce qui est certain, c’est que vous aurez beau méditer sur la nature du jaune d’œuf, de l’huile ou du vinaigre, vous n’en tirerez aucune conclusion concrète sur ce qui constitue le propre de cette sauce froide, avec ses paradoxes : à la fois crémeuse et ferme, puissante et douce, etc.

La situation est tout à fait analogue à la combinaison de l’âme terrestre et de l’âme céleste : en vous fondant sur ces seuls ingrédients, c’est-à-dire sur la connaissance théorique que vous en avez, vous n’avez aucun moyen de deviner le genre d’émulsion chimique qui se produit lorsque, pour la première fois, une âme céleste se combine avec l’âme terrestre d’un nouveau-né. Or qu’est-ce qui se produit, justement ? Cela aussi nous croyons le savoir : l’âme dissout en elle les puissances de la nature animale avec laquelle elle se trouve associée ; elle acquiert ainsi ce qu’on appelle « l’état psychique » (Bahram Elahi, Fondamentaux du perfectionnement spirituel : le guide pratique, Paris, Dervy, 2019, figure 4.b). C’est à ce moment-là qu’apparaît l’âme humaine à proprement parler.

Mais l’état psychique, qu’est-ce que cela signifie au juste ? Là encore, quelque chose de très concret, et donc de très précis. L’état psychique désigne avant tout l’apparition dans l’âme du sentiment du moi (ou de l’ego). Pas seulement le moi en général, le sentiment d’être quelqu’un, de s’identifier comme un sujet, un sujet qui peut dire « je » (comme Descartes pouvait dire : « ego cogito », « je pense »…). L’ego dont il est question est un ego qui hérite quelque chose de l’animal, de l’intelligence instinctive de l’animal. C’est un moi porteur de raison, sans doute, mais c’est surtout un moi doté d’une égoïté égoïste (ibid., figure 4.b et p. 88). L’adjectif « égoïste » dit ici l’essentiel : c’est en vertu de cet égoïsme natif que l’homme a une tendance naturelle à désirer ce qui est bien pour lui, mais à le désirer de manière exclusive, rien que pour lui. C’est là la racine du « soi impérieux ».

Premier paradoxe : le soi impérieux

Il en découle aussitôt un paradoxe. Qu’est-ce qui distingue en effet l’homme de l’animal ? Spontanément, on aurait envie de répondre : l’âme céleste, bien entendu. Et tout ce qui va avec : la raison et le sens moral, la capacité à discerner le bien et le mal, le légitime et l’illégitime, etc. C’est vrai, mais ce n’est pas assez concret. Il y a une réponse plus subtile, quoiqu’un peu paradoxale : ce qui manque aux animaux, comme aux anges d’ailleurs, c’est… le soi impérieux !

Oui, c’est le soi impérieux qui est vraiment propre à l’homme, ou à l’animal-humain. Les animaux en sont radicalement dépourvus. Ils suivent leur nature animale en exerçant à fond leur instinct de survie. Mais jamais, jamais ils ne sont confrontés en eux à quoi que ce soit qui ressemble au soi impérieux. Ce qui leur manque, c’est une égoïté vraiment égoïste – égoïste au sens de l’animal humain. Eux aussi veulent tout pour eux-mêmes, mais on pourrait dire que ce qui leur est étranger est de ne le vouloir rigoureusement que pour eux-mêmes. Pour cela, il faut le soi impérieux, qui est une exclusivité vraiment humaine. C’est que le soi impérieux suppose justement une créature douée de raison, de discernement et de libre-arbitre, une créature capable d’aller au-delà de son besoin immédiat, de donner activement le pas à son égoïté, et pour cela de transgresser – parfois sciemment – ce qui relève de la morale ou du divin (voir Bahram Elahi, Fondamentaux du perfectionnement spirituel : le guide pratique, op. cit., p. 68). Le soi impérieux suppose en effet qu’on enfreigne des droits (et notamment ceux d’autrui) ; mais pour être dans cette problématique, il faut déjà avoir soi-même le début d’une notion de ce que c’est que le droit. Or les animaux en sont tout à fait incapables.

Tel est donc le premier paradoxe : le soi impérieux qui singularise l’homme n’est précisément pas réductible à sa seule part terrestre ; il est le produit original de la fusion d’une âme terrestre et d’une âme céleste. C’est pour cette raison qu’il est notre affaire intime, notre affaire la plus propre. Comme l’explique Ostad Elahi, c’est en se confrontant systématiquement au soi impérieux, en apprenant à discerner ses mille visages, qu’on entre dans le concret du perfectionnement spirituel et qu’on parvient à transformer sa substance.

Second paradoxe : devenir humain

Mais cela nous conduit aussitôt à un nouveau paradoxe qui figure en filigrane dans de nombreuses paroles. Celle-ci par exemple : « Devenir savant, comme c’est facile. Devenir humain, comme c’est difficile ! » (Paroles de Vérité, op. cit., parole 379). Ou celle-là : « Il y a une différence entre l’humain et l’animal-humain. Nous sommes tous animal-humains, mais devenir véritablement humain, c’est difficile. » (parole 278). Ou encore : « Une fois que l’animal-humain est devenu un être humain, son humanité lui impose d’agir toujours en bien. » (parole 4). Le paradoxe, c’est qu’en réalité l’homme n’est pas encore humain. Si l’humanité est l’essence de l’homme, l’homme n’a pas encore réalisé et accompli son essence. Il doit transformer sa substance pour devenir effectivement ce qu’il est essentiellement. En somme, l’homme est coincé entre cet animal-humain qu’il est déjà, et l’humain qu’il n’est pas encore : l’humain qui est son projet. Pouvait-on déduire cette situation d’un simple examen des notions d’âme terrestre et d’âme céleste ? Non. Et encore moins ses implications concrètes.

Portrait de l’animal-humain

Reprenons alors ces deux paradoxes : le propre de l’animal-humain, c’est le soi impérieux ; l’homme n’est pas encore humain. Considérés ensemble, ils font clairement apparaître un enjeu : il s’agit, en utilisant le levier de la lutte contre le soi impérieux, de transformer l’animal-humain en un humain à proprement parler. En réalité, la tâche qui nous attend implique de travailler sur deux versants : celui de l’animal-humain, et celui de l’humain. D’un côté, il s’agit de ne pas se contenter d’être cet animal-humain qu’on est déjà. D’un autre côté, il s’agit de développer, positivement, les qualités proprement humaines qui feront de nous un être humain véritable.

Envisageons d’abord le premier versant. Ici l’enjeu de la lutte peut se formuler de manière négative : ne pas se réduire à l’animal-humain. Mais une fois de plus, comment le comprendre, concrètement ?

Pour parvenir à mieux percevoir ce qui est en jeu, prenons l’exemple d’un individu, qu’on appellera Marcel. Marcel est attaché à ses proches, notamment à sa compagne et à son jeune enfant qu’il élève avec elle. D’un caractère plutôt sociable, il a connu autrefois des amitiés fortes avec des congénères de son âge. Il partage aujourd’hui son temps, un peu comme tout le monde, entre les nécessités matérielles (il faut bien ramener de quoi manger…), et des divertissements sains. Il a des activités sportives régulières et apprécie les moments de détente. Il lui arrive bien entendu d’avoir des soucis, et même d’éprouver des accès de mélancolie, lorsqu’il se trouve soudain envahi par un sentiment de tristesse indéfinissable.

Mais tout compte fait, on peut dire que Marcel mène une vie paisible. Il a eu 33 ans cette année. Il pèse 50 kilos, et mesure 1m20. Cela ne le gêne pas trop du reste, parce qu’en vérité il n’en sait rien : comme tous les membres de l’espèce pan panicus, son QI tourne autour de 35. Marcel est un singe bonobo.

Cet exemple illustre le fait que, par bien des aspects de son existence, l’animal-humain ne fait pas autre chose que ce que beaucoup d’animaux font déjà à leur manière. Dans ses attitudes de base, comme la recherche du plaisir ou le désir de domination, la libido ou la volonté de puissance, l’homme n’agit pas si différemment d’un animal. Ces tendances peuvent s’exprimer de façon grossière ou sophistiquée, de façon pacifique ou nuisible, et bien entendu l’homme y apporte sa touche propre, mais au fond elles proviennent de la même source : le ça, qui est dans la psyché humaine le représentant de la nature animale. Si les animaux nous ressemblent, c’est qu’à côté des traits de caractère humains, notre âme comporte des ingrédients caractériels animaux.

Sauvageries ordinaires

Observons le mandrill, dans la posture typique que les éthologues ont identifiée comme celle du « Ne pas déranger » (« Do not disturb »). La main qui recouvre les yeux n’est pas destinée à le protéger du soleil ; c’est un signal adressé aux autres membres du groupe : l’équivalent d’un « Fichez-moi la paix, je n’y suis pour personne »…

mandrill

Un autre instinct typiquement animal, c’est le marquage du territoire. Au chapitre des incivilités qui en découlent, on peut mentionner le syndrome des jambes écartées (« manspreading ») chez les individus humains du genre mâle. Dans les transports publics notamment, l’homme a tendance à s’étaler, à occuper son siège comme s’il était vautré dans un canapé, seul dans son salon. Depuis quelque temps, le phénomène a paru suffisamment problématique pour que des campagnes de sensibilisation soient lancées dans plusieurs villes du monde. De manière générale, les voyages en métro – tout comme la conduite en voiture – constituent un excellent terrain pour prendre conscience de ses propres tendances ou pulsions animales : dans des situations de stress, de bousculade, de compétition pour les places assises, ne nous arrive-t-il pas de ressentir – fût-ce fugitivement, sous la forme d’une simple suggestion – la tentation de nous comporter comme un gorille ou un mandrill ? Il faut compter, bien entendu, avec tous les degrés de grossièreté et de sophistication, d’agressivité et de ruse. Chez certains, c’est le comportement le plus primaire qui va s’exprimer spontanément : non seulement on bloque la sortie, mais on fonce dans le tas pour être sûr de rentrer le premier. Chez d’autres, la même pulsion s’exprimera intérieurement, sans passage à l’acte. Pourquoi ? Peut-être simplement parce qu’ils n’osent pas et craignent de se faire rappeler à l’ordre. Mais dans d’autres circonstances, si un incendie se déclare sur le quai, ce sont les mêmes qu’on verra jouer des coudes pour se frayer un chemin, en bousculant au besoin des enfants ou des personnes âgées. En dehors de ces situations d’urgence un peu exceptionnelles, on mettra en œuvre des stratégies plus élaborées pour s’assurer un siège dans le métro. Quand du monde attend sur le quai, certains sont experts dans l’art de se positionner pour couper la file au moment opportun, l’air de rien, ou de passer devant le voisin sans même s’en rendre compte, pour être le premier à entrer dans la rame. Des bonobos ou des choucas ne s’y prendraient pas si bien.

On pourrait citer bien d’autres conduites d’agression et de concupiscence, de curiosité et de convoitise, de rivalité, de frime ou de jalousie, observées chez les animaux humains et non-humains. Il y a là davantage que des analogies extérieures. Les traits caractériels d’origine animale qu’expriment de tels comportements sont plus généralement à la racine de l’égoïté, cette égoïté qui se développe en l’homme sous la forme proprement égoïste du soi impérieux. Et dans des situations plus complexes, plus typiquement « humaines », que celles de la lutte pour le territoire ou la simple survie, la question qui se pose est la suivante : sommes-nous capables d’identifier le bonobo en nous ? Car bonobo, nous le sommes tous au fond. Parfois il se cache, ou se déguise ; mais il est là. On imagine le titre d’un livre de développement personnel d’un genre un peu spécial : Trouver son bonobo intérieur !

Il est vrai que des habitudes de civilité et de politesse acquises par éducation ou sous la pression des usages sociaux nous retiennent généralement de laisser libre cours à notre nature animale. En gros et le plus clair du temps, nous savons nous tenir. Le problème est qu’il y a des manières sophistiquées et apparemment très « humaines » de se comporter en animal. Songeons à l’attitude un peu sournoise qui nous pousse à aiguiller habilement la conversation sur une personne que nous jalousons, de façon à ce que notre interlocuteur – surtout pas nous ! – se mette à médire de ladite personne… Songeons à la véhémence un peu suspecte avec laquelle il nous arrive de réprimander quelqu’un, ou simplement de lui faire savoir qu’il a mal fait. On le remet à sa place sous prétexte qu’on a de bonnes raisons de le faire, qu’on est en effet dans son droit, mais il est clair que ce faisant on se défoule, on satisfait de manière détournée quelque chose qui ressemble à une pulsion de vengeance ou d’humiliation. Écraser l’autre, éventuellement pour se rehausser soi-même aux yeux d’un tiers, cela peut se faire en paroles, ou simplement dans le ton qu’on met à prononcer certains mots. Il n’est pas besoin d’en venir aux mains.

Méchanceté, mesquinerie, avarice, jalousie, frime, vanité : on pourrait multiplier les exemples, en parcourant systématiquement la liste des points faibles caractériels. Il y faudrait tout un bestiaire. Les ressorts psychologiques de telles attitudes sont évidemment plus complexes que ceux qui peuvent nous conduire à  ; mais les métaphores animalières sont bien fondées lorsqu’on évoque une ruse de renard ou une langue de vipère. Tous nos défauts moraux, tous nos points faibles caractériels présentent au fond une teinte de nature animale. Devant certaines faiblesses, il arrive qu’on dise : « C’est bien humain… ». Pour un peu, on en serait attendri. Mais la vérité est que ces traits sont 100 % d’origine animale, bien que travaillés et raffinés à la mode humaine.

chimpanzé

Marcel

[à suivre…]

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« Exercice d’attention-dialogue » : un pilier du perfectionnement spirituel en TP

Après « Explorer son moi réel », OstadElahi inPractice poursuit son programme d’étude des Fondamentaux du perfectionnement spirituel : le guide pratique en s’attaquant, à travers un nouveau TP, à l’« exercice d’attention-dialogue ». Dans La Voie de la Perfection, Bahram Elahi présentait déjà cet exercice comme « l’un des piliers du perfectionnement spirituel ». Le guide pratique lui consacre un chapitre spécial, qui a valeur de référence sur le plan de la théorie mais aussi en raison des nombreuses « recommandations de bonne pratique » qu’il contient : pour l’étudiant en « nouvelle médecine de l’âme », ce sont autant de « guidelines », fruit d’années de recherches et d’expérimentations approfondies. La raison d’être de l’exercice d’attention-dialogue est d’offrir, non « une prescription rituelle particulière, mais une forme de prière universelle, praticable par toute personne qui est sincèrement en quête de Vérité, quelles que soient sa croyance et sa culture ». Pour expliquer le détail de ses modalités dans le cadre d’une mise en œuvre quotidienne, l’auteur fait appel, d’une part, à la physiologie de l’âme humaine, d’autre part aux principes essentiels de gravitation, de causalité, de flux divin. Son but : capter la Lumière de l’Un, vitale pour le perfectionnement de l’âme :

« La Conscience de l’Un, semblable à une lumière, rayonne1 à travers le flux divin (…) sur et dans tout être (tout existant). Le flux divin, imprégné de Sa pensée, de Son pouvoir et de Sa volonté, pénètre et enveloppe toute la Création, il est donc omniprésent, partout et dans tout. L’existence, la conscience et la faculté de compréhension des êtres dépendent de ce rayonnement : si, par Sa volonté, cette Lumière ne rayonne plus dans un être, celui-ci retourne instantanément au non-être. La « quantité » de Sa Lumière qu’un être peut absorber est proportionnelle à la capacité de son âme. La capacité de l’âme humaine est la plus grande parmi les créatures. L’homme peut absorber, grâce à ses propres efforts, une quantité de Lumière telle qu’il lui devient possible de compléter sa connaissance de Vérité et de parvenir ainsi au seuil de la Perfection. (…) L’une des pratiques qui nous aide à tourner activement notre attention vers l’Un ou un Dieu vrai est l’exercice d’attention-dialogue. »

1. Sa lumière est porteuse de l’énergie métacausale et du discernement de Vérité. L’énergie métacausale renforce notre foi, rendant notre âme éveillée et active, et l’injection dans notre âme du discernement de Vérité développe notre raison saine.

Fondamentaux du perfectionnement spirituel : le guide pratique, Paris, Dervy, 2019, p. 130.

OstadElahi inPractice propose un TP « 28 jours chrono », dont le format a déjà fait ses preuves avec « Un jour, une maxime », « Dans les pas d’Ostad Elahi », « Explorer son moi réel ». Le chapitre y est étudié en totalité. Le texte a été divisé en extraits dont les grands ensembles sont les suivants :

  • Observations préalables
  • Phase d’attention
  • Phase de dialogue
  • Conditions de l’exercice d’attention-dialogue
  • La pratique à proprement parler
  • Figure 5

Un tutoriel le rappelle au démarrage du TP : chaque extrait étudié est à mettre en pratique, à travers un exercice personnel, durant un jour ou plusieurs jours, selon le souhait de l’utilisateur. À l’extrême, il est possible de mettre en pratique le même extrait durant 28 jours… Chacun peut véritablement avancer à son rythme, l’objet étant de s’imprégner du texte, de le méditer, d’essayer de le comprendre, et surtout de le mettre en pratique de manière palpable, concrète, en s’interrogeant sur la qualité et les résultats de sa pratique à travers un bilan quotidien.

En voici le teaser :

« Exercice d’attention-dialogue » : capter la Lumière de l’Un

« Ce que nous appelons “attention-dialogue” n’est pas une prescription rituelle particulière, mais une forme de prière universelle, praticable par toute personne qui est sincèrement en quête de Vérité, quelles que soient sa croyance et sa culture ». « C’est l’un des moyens les plus efficaces et les plus tangibles de tourner son attention vers Lui et de capter Sa lumière »*. Comment mettre en œuvre cet exercice indispensable à la physiologie et à la croissance de l’âme ? Quelles en sont les conditions ? Comment en parfaire la pratique quotidienne ? À travers une sélection méthodique d’extraits du chapitre consacré à ces questions, OstadElahi InPractice propose ici de démarrer, consolider, voire reconsidérer sa pratique à l’aune des recommandations précises des Fondamentaux du perfectionnement spirituel : le guide pratique*. Il s’agira, pour celui qui a réussi à ouvrir son cœur à la lumière de l’Un, d’en palper concrètement les effets.

Note : pour aborder ce TP, il est important d’avoir pris connaissance de la structure fonctionnelle de l’âme humaine tirée de l’enseignement d’Ostad Elahi, dans les Fondamentaux du perfectionnement spirituel : le guide pratique et/ou La Voie de la Perfection : introduction à la pensée d’Ostad Elahi**. Cette structure fonctionnelle est aussi révisable à travers le TP 28 jours chrono intitulé « Explorer son moi réel ». Si vous souhaitez un TP d’introduction plus générale à la prière, qui ne fasse pas intervenir directement ces notions, lancez-vous dans le TP en 5 phases intitulé « Se relier au divin ».

* Bahram Elahi, Fondamentaux du perfectionnement spirituel : le guide pratique, Paris, Dervy, 2019.
** Bahram Elahi, La Voie de la Perfection : introduction à la pensée d’Ostad Elahi, Paris, Albin Michel, 2018.

La sortie du TP est prévue le 15 juin.

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Les TP sur OstadElahi inPractice

Explorer son moi réel

L’objectif de ce TP est de nous accompagner dans l’exploration de notre moi réel : « se projeter mentalement » dans ces figures c’est commencer par mémoriser et comprendre chacune des puissances de l’âme sous l’angle de l’anatomie fonctionnelle (définition, origine, rôle, rapports avec les autres puissances, etc.). Mais c’est aussi s’exercer à percevoir ces puissances en soi, à les palper in vivo, afin de parvenir progressivement à en maîtriser les excès et actualiser leur potentiel. (…)

vignette du TP Un point faible caractériel après l'autre Un point faible caractériel après l’autre

Perfectionner son humanité suppose pour chacun de diagnostiquer avec justesse ses propres points faibles caractériels d’ordre éthique ou divin afin de les dompter et de les contrôler. Or le réservoir de nos points faibles caractériels se situe dans une zone qui échappe de prime abord à notre conscience de soi habituelle : il s’agit de notre inconscient psychique. (…)

vignette Dans les pas d'Ostad Elahi OstadElahi inPractice Dans les pas d’Ostad Elahi- 28 jours chrono

Un jour, une parole, et la possibilité pour chacun d’en méditer le contenu, de lui donner un prolongement in vivo au cœur de son quotidien. La sélection de 40 extraits effectuée parmi les Paroles de Vérité nous placera au plus près d’une démarche qu’Ostad Elahi incarnait de manière vivante à travers les moindres détails de sa vie. (…)

Maximes de guidance - OstadElahi inPractice Un jour, une Maxime – 28 jours chrono

Pour celui qui souhaite cheminer vers la connaissance de soi, la route peut parfois prendre des allures de labyrinthe. Comment avancer dans la bonne direction et éviter de s’égarer en chemin ? Si la méditation de principes de sagesse peut aider à nous orienter, ce n’est qu’en les mettant en pratique que nous pouvons progresser. Mais comment allier action et méditation ? (…)

medisance-OEIP
Se défaire de la médisance

« Êtes-vous une personne médisante ? » À cette question, notre premier réflexe est de dissiper rapidement tout malentendu en répondant : « Mais non, pas du tout… ». La médisance apparaît de manière si évidente comme contraire à l’éthique que personne ne songerait à se définir soi-même comme « médisant ». Pourtant, les chemins de la médisance sont multiples. Des plus grossiers aux plus subtils, l’expérience montre qu’on les emprunte beaucoup plus fréquemment qu’on veut bien l’admettre. (…)

Se-relier-au-divin OE-IP Se relier au Divin

Qu’est-ce que la prière ? À quoi sert-elle ? Quel rôle joue-t-elle dans une démarche de perfectionnement spirituel ? Quelles sont les conditions à respecter pour profiter au mieux de ses bienfaits ? Ce TP a pour objet de mieux connaître le but, les effets et les conditions de la prière et de vous aider à intégrer une pratique de la prière à votre quotidien.

vers-une-pratique-in-vivo OE-IP Vers une pratique in vivo

Par où commencer une pratique éthique et spirituelle ? Par un travail sur la pensée ? Sur les concepts ? Sur les actes ? Avec quelle méthode ? Ce premier cursus libre est un TP dont il vous appartiendra de préciser progressivement l’orientation, en approfondissant les bases d’une pratique éthique et spirituelle qui soit réellement efficace pour l’âme : une pratique in vivo.

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Éléments pour une pratique de la prudence

Par , le 20 Avr 2021, dans la catégorie Pratiques

Des vertus cardinales héritées des morales de l’antiquité, la prudence est aujourd’hui celle qui est le moins naturellement associée à l’idée de morale. Le mot a même pris des connotations négatives : il évoque plutôt une forme de calcul ou de frilosité peureuse, voire une incapacité à vivre pleinement et passionnément sa vie. L’homme prudent, bien loin du sage aristotélicien, serait un triste sire, un mollasson et irrésolu dont l’existence exclurait toute prise de risque et toute fantaisie.

Le dictionnaire est pourtant moins sévère : la prudence s’y trouve définie comme une qualité de l’esprit qui réfléchit à la portée de ses actes de manière à éviter erreurs et conséquences dommageables. Elle apparaît en ce sens une qualité-phare de l’homme en action, celle qui lui permet d’éviter que ses choix, même bien intentionnés, le conduisent à paver un enfer.

De cette qualité des sages, Ostad Elahi disait le plus grand bien : « la prudence est un immense bienfait » (Paroles de Vérité, Albin Michel, 2014, parole 206) ou encore, « En toute chose, prenez toujours le parti de la prudence » (parole 109), tout en précisant qu’« il ne faut pas confondre cette vertu avec le manque de courage » (parole 206). Car en prétextant de la raison pour agir avec un souci exagéré de se prémunir de risques lointains ou imaginaires, l’homme est peut-être en fait sur le point de céder à la peur irraisonnée. Mais alors qu’en est-il exactement de la prudence ? En quoi peut-elle être « un immense bienfait » et surtout à quel type de comportements nous invite-t-elle ?

Définition

Avant d’aller plus loin sur le terrain de la pratique, je souhaiterais rappeler succinctement quel genre de vertu est la prudence. Je retiendrai ici trois points, qui rejoignent pour l’essentiel l’analyse qu’en a proposée Aristote :

  • La prudence, à l’instar des autres vertus éthiques, est un équilibre entre deux excès. Équilibre entre l’impulsivité qui nous pousse à agir de manière irréfléchie et précipitée, et l’irrésolution qui nous enlise dans une délibération sans fin et nous conduit à différer sans cesse le passage à l’acte.
  • À la différence des trois autres vertus cardinales, qui sont des vertus du caractère, la prudence désigne une vertu « intellectuelle ». Elle requiert en effet l’exercice de l’intelligence, plus particulièrement de cette intelligence pratique qu’est le bon sens. Son emploi dépend aussi fortement de l’étendue de nos connaissances. Par exemple, plus on connaît les éléments d’une situation, d’un contexte, plus on est à même de s’y adapter, de savoir quand, comment, dans quelles proportions et avec qui agir.
  • La prudence est une vertu sans laquelle les autres vertus seraient imparfaites. Prenons l’exemple de la véracité. Pour que cette vertu soit parfaite, il ne s’agit pas de dire toujours et à tous la vérité, ce qui serait une forme de naïveté, voire de bêtise. Il importe au contraire de savoir à qui dire la vérité, dans quelle mesure, comment, mais aussi à quel moment la dire.

Ces précisions étant faites, voyons quelle forme prend la pratique de la prudence dans la pensée d’Ostad Elahi. Je m’appuierai ici exclusivement sur les recommandations qu’il a faites à ceux qui souhaitent œuvrer pour leur perfectionnement spirituel. Pour les besoins de l’analyse, différents aspects de la prudence ont été séparés. Mais il va de soi que dans la réalité, tous ces aspects sont intimement liés.

Avant l’action, la réflexion

La prudence, c’est d’abord prendre le temps de réfléchir avant d’agir. Pour celui qui se soucie d’éthique, c’est réfléchir à la portée de ses actes et de ses paroles, à leurs conséquences et leur utilité, afin d’éviter de nuire aux autres et à soi-même. Par exemple, avant de parler, on pourrait se demander si nos paroles vont réellement apporter quelque chose de positif, si elles ne vont pas être inutilement blessantes, avoir des répercussions négatives pour un tiers ou pour soi-même, générer ou entretenir un conflit ou simplement aggraver une situation déjà tendue.

Dans ce temps de la réflexion, Ostad Elahi recommande en particulier de « se mettre à la place des autres pour prévoir ce qu’ils peuvent en penser » (Asar ol-Haqq, volume 2, Téhéran, Jeyhun, 1991, parole 211). Une parole ou un geste qui, de notre point de vue, peuvent sembler anodins, sans conséquence négative, peuvent en effet se révéler tout autres si on prend le temps de les considérer de l’extérieur, c’est-à-dire du point de vue d’autrui. Par exemple, en faisant l’effort de se « mettre à la place des autres », on prendra plus facilement conscience de l’humiliation qu’on impose à un proche en lui faisant un reproche en public, ou du tort qu’on peut lui causer en révélant sur son compte une information à des personnes dont on ignore si elles sont bien intentionnées. Ce qui nous pousse ici à blesser l’autre ou à lui nuire, ce n’est souvent pas tant la méchanceté qu’un manque de réflexion, de discernement et de prise en compte de la situation. Dans ces deux exemples, quiconque prend le temps de considérer la situation sous l’angle d’autrui choisira très certainement de se taire.

« Se mettre à la place des autres pour prévoir ce qu’ils peuvent en penser » : Ostad Elahi a également en vue les conduites par lesquelles on se met, par manque de réflexion et d’attention au contexte – social en particulier –, dans une situation qui peut prêter à confusion et conduire les autres à nous juger négativement. Car s’il est du devoir de chacun de ne pas juger à la va-vite et sur des bases fragiles, un autre devoir, qui incombe à chacun d’entre nous, est de veiller à sa dignité. Se soucier de l’image sociale que l’on donne de soi-même est en réalité d’abord un devoir que l’on accomplit envers soi-même. Faut-il y voir une forme d’hypocrisie ? Non, pour autant que le souci de son « apparence » n’est pas destiné à duper et abuser les autres, mais bien à préserver notre droit et notre dignité.

Mais de manière plus générale, n’avons-nous pas également une part de responsabilité dans les influences négatives que notre comportement ou nos paroles peuvent avoir sur les autres ? Concrètement, cela signifie que si j’affiche, par légèreté ou insouciance, une manière d’être non-éthique qui incite les autres à imiter mon comportement ou qui les invite d’une manière ou d’une autre à me nuire (à m’insulter, me condamner à mauvais escient, à médire…), j’aurai moralement une responsabilité pour ces manquements commis sous mon influence. Dans ce cas, je me rendrais en quelque sorte coupable envers ces autres que ma négligence a induits en erreur.

Précisons pour finir que soigner son image ne signifie pas donner de soi l’image d’une personne « parfaite », sans aucun défaut ni faiblesse ; une telle attitude serait certainement au contraire source de frustration et de désagrément pour les autres, une manière de les rabaisser en les renvoyant sans aucune compassion à leurs propres imperfections. Soigner son image, c’est plus humainement avoir le souci d’adapter son « apparaître » au contexte de manière à ne blesser personne.

La prise en compte du contexte

En toutes circonstances, on doit considérer la situation et le contexte dans lequel on se trouve.

Sans cet ajustement au contexte, une action à priori conforme à la morale risque fort en effet de devenir contraire à la morale. Ainsi, en disant la vérité sans avoir en vue la psychologie de la personne à qui on s’adresse, on peut être amené à transgresser toute une série de droits. Si je révèle par exemple des informations à une personne susceptible d’en ressentir de la jalousie, je risque de susciter en elle toute une chaîne d’émotions négatives conduisant naturellement à des actes malveillants.

Faire le bien exige donc que l’on prenne en compte le contexte, que l’on sache s’adapter à la particularité d’une situation. C’est ainsi qu’Ostad Elahi rappelle que s’il est bon de pardonner à ceux qui nous ont fait du mal, il convient de garder à l’esprit que certaines situations peuvent exiger que l’on n’accorde pas son pardon et que justice soit faite ; notamment lorsque l’on sait que le pardon encouragerait le coupable à réitérer des comportements dommageables à autrui. Ce n’est pas là une manière de transiger avec la règle, mais plutôt une façon de la garder vivante, d’empêcher qu’elle ne se fige dans un dogmatisme dénué de compassion.

La prudence n’échappe pas à cette prise en compte du contexte et l’on peut y distinguer, du point de vue pratique, au moins deux attitudes nuancées : la prévention et la méfiance.

La prévention

Réfléchir avant d’agir, c’est aussi, comme on l’a suggéré plus haut, penser aux répercussions de ses actes, c’est-à-dire faire preuve de prévention afin d’empêcher les conséquences dommageables.

La prévention ne nous aide pas seulement à éviter les répercussions négatives. Elle devrait également nous encourager à faire le bien, en nous faisant prévoir les avantages qu’il y a pour nous à agir de la sorte.

Quand nous disons du bien d’autrui, l’effet positif nous en revient à nous-même. Et quand nous disons du mal, ce mal peut nous contaminer, parfois de façon irrémédiable. Il vaut donc mieux adopter la voie de la prudence et ne parler des autres qu’en bien.

Ostad Elahi, Paroles de Vérité, parole 55.

Nous retiendrons de ce conseil que « ne parler des autres qu’en bien » (et de manière plus générale faire le bien) est une façon d’anticiper et de prévenir les effets négatifs qui risquent de nous revenir si on se laisse aller à médire. En agissant en bien, l’homme ne fait donc pas que se conformer à une morale souvent contraignante, il fait aussi preuve de prévention. On retrouve ici une idée forte de la pensée d’Ostad Elahi : prendre conscience des effets positifs, de l’intérêt qu’il peut y avoir pour soi à faire le bien. Cette prise de conscience est essentielle parce qu’elle nous encourage à persévérer dans l’éthique dans les moments où celle-ci exige que nous renoncions à faire ce qui nous plaît !

Encouragement à faire le bien, la prudence est également l’une des caractéristiques d’une foi alliée de la raison :

(…) Si nous adhérons à ces principes [fondamentaux, énoncés par tous les envoyés divins], nous nous comporterons d’une façon qui nous sera bénéfique dans ce monde. Et si en plus un autre monde existe, eh bien nous en profiterons aussi. Si donc on est rationnel, on ne négligera pas la voie de la prudence et on ne se privera pas de la croyance en l’autre monde.

On raconte qu’un matérialiste demanda à un sage : – Pour quelle raison dis-tu que l’autre monde existe ? – Pour la même raison que tu dis qu’il n’existe pas ! – Je ne sais pas s’il existe ou non… – Puisque tu ne sais pas, prends le parti de la prudence.

D’après Ostad Elahi, Asar ol-Haqq, volume 1, cinquième réédition, Téhéran, Nashr-e Panj, 2007, parole 8.

En l’absence de preuve de l’existence de Dieu et d’un autre monde, lieu de vie pour notre âme, la foi est bien ici, comme elle le fut déjà pour Pascal, un pari sur l’avenir. Un pari où il s’agit d’opter pour le parti qui, à défaut d’être le plus certain, comporte le moins de risque et la plus grande chance de gain.

La méfiance

Être prudent implique également que l’on sache faire preuve de méfiance, que l’on n’accorde pas sa confiance à la légère. Ostad Elahi le souligne à plusieurs reprises : même s’il convient, pour son perfectionnement spirituel, de cultiver en soi la bienveillance, il importe en même temps, dans les cas où nous devons défendre notre droit, de savoir se comporter comme si ceux auxquels nous avons à faire n’étaient pas fiables.

Pour votre propre sérénité essayez de tout voir en bien. Cela vous évitera d’être pessimiste et vous pourrez avoir de l’affection et pardonner. Mais n’oubliez pas la prudence pour autant : lorsque vous êtes en affaire avec les autres, imaginez toujours qu’ils veulent vous tromper, cela vous obligera à prendre toutes les précautions nécessaires.

Ostad Elahi, Paroles de Vérité, parole 142.

Le « imaginez qu’ils veulent vous tromper » indique bien que ce qui est proposé ici, ce n’est pas de juger les gens négativement, de les considérer comme étant réellement des « escrocs » ; il ne s’agit pas d’adopter une attitude intérieure de jugement, mais simplement d’adopter un comportement extérieur qui permette de préserver ses droits et de construire avec les autres une relation juste et équilibrée.

Le conseil peut cependant sembler paradoxal. Car comment peut-on être bienveillant envers quelqu’un s’il faut, dans le même temps, agir envers lui comme s’il n’était pas digne de confiance ? Le paradoxe se résout cependant si on considère que ces deux traits de caractère, bienveillance et méfiance, ne sont pas requis sur le même plan.

Le premier – la bienveillance – devrait surtout agir sur la manière dont on considère l’autre dans son for intérieur ; le second – la méfiance – devrait plutôt diriger la manière dont on agit avec lui, et plus précisément, la manière dont on agit avec lui dans les affaires matérielles. Ostad Elahi explique en effet que les exigences ne sont pas les mêmes selon que l’on agit par humanité ou pour régler une affaire purement matérielle, ce que révèle la fin de cette parole :

Pour votre propre sérénité essayez de tout voir en bien. Cela vous évitera d’être pessimiste et vous pourrez avoir de l’affection et pardonner. Mais n’oubliez pas la prudence pour autant : lorsque vous êtes en affaire avec les autres, imaginez toujours qu’ils veulent vous tromper, cela vous obligera à prendre toutes les précautions nécessaires. En revanche, quand il s’agit d’être bon et charitable en vue du contentement divin, voyez le bien. Dans chaque situation, qu’elle soit spirituelle ou matérielle, il faut agir en tenant compte du contexte.

Ostad Elahi, Paroles de Vérité, parole 142

Deux types d’activités, deux types d’exigences. Mais pourquoi limiter la bienveillance et introduire un devoir de méfiance dans le domaine des affaires ou transactions matérielles ? On peut relever au moins deux raisons :

  1. Le devoir que l’on a envers soi requiert en particulier que l’on prenne soin d’assurer sa vie matérielle ainsi que celle des personnes dont on est responsable. Ce qui suppose bien évidemment que l’on ne soit pas dupe du premier escroc qui passe… Il y a bien de la différence entre se défaire délibérément d’une somme d’argent pour venir en aide à une personne dans le besoin et se laisser extorquer cette même somme par excès de confiance. Dans le premier cas, on fait preuve d’humanité, dans le second on fait preuve de crédulité.
  2. Le devoir que l’on a envers autrui devrait nous conduire à éviter l’excès de confiance qui risquerait d’inciter l’autre à nous tromper. La confiance que l’on accorde prématurément, loin d’être une marque d’amitié ou de bienveillance, peut en effet agir comme une forme d’« incitation au crime ». Par exemple, en laissant à la vue des autres et sans aucune surveillance des objets de valeur, on peut mettre une personne dans une position où il lui devient difficile, pour ne pas dire impossible, de résister à l’appel de son soi impérieux. On pourrait répondre à cela qu’il revient à chacun d’apprendre à se contrôler et à ne pas céder par exemple à la tentation du vol. Certes. Mais il revient aussi à chacun de se soucier des autres, et, dans la mesure du possible, d’empêcher qu’un mal ne soit commis.

Ces quelques aspects de la prudence auront sans doute permis de mieux comprendre en quoi elle est indispensable à une pratique éthique équilibrée. En nous invitant à adapter notre comportement aux exigences du temps et du contexte, la prudence sauve la morale de l’écueil du rigorisme. Elle met fin à l’intégrisme moral, ennemi d’autant plus perfide de la morale qu’il prétend agir en son nom. Elle engendre une morale ouverte, attentive au respect des personnes, de leur liberté et de leur irréductible individualité.

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Portraits du soi impérieux (6) : la résistance passive du soi impérieux

Cet article s’inscrit dans notre série consacrée aux « portraits du soi impérieux » :
► lire la présentation générale de la série : Portraits du soi impérieux (1) : une éthique de la transformation
► voir tous les articles de la série : Portraits du soi impérieux

 

Ce nouveau portrait propose une radiographie à rebrousse-poil de trois problèmes courants qu’on est peu enclin à envisager d’un point de vue éthique : déprime, timidité, faiblesse de caractère. Introduction à quelques formes passives du soi impérieux…

 

Le soi impérieux, on l’a vu, est une instance excessive, qui outrepasse dans ses désirs les limites de ce qui est légitime. Ses excès, toutefois, ne sont pas toujours là où on les attendrait. Il arrive que des insuffisances soient en réalité, à leur manière, des excès. Cette précision est importante. Car si on s’accorde assez naturellement à reconnaître des attitudes anti-éthiques dans les « trop-pleins » du soi impérieux (par exemple, l’agression ou l’arrogance), on a plus de mal, en revanche, à considérer que ses « vides » (par exemple la déprime, la timidité, la peur ou la faiblesse) posent des problèmes de nature éthique, plutôt que simplement psychologique. Il peut même y avoir en apparence une certaine cruauté à juger la faiblesse sur des critères de responsabilité morale. Il convient donc d’éclairer ce point, en envisageant successivement trois problèmes qu’on est peu habitué à envisager dans une perspective éthique, et qu’on hésiterait même à désigner comme des « défauts » : déprime, timidité, faiblesse.

Déprime

Quand on parle de déprime, il ne s’agit pas, bien évidemment, de la dépression au sens clinique du terme, autrement dit de la dépression comme maladie. Il ne s’agit pas non plus de se donner bonne conscience et de déguiser ses propres défauts d’altruisme en stigmatisant les autres, en leur refusant notre aide et notre compassion : « Tu n’as qu’à te bouger et faire un effort pour ne plus être déprimé ! »… L’enjeu est de s’analyser soi-même, de repérer en soi les sources de la déprime. En y réfléchissant, on s’apercevra que bien souvent cette tendance à la déprime n’est rien d’autre qu’une des nombreuses facettes du soi impérieux : orgueil frustré, égoïsme contrarié, jalousie, ingratitude, exigences mal placées, attachement trop grand aux valeurs matérielles… Au-delà du symptôme, la tendance à la déprime constitue l’une des armes les plus redoutables du soi impérieux contre notre développement éthique et spirituel. Prenant prétexte des tracas de l’existence, mais aussi mettant à profit les obstacles, erreurs et échecs auxquels nous sommes inévitablement confrontés en luttant contre un adversaire aussi acharné, il instille en nous le découragement : « De toute façon je suis trop nul, ce n’est même pas la peine de continuer, tout le monde y arrive sauf moi… ». Au-début, la tentation de renoncer se manifeste à l’occasion des échecs ponctuels. Puis nous sommes tentés de jeter l’éponge à la moindre difficulté. Et progressivement, sous couvert de réalisme, d’humilité et de modestie, le soi impérieux en vient à absorber toute notre énergie positive. Il sape en nous l’espoir et la volonté même de progresser.

Ne vous laissez pas duper lorsqu’une petite voix à l’intérieur de vous dit : « Puisque tu fais mal ta prière, il vaut mieux ne pas la faire du tout… » C’est la voix du soi impérieux, ne l’écoutez pas !

Ostad Elahi, Confidences : prières d’Ostad Elahi, Paris, Robert Laffont, 1995, p. 21

Timidité

Autre tendance anti-éthique qui s’ignore : la timidité, dont il ne faut toutefois pas confondre les manifestations avec celles de la pudeur et de la discrétion, qui sont évidemment des qualités. La timidité dont il est question ici est celle que les moralistes ont parfois identifiée en disant qu’elle était l’arrogance des faibles. Elle peut se manifester extérieurement comme une forme de réserve que certains mettront au compte d’un tempérament délicat, ou bien d’une personnalité un peu secrète et renfermée. Mais elle traduit en réalité parfois quelque chose de moins reluisant. Le timide dont nous parlons est au fond égocentrique, tout comme l’arrogant. Sa réserve, la difficulté qu’il éprouve à communiquer et même simplement à sympathiser avec les autres, traduit le fait qu’il ne prête attention à eux que dans la mesure où il y trouve un reflet rassurant et réconfortant de sa propre image, un prolongement de ses préoccupations et de ses intérêts. Chacun porte en soi un germe de cette personnalité timide. Ce qui complique le diagnostic, c’est que contrairement à l’arrogant qui est sûr de lui et de sa supériorité, le timide en général ne l’est pas. C’est pourquoi d’ailleurs nous lui trouvons des circonstances atténuantes et hésitons à y voir une manifestation du soi impérieux. Nous nous disons que la timidité traduit un fond d’insécurité, un manque de confiance en soi qui est comme une dotation naturelle à laquelle nous ne pouvons rien. Souffrir d’un complexe d’infériorité est déjà suffisamment pénible pour qu’on n’ait pas à souffrir en plus du jugement des autres ! Pourtant le défaut de fermeté est un terrain propice pour les menées du soi impérieux, surtout s’il est un facteur qui empêche de s’ouvrir aux autres. Car la fréquentation d’autrui, ne l’oublions pas, est une des conditions essentielles du travail éthique.

Précisons un peu le problème. Où se loge l’ego dans cette affaire ? Précisément, dans le rapport à l’autre. La timidité sert souvent d’alibi pour l’orgueil blessé, ou qui craint de l’être. Ce que le timide égocentrique redoute par-dessus tout dans l’interaction avec autrui, c’est que le regard d’autrui lui renvoie une image rabaissante de lui-même, une image qui déplaît à son ego. Dans les cas extrêmes, le timide égocentrique est obnubilé par sa propre personne et par la peur d’en donner une image imparfaite. Il préfère ne pas aller à la rencontre de l’autre plutôt que de s’exposer à son jugement. Tout empêtré dans la peur de déplaire ou dans le désir de se faire aimer ou admirer, il lui vient rarement à l’esprit que les autres puissent eux aussi avoir besoin d’attention ou d’aide ! La brusquerie et le manque de tact qui caractérisent le comportement social des grands timides est aussi une manière d’éviter le contact. Parce qu’ils sont entièrement tournés vers eux-mêmes, ils en oublient que les autres sont eux aussi sensibles ou qu’ils ont eux aussi besoin d’aide ou d’encouragements. Il n’est évidemment pas question ici de stigmatiser les cas de timidité maladive – pas plus qu’il ne s’agissait, tout à l’heure, de nier les causes psychologiques et physiologiques de la déprime. Ce qui nous intéresse est la manière dont la tendance à la timidité peut constituer un vecteur de soi impérieux, et dans certains cas un symptôme.

Côté thérapeutique, le premier travail éthique du timide égocentrique consistera naturellement à s’efforcer de sortir de la prison égocentrique dans laquelle il s’est progressivement enfermé lui-même et qui, comme tout rapport pathologique à l’ego, constitue un terrain de développement idéal pour le soi impérieux.

Faiblesse de caractère

Être trop gentil, ne pas savoir dire non, ne pas savoir défendre ses droits, être incapable de défendre une cause juste, se laisser écraser par lâcheté, se laisser victimiser par faiblesse, avoir peur d’affirmer ses convictions : voilà encore des comportements qui relèvent tout autant du soi impérieux que l’agression ou la colère. Ces comportements traduisent en réalité un manque de fermeté et de courage. Ils sont bien évidemment nuisibles à nous-mêmes, à nos proches et à notre entourage, dont nous ne défendons pas suffisamment les droits. Ils sont également nuisibles à la société en général, parce qu’ils encouragent l’injustice et l’agression chez ceux devant qui nous cédons. Enfin ils sont nuisibles à notre âme et entravent gravement la construction harmonieuse et saine de notre soi, parce qu’ils fondent le principe de nos actions non pas sur la raison, ni sur ce qu’il est juste de faire, ni sur le contentement divin, mais sur la peur d’autrui et le désir de plaire, quitte à se conformer pour cela à des valeurs qui n’ont rien d’authentique.

 Un cas pratique

J’ai une amie que j’aime beaucoup et qui a une grande influence sur moi. Elle est drôle, intelligente, chaleureuse, c’est une de ces personnalités dont tout le monde recherche la compagnie. Samedi dernier, alors que j’étais passée prendre un café chez elle, elle m’a demandé de venir faire les courses avec elle. Elle était fatiguée et, contrairement à son habitude, un peu déprimée. Mais il y avait deux ou trois choses qu’elle voulait absolument acheter avant la fin du weekend et elle n’avait pas le courage d’y aller seule. J’ai accepté, pour lui faire plaisir et lui remonter le moral. J’avais à vrai dire moi aussi prévu d’aller faire quelques courses avec mon mari mais comme cela n’avait rien d’urgent, je lui ai envoyé un SMS pour annuler notre programme et je suis partie avec mon amie.

Le soir en revenant assez tard à la maison, j’ai vu que mon mari était mécontent. Il m’a reproché d’avoir changé au dernier moment un programme que nous avions prévu de longue date. Je lui ai répondu aigrement que je ne l’avais pas fait par caprice mais pour aider mon amie qui était épuisée et avait besoin de mon soutien. Je lui ai fait des reproches à mon tour en l’accusant d’être égoïste et incapable de faire passer l’intérêt des autres avant son petit confort.

Avec le recul, il me semble aujourd’hui que je ne croyais pas moi-même complètement aux arguments pourtant moralement très corrects que j’avais donné à mon mari pour justifier mon changement de programme. De fait, en rentrant chez moi ce soir-là, je n’avais pas du tout la sensation du devoir accompli. À vrai dire j’avais même plutôt mauvaise conscience… La clé de cette mauvaise conscience réside, je le vois maintenant, dans la faiblesse que j’ai toujours eue par rapport à cette amie qui a un fort ascendant sur moi. Si j’ai décidé de la suivre cette fois-là, ce n’était pas par compassion pour son coup de déprime, ce n’était pas non plus un choix éthique que j’avais librement fait après avoir délibéré intérieurement sur le meilleur comportement à adopter dans cette situation, en mettant en balance mes droits, ses droits à elle et ceux de mon mari. Non, je n’avais en réalité pas du tout songé à la valeur de mon acte : j’avais simplement obéi sans réfléchir à une pulsion intérieure qui m’interdisait de refuser quoique ce soit à cette amie, comme si, en lui résistant, je risquais de perdre la place spéciale dont je jouis auprès d’elle, ou peut-être pour d’autres raisons que je ne m’explique pas encore clairement.

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La spiritualité en mode expérimental : réflexions d’un apprenti chercheur

Par , le 15 Jan 2021, dans la catégorie Articles

Aborder la spiritualité comme une science expérimentale ? Qu’est-ce que cela change ? Et pour commencer, comment faut-il l’entendre ? Voici quelques éléments de réflexion sur un sujet à la fois central et délicat.

Au nombre des principes formulés par Ostad Elahi pour nous guider dans notre démarche spirituelle, l’un d’eux nous interroge plus particulièrement. Bahram Elahi le rappelle régulièrement en l’expliquant sous cette forme : la spiritualité, dit-il, « doit être abordée comme une science expérimentale » (Fondamentaux du perfectionnement spirituel : le guide pratique, Dervy, 2019, p. 5).

Le conseil peut surprendre : quel sens lui donner ? Serait-ce que les vérités spirituelles relèvent du même ordre que les vérités scientifiques ? Et que signifie cette recommandation sur le plan pratique ? La compréhension, l’assimilation, voire la découverte de certaines réalités spirituelles relèvent-elles de l’expérimentation ? Mais qui expérimente, et où se situe le laboratoire ? Enfin, de quelle manière faut-il procéder ?

Ostad Elahi insiste pourtant : « Toutes les choses que je vous dis, ce n’est pas pour raconter des histoires mais pour transmettre un enseignement. Tant que je n’ai pas moi-même pratiqué quelque chose, il est impossible que je le conseille à quelqu’un. […] Je n’ai imité personne et tout ce que je dis est le résultat de mes propres observations et de mes expériences personnelles » (Paroles de Vérité, Albin Michel, 2014, parole 461).

Pratique, observation, expérience, résultats… Ainsi nous est présenté le cadre dans lequel Ostad Elahi inscrit son travail spirituel ; maint chercheur émérite se reconnaîtrait dans un tel langage.

Nos modes d’accès et d’interaction avec le réel sont multiples. Tous nous sont à la fois utiles et complémentaires pour nous aider à élaborer, en fonction de nos attentes, une grammaire du réel. Mais qu’est-ce que le chercheur attend de sa science ? Réponse difficile. Et pour commencer, faut-il dire « la » science ou « les » sciences ? Au-delà des divergences entre disciplines ou des évidences communes, comment définir les attentes et les ambitions partagées par les chercheurs de toutes sciences ? J’en formulerais ainsi une proposition possible : tout d’abord, disposer d’une description la plus fouillée, la plus complète possible du réel. Nous n’en n’avons jamais fini de l’inventaire du monde et nous prenons régulièrement conscience de nouvelles réalités matérielles que nous ne soupçonnions pas. Et puis, à défaut d’une compréhension ontologique de ce qui est, que cette meilleure description possible nous permette également d’agir et de prévoir. En quelques mots, tenter de saisir le comment, à défaut du pourquoi !

Pour le chercheur en spiritualité, l’attente est d’un autre ordre. La pratique spirituelle a sa finalité propre ; elle se veut un chemin causal vers la transformation de soi.

Telle était, dès la Grèce antique, le sens de l’interpellation de Socrate à l’ambitieux Alcibiade. On se rappelle son apostrophe, au jeune homme, impatient de gouverner la cité : « Toi qui veux gouverner les hommes, sais-tu au moins qui tu es ? » La manœuvre était habile et subtile : amener tout d’abord l’interlocuteur à se poser une question première : « Quel est ce moi qu’il m’appartient de mieux connaître et auquel je fais référence sans en cerner réellement la nature ? » Ton âme répondait Socrate, lui enjoignant alors d’avoir « le souci de soi », ou dit autrement, le souci de son âme.

L’espoir – naturellement non formulé – du maître, était que le disciple, engagé dans le travail salvateur de la connaissance de soi, se débarrassât progressivement des oripeaux de l’accessoire et de l’accidentel pour en venir à oublier ce désir de pouvoir si fièrement revendiqué. L’avenir nous apprendra que le bel Alcibiade, hélas, ne sera pas à la hauteur des espoirs placés en lui.

Une injonction du même genre s’exprime aujourd’hui à travers l’enseignement d’Ostad Elahi  ; lui aussi revendique pour la pratique spirituelle une finalité dont il définit très précisément l’objet : la connaissance de Soi en tant que chemin vers notre perfectionnement spirituel. La spiritualité est la connaissance des causes qui conduisent à la perfection, nous explique-t-il.

Ainsi, notre but ultime est-il la perfection spirituelle. Autrement dit, notre but ultime n’est pas matériel. La spiritualité n’est pas un accessoire, un ornement, un ajout pour mieux vivre, contrairement à ce que le contexte actuel voudrait nous faire accroire [1]. Elle est l’essentiel, le socle sur lequel se construit notre présence au monde !

Si la connaissance de soi est un enjeu tellement important, c’est que « [l]a cause de tout ce qui arrive à l’homme est en lui-même, elle n’est pas extérieure à lui. C’est donc toujours en soi qu’il faut chercher la cause. Plus l’homme pénètre en lui-même, plus il voit clair » (Paroles de Vérité, parole 225).

La méthode est originale. Socrate mettait en avant le rôle clé du maître, celui d’accoucheur de l’esprit, via sa célèbre maïeutique. Sans nier l’intérêt d’un maître, Ostad Elahi met l’accent sur la nécessaire autonomie de la personne. Nul ne peut faire à notre place le travail de transformation qui nous incombe, il nous appartient d’être à nous-même notre propre maître.

La démarche suppose libre arbitre et volonté au service d’une méthode de travail claire et qui paraît si simple : elle n’est autre que l’éthique, ou plus précisément la pratique de l’éthique, une pratique conduite non dans l’ascèse et dans l’isolement, mais dans ce laboratoire qu’est la société.

Il ne s’agit pas d’une vaine formule. Ostad Elahi s’est personnellement attaché à la mettre en œuvre, à en éprouver les difficultés réelles, les pièges de l’ego, à nous en ouvrir la voie. L’effet de sa parole et de ses conseils est à rechercher, il me semble, dans les enseignements tirés de son parcours personnel, peu commun. Vous l’aurez compris, Ostad Elahi n’est pas un penseur, un philosophe qui reste au bord de son encrier. À la réflexion et au nécessaire travail in vitro, il a toujours pris soin d’ajouter la pratique in vivo de ses acquisitions intellectuelles.

L’enjeu n’est pas mineur. Comprendre, nous dit-il, n’est pas comprendre uniquement par la raison, comprendre c’est gouter en soi la matière, la réalité des expériences. Vous pouvez toujours tenter d’expliquer le goût du sel ; un simple petit grain sur la langue vous l’apprend…

On saisit ici le lien entre approche scientifique et approche spirituelle. La science part d’hypothèses et de modèles. Ces modèles sont une création intellectuelle, un essai de description de la réalité matérielle. On se demande, en somme, comment ça marche. Quel chemin notre soleil parcourt-il au sein de la galaxie ? Le modèle, belle création intellectuelle résistera-t-il à l’épreuve de certaines expériences ? Conservera-t-il sa valeur explicative et prédictive. Si oui, il représentera alors, pour le chercheur, une vérité provisoire, et également transmissible. Si non, son champ d’explication et d’application sera remis en cause, ou bien limité à certains domaines d’investigation particuliers.

Lutter contre la jalousie, la colère, nos défauts caractériels, comme c’était simple sous la lumière de la lampe. Dans nos constructions imaginaires, nous avions tout prévu : comment répondre, comment se comporter et surtout, être vigilant. Oui, être vigilant ; c’est là l’essentiel, ne pas rester dans son ego, vivre avec recul. Le recul au moment même où nous l’imaginons, dans le confort de la chambre, rend le dispositif facile, clairement opérant : il suffit de… Mais quand j’apprends ce matin, au travail, la promotion « imméritée » de cet imposteur dont je ne supporte pas les attitudes, alors j’explose… Quoi ? Comment est-ce possible, pensable, c’est tellement injuste à mes yeux ! Voilà que le réel invalide soudain mon approche et mes dispositions prises, toutes choses bien considérées, dans le calme de la chambre. Et tout est à reprendre, à analyser. Je n’avais pas imaginé la nature de cette brûlure à surmonter, la réalité de ma jalousie ou de mon ressentiment.

Rien ne remplace cette expérience, cette morsure infligée par le réel. Voilà soudain percé le front des apparences et de l’imaginaire et que se dévoile le contenu intelligible que ces apparences me masquaient. La transformation exigera d’autres efforts, de nouveaux ajustements, de nouvelles et salutaires prises de conscience.

L’analyse, en nous, de nos difficultés, de nos peines et de nos réussites dans la mise en pratique de l’éthique apparaît ainsi comme la voie royale de notre progression spirituelle. Et cet exercice dont d’aucuns sont tentés d’en considérer la simplicité avec un léger dédain, voilà qu’il se révèle redoutable et heuristique : « Devenir savant, comme c’est facile », nous dit Ostad Elahi ; « devenir humain, comme c’est difficile ! » (Paroles de Vérité, parole 379).

Ce sont de ces expériences répétées, d’échecs et succès successifs dans la mise en œuvre de notre pratique que se développe progressivement en nous une capacité de jugement et de discernement nouvelle, non plus centrée sur les seuls enjeux matériels mais plus largement sur nos enjeux spirituels. Cette compétence ou cette habileté en devenir, Ostad Elahi la désigne du nom de « raison saine » pour bien la distinguer de cette raison habituelle qui nous permet d’exceller dans l’obtention de nos objectifs matériels mais qui nous laisse maladroits face aux dilemmes éthiques.

Le chemin est long. Ostad Elahi nous le dit : nous n’avons pas beaucoup de temps à perdre. C’est la raison pour laquelle il nous appartient de passer à l’action pour devenir véritablement « médecin de notre âme ». Si nous acceptons et comprenons que le médecin s’occupe de la santé de notre corps et de sa bonne évolution, nous devons de la même manière considérer que la santé de notre âme et de son développement requiert de notre part un souci constant… jusqu’à la Perfection !

C’est cela la nouvelle médecine de l’âme : une pratique exigeante, constante, itérative, constamment renouvelée dans ses modalités expérimentales. Être à soi-même et pour soi-même son propre laboratoire. Par mouvements successifs, ajuster nos intentions et progressivement apprendre à maîtriser, avec aisance et pertinence, la traduction de l’intention dans l’action. Pour découvrir la nature intime de notre esprit et l’ensemble de ses potentialités. Et pour progressivement ressentir en notre être, cet amour de vérité qui conduit à la transmutation intérieure.

Aldous Huxley avait-il pressenti la substance de cette nouvelle médecine de l’âme lorsqu’il écrivit dans sa Philosophia Perennis ? « Rien, dans notre expérience quotidienne, ne nous donne de raison sérieuse de supposer que l’esprit de l’homme moyen sensuel possède, comme l’un de ses constituants, quelque chose de semblable, ou d’identique, à la Réalité substantielle au monde multiple ; et pourtant, quand cet esprit est soumis à certains traitements assez vigoureux, l’élément divin dont il est composé, tout au moins en partie, devient manifeste, non seulement à cet esprit lui-même, mais aussi, par la façon dont il se réfléchit dans le comportement extérieur, aux autres esprits. Ce n’est qu’en faisant des expériences physiques que nous pouvons découvrir la nature intime de la matière, et ce qu’elle contient en puissance. Et ce n’est qu’en faisant des expériences psychologiques et morales que nous pouvons découvrir la nature intime de l’esprit, et ce qu’il contient en puissance. » (Aldous Huxley, La Philosophie éternelle – Philosophia perennis, Points-Seuil, 1977, p. 9).

 


^ Point intéressant à noter : sur l’année 2019, 32% des ouvrages publiés en France se rapportaient au thème du « développement personnel / développement spirituel ». La lecture de nombre des titres publiés ne manque pas de nous interpeller sur ce que nos contemporains désignent sous ce terme : 1) Comment se faire des amis ? 2) Comment devenir riche ? 3) Les 7 habitudes de ceux qui réalisent tout ce qu’ils entreprennent, 4) Comment dominer le stress et les soucis ? 5) La magie de voir grand, 6) Influence et manipulation : comprendre et maîtriser les mécanismes et les techniques de persuasion, 7) S’organiser pour réussir…

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Tolstoï, spirituel éclairé

Par , le 1 Déc 2020, dans la catégorie Articles

Léon Tolstoï dans son bureau, mai 1908

Guerre et Paix, Anna Karénine, La Mort d’Ivan Ilitch… C’est à ces chefs-d’œuvre de la littérature mondiale que nous associons spontanément le nom de Tolstoï. Mais connaît-on son œuvre spirituelle, fruit de son cheminement intérieur ? Sa version personnelle des quatre Évangiles ? Ses lettres sur la prière, la foi et la raison ?

A l’âge de 50 ans, l’écrivain russe Léon Tolstoï (1828-1910), aristocrate urbain et mondain, bien connu pour des romans tels que Guerre et Paix et Anna Karénine, décide de changer de vie. « Brusquement, écrit-il, ma vie s’arrêta… Je n’avais plus de désirs. Je savais qu’il n’y avait rien à désirer. La vérité est que la vie est absurde. J’étais arrivé à l’abîme et je voyais que, devant moi, il n’y avait rien que la mort. Moi, homme bien portant et heureux, je sentais que je ne pouvais plus vivre. » (Journal, septembre 1869). Il fuit Moscou, qu’il se met à détester, pour s’installer à la campagne. Cette période est riche en réflexions et en actions. Il remet en cause des institutions comme la famille et le mariage, dénonce les travers de la vie mondaine. Guidé par un réveil spirituel qui le conduit à critiquer la religion telle qu’elle est enseignée et pratiquée par les églises, il prône désormais une religion de la raison.

A la même époque, il découvre la philosophie avec Schopenhauer, lit Pascal et bien d’autres. La foi lui apparaît comme une « nécessité vitale » dans la vie d’un homme. Pascal l’a démontré de manière définitive, confie-t-il en 1906 dans ses Carnets. S’engage alors une période mystique radicale, entièrement consacrée à cette nouvelle compréhension de la relation de l’homme avec le monde.

Il aura l’occasion d’échanger avec Gandhi jusqu’à sa mort sur la non-violence pour lutter contre le mal sur terre. Il écrira un évangile, synthèse des quatre, dans le souci d’éduquer dans la religion vraie de Dieu l’enseignement de Jésus, galvaudé selon lui par la religion des hommes.

Son statut de romancier a quelque peu occulté cette dimension spirituelle de son œuvre, pourtant tellement prégnante à partir des années 1880 dans sa vie et sa pensée, et que l’on peut retrouver, déjà présente, dans une lecture attentive de ses écrits antérieurs. Mais surtout quelques traces plus marquantes sont parvenues jusqu’à nous, comme sa définition de la religion un an avant sa mort (voir le lien ci-dessous), ou encore ses trois lettres sur la foi, la prière et la raison. Il est aussi possible de profiter de l’éclairage passionnant proposé par Christiane Rancé, dans son Tolstoï : le pas de l’Ogre (Éditions du Seuil). On y suit l’envolée populaire de ses prises de position sur la religion (il écrira un catéchisme qui aura un certain succès), popularité qui lui confèrera bientôt un statut de gourou auprès de ces adeptes du « tolstoïsme » qui se précipitent dans sa propriété de Iasnaïa Poliana, surveillée par la police et les espions de l’église.

Ce qui peut nous frapper dans cette démarche personnelle, c’est la lucidité logique dans laquelle elle s’inscrit. Ce qui peut nous frapper aussi, c’est la modernité d’une pensée qui témoigne du fait que la voix de la Vérité s’impose au-delà des distances temporelles ou culturelles. Pourtant, vers la fin de sa vie, la brutalité de certains de ses choix (rejet de la société, de la famille, du mariage…) se traduit par certains excès qu’il cultivera avec obstination et dont témoigne sa fugue morbide et finale en 1910. Lui qui voulait fuir le monde pour Dieu connaîtra la fin la plus médiatique que l’on puisse imaginer. Sa célébrité l’aura empêché de mourir en solitaire…

Le développement de la réflexion spirituelle de Tolstoï connaît une inflexion décisive lorsque, vers 1883, après avoir couru et connu la gloire, il décide de mener désormais une vie simple, comme un paysan. « Je suis passé du nihilisme à la foi », écrit-il dans Quelle est ma foi ? (1883), parcours radical que l’on pressent déjà dans le personnage de Pierre qui, dans Guerre et Paix, vit l’absurdité de la vie oisive de l’aristocratie tout comme celle des guerres napoléoniennes. Mais sa foi est rationaliste et va le conduire à critiquer la religion des hommes et ses déviations (il sera excommunié par l’église orthodoxe du fait de ses prises de positions).

Tolstoï pose sa problématique très clairement : « L’humanité suit l’une ou l’autre de ces deux directions : A) elle se soumet aux lois de la conscience, ou B) elle les rejette et s’abandonne à ses instincts grossiers » (« L’alcool et le tabac », 1892). De cette alternative fermement formulée, il découle peu à peu dans sa démarche que la « vie n’est pas la vie matérielle, mais la vie intérieure de notre esprit » et que « la vie visible » est une aide nécessaire à notre croissance spirituelle », mais seulement d’« utilité temporaire » (Tolstoï, Essays and Letters, Oxford University Press, 1911).

Pour celui qui s’intéresse à cet aspect de son œuvre, trois lettres retiennent en particulier l’attention. Elles ont dû être écrites autour de 1900 et réunies sans autre commentaire dans un livre encore accessible aujourd’hui. Elles abordent trois thèmes qui ne peuvent que trouver une résonance chez tous ceux qui sont engagés dans une démarche spirituelle : la raison, la foi et la prière. En voici quelques extraits.

« Si nous nous en tenions seulement à ce que nous dit la raison, nous serions tous unis, parce que chez tous, la raison est la même, et c’est la raison seule qui n’empêche pas la manifestation de l’amour, attribut de l’homme. »

Tolstoï estime que la Raison (avec majuscule) non seulement unit les hommes d’une même époque, mais aussi nous unit aux hommes qui vécurent des milliers d’années avant nous, comme à ceux qui vivront après nous. Cette vision linéaire et historique de la raison permet selon lui de profiter de tout ce qu’a produit la raison d’Isaïe, du Christ, de Bouddha, de Socrate, de Confucius, et de tous les hommes qui vécurent depuis la nuit des temps.

« Agis envers les autres comme tu veux qu’ils agissent envers toi ; ne venge pas les injures, mais rends le bien pour le mal ; sois continent, chaste ; non seulement ne tue pas les hommes, mais ne les outrage pas ; conserve la paix avec tous, et beaucoup d’autres, tout cela est dû à la Raison, tout cela est enseigné également par le Bouddhisme, le Confucianisme, le Christianisme, le Tao-Tsé, les sages de la Grèce et de l’Egypte et par tous les hommes bons de notre temps, et tous sont d’accord en cela. »

Voilà une synthèse et une philosophie de vie éclairante, nées dans la campagne russe où vivait Tolstoï, au milieu des paysans pauvres (Iasnaïa Poliana se situe à 200 km au sud de Moscou)…

L’écrivain affirme qu’il n’y a qu’« une œuvre pour laquelle il n’est pas d’obstacle : celle de se perfectionner, de purifier son âme du mal et de faire le bien à tout être vivant ». Il va encore plus loin dans sa vision quand il écrit que la mort même, qui fait cesser toute vie terrestre, n’arrête pas et n’empêche ce parcours de perfectionnement, envisageant ainsi un prolongement de ce parcours dans l’autre monde.

« C’est ainsi que je comprends la doctrine du Christ et c’est ainsi que je désirerais que tous la comprissent et que les enfants fussent élevés de façon à ne pas croire sur parole celui qui leur parle sur Dieu et sur la vie — ils doivent croire ce qu’ils croient, non parce qu’on le leur donne pour les paroles d’un prophète ou du Christ, mais parce que leur raison le leur dicte. »

La raison est le meilleur porte-parole du libre arbitre et du statut de l’homme, elle est plus ancienne et plus sûre que tous les écrits et les dogmes hérités des traditions religieuses. De par sa nature créationnelle originelle, cette raison était déjà présente quand il n’y avait encore aucune tradition, aucun écrit, parce que chacun la reçoit directement de Dieu.

La première tromperie dans laquelle l’homme tombe, explique Tolstoï, c’est de s’imaginer pouvoir devenir tout à fait pur et saint ici-bas, alors que cela est impossible de son vivant. L’homme, selon lui, ne peut être parfait et sans péché, il ne peut que s’approcher plus ou moins de la perfection, en mettant dans cette démarche tout le sens de sa vie. Il ajoute que selon lui « la vie après la mort ne consistera encore que dans le rapprochement vers la perfection, mais sous une toute autre forme ». C’est dans cet effort personnel pour tendre vers la perfection que résident tout le sens et toute la joie de la vie.

Dans l’œuvre du perfectionnement, que Tolstoï assimile à l’accomplissement de la volonté de Dieu, Dieu n’exige pas de nous ce que nous ne pouvons pas faire ; au contraire, il a pris soin de nous donner tout ce qu’il nous faut pour remplir sa volonté. Pour bien se faire comprendre, il explique que nous sommes dans ce monde comme dans une « hôtellerie où le propriétaire a préparé tout ce qui nous est vraiment nécessaire, à nous, les voyageurs ». L’hôtelier, quant à lui, est parti en laissant des instructions sur la manière de se conduire dans cet « asile temporaire ». Tout ce dont nous avons besoin pour avancer est entre nos mains. Alors, il s’agit simplement de réaliser ce qui nous est prescrit : dans le domaine spirituel, « tout ce qui nous est nécessaire nous est donné, et l’affaire n’est qu’en nous ».

En outre, il faut encore comprendre que si l’homme croit en la révélation, il n’y croit que parce que sa raison lui dit qu’il est juste de croire à telle ou telle révélation : juive, chrétienne, musulmane ou bouddhiste… Sans la raison, aucune vérité ne peut entrer dans l’âme humaine. La raison agit à la manière d’un tamis ; on ne peut obtenir le grain le plus fin qu’à travers ce filtrage. Il n’y a pas d’autre moyen de recevoir la vérité, et TolstoÏ de renchérir que si nous nous imaginons qu’en nous, peut passer la vérité sans la raison, nous nous trompons nous-mêmes : « nous nous nourrissons de balle de blé au lieu de farine ».

Pour lui, en chaque homme, il y a l’étincelle divine, « l’esprit de Dieu », car chaque homme est un fils de Dieu. La prière constitue donc un moyen de communication puissant : Tolstoï priait et méditait beaucoup sur la fin de sa vie. Cette pratique consiste selon lui à « s’abstraire de tout le monde – de tout ce qui peut distraire nos sentiments – à exciter en soi le commencement divin ». Pour y parvenir, la meilleure solution est de se référer aux prières qu’enseignent les saints, notamment le Christ : « entrer seul et s’enfermer, c’est-à-dire, prier en plein isolement, que ce soit dans une cellule, dans une forêt ou dans un champ ». La prière consiste, en renonçant à tout le monde extérieur, à exciter en soi la partie divine de son âme, à se transporter en elle, et par son intermédiaire, « à entrer en communion avec Celui dont elle est une partie, à se reconnaître l’esclave de Dieu et à contrôler son âme, ses actes, son désir, selon les exigences, non des conditions extérieures du monde, mais de cette partie divine de l’âme ».

La vraie prière, faite dans l’isolement, comprend tout ce qui, dans les paroles des sages et des saints, ou dans nos propres paroles, ramène notre âme à la conscience de son origine divine, à l’impression plus vivante et plus claire des exigences de notre conscience, c’est-à-dire de la nature divine. La prière, c’est le contrôle de nos actes passés et présents. Ainsi, non seulement TolstoÏ ne rejette pas la prière isolée, qui rétablit la divinité de l’âme, mais il y voit une condition nécessaire de la vie spirituelle, c’est-à-dire de la vraie vie. Il ajoute que, dans cette prière, il ne faut rien demander à Dieu parce que « […] Votre Père sait de quoi vous avez besoin, avant que vous le lui demandiez. »

« La vie est un talent qui m’est donné pour mon perfectionnement ; on ne peut penser à la mort et vivre avec cette pensée qu’en se souvenant qu’il n’y a qu’une œuvre : élever sa vie pour la rendre, quand le Maître voudra la reprendre, meilleure et plus grande que nous l’avons reçue. »

On comprend mieux alors cette pensée qui tranche avec celle des théologiens et exégètes religieux de son époque, et qui lui valut une excommunication de l’église orthodoxe. Dans un entretien réalisé en 1909, un an avant sa mort, il donne de la religion cette définition très personnelle :

« La religion n’est pas une croyance établie une fois pour toutes, une croyance aux phénomènes surnaturels qui soi-disant se produisirent autrefois, ni la croyance à la nécessité de certaines prières et de certains rites. Elle n’est pas non plus, comme le pensent les savants, le reste des superstitions et de l’ignorance antiques, qu’il n’est, dans notre temps, d’aucune nécessité d’adapter dans la vie. La religion, c’est le rapport de l’Homme envers la vie éternelle, envers Dieu, rapport établi en accord avec la raison et la science contemporaine et qui seules poussent l’humanité en avant vers le but qui lui est assigné. “L’âme humaine, c’est la lampe de Dieu”, dit une sage expression hébraïque. L’homme est un animal faible, misérable, tant que dans son âme ne brûle pas la lumière de Dieu. Et quand cette lumière s’enflamme, et elle ne s’enflamme que dans l’âme éclairée par la religion, l’homme devient l’être le plus puissant au monde. Et il n’en peut être autrement, parce qu’alors ce n’est plus sa force qui agit en lui, mais celle de Dieu. Voilà ce qu’est la religion et en quoi consiste son essence. »

Source : Archive exceptionnelle : Léon Tolstoï sur Dieu, en 1909 sur France Culture

On pourra retrouver d’autres pensées sur la spiritualité de Tolstoï en lisant ses carnets (notamment à partir de 1908) : il y revient sur certains des thèmes évoqués et les développe en accompagnement de sa méditation et de sa pratique quotidiennes (Journaux et Carnets, vol. III, 1905-1910, Bibliothèque de la Pléiade).

 

Note : l’illustration de cet article est un détail d’une photo prise par Sergueï Prokoudine-Gorski.

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Ce silence qui est d’or…

Parler à bon escient ? S’obliger à garder le silence ? On dit que le silence est d’or, mais il existe aussi des silences coupables… En la matière, les situations sont si diverses qu’il est à première vue difficile de fixer une ligne générale. À défaut d’une recette miracle, on peut du moins tenter un début de taxinomie.

Dans la suite de notre article, « Paroles, paroles… », nous poursuivons notre exploration de la parole comme lieu de pratique in vivo. Wilhelm, au commentaire 8, note :

Tout dépend des circonstances, mais le silence permet parfois de résister aux attaques et paroles malveillantes des autres sans relancer la polémique. En ne répondant pas à une attaque par une attaque, on gagne souvent en respectabilité, mais aussi efficacité, et on acquiert aussi une certaine estime de soi, doublée d’un contrôle de soi accru. Le silence peut aussi empêcher son propre ego de se manifester et conséquemment parfois aussi effacer les velléités et racines négatives de cet ego. Cependant, parfois, face aux malveillants il convient aussi de se défendre. Tout dépend des circonstances. C’est un exercice subtil et délicat.

Cet art du silence, « exercice subtil et délicat », voilà notre sujet. Non pas que la pratique du silence soit par essence meilleure – le silence aussi peut être « de plomb », et certaines omissions sont parfois criminelles tant elles blessent plus que mille mots. C’est, d’une certaine manière, ce que relève Lola dans le commentaire 2 :

Je me suis demandée où dans cette typologie on pouvait mettre la parole ingrate ou plutôt le manque de gratitude. J’ai remarqué, en me comparant à des proches qui remerciaient spontanément et régulièrement, qu’il y avait plusieurs occasions où je ne pensais pas à remercier. Par exemple, mon mari me rend un service : il poste la lettre qui traîne dans l’entrée depuis 3 jours, il change l’ampoule du couloir dont je m’étais plainte, il me fait une installation informatique… et je ne prends pas le temps de le remercier. Je l’amène à se sentir frustré et à me demander : as-tu vu que j’avais réparé tel élément…? Ce serait plutôt une parole manquante, pas assez chaleureuse, pas assez positive, paradoxalement alors que je peux être très chaleureuse dans d’autres circonstances…

Mais voilà, le silence peut être d’or et c’est cette alchimie-là que nous aimerions ici évoquer. Ce qui nous intéresse, c’est ce moment où, pressentant une manifestation du soi impérieux, nous retenons une parole qui pourtant nous brûle le bout de la langue ; nous ravalons littéralement les mots qui blessent, humilient, friment, agressent, découragent, râlent, mentent, médisent, angoissent… Il y a un premier mouvement, celui de l’écoute, puisque toute parole engage un alter ego. L’écoute, active et bienveillante, constitue une pratique largement documentée par la psychologie contemporaine. Ce mouvement-là est important en ce qu’il m’amène à déporter ma conscience habituelle, habituellement centrée sur moi-même, mes préoccupations, mes petits bobos, ma vision du monde, etc., vers l’autre – c’est l’essence même de se mettre à la place d’autrui qui constitue le fondement de toute pratique spirituelle in vivo. Et puis vient ce deuxième mouvement, celui de la connaissance de soi – déclenché par l’énergie de la lutte engagée en premier. Avoir retenu cette parole dans l’intention de lutter contre le soi impérieux, c’est comme d’avoir gratté une allumette aux tréfonds de mon âme, dans la grotte du préconscient. Et ce ne sont alors pas des dessins rupestres qui se révèlent à mes yeux émerveillés, mais certains replis de mon soi. J’entrevois le point faible à l’origine de cette parole négative – bison terrassant l’homme à l’oiseau, au puits de Lascaux. Moment d’illumination, de révélation à soi. Ce que j’ai entrevu, c’est moi-même ; c’est mon soi impérieux que j’ai pu regarder en face : à l’œuvre, dans l’ombre. Ce silence est d’or, presque littéralement, puisqu’il participe de l’alchimie de transformation de notre soi ; il est le ressort par lequel je trouve de nouvelles ressources de lutte, de nouvelles raisons de lutter.

L’objet de cet article est donc de développer et d’illustrer une typologie du silence qui est d’or, comme en contre-point de cette parole qui est de plomb, et que nous avons évoquée précédemment. Espérons que la lecture de cette typologie et de ces exemples nous aide à nous projeter dans nos propres situations, et nous aide à forger une pratique in vivo, au quotidien, de lutte contre le soi impérieux.


Ce silence qui est d’or…

Silence de respect de la dignité

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C’est la parole blessante ou humiliante que l’on a retenue, alors même que l’on brûle de décocher sa flèche, parce qu’on en a senti la portée, et que l’on respecte la dignité de l’autre ; ou bien alors parce qu’on a reconnu en soi l’ego boursouflé qui nous inspirait à la dire.

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Le comptable indulgent

À mon travail, je suis chargé de vendre certains produits. Une fois par semaine, je dois – normalement – faire les comptes, remplir des formulaires et donner le chèque correspondant aux recettes. Comme je suis quelqu’un de très brouillon, l’an dernier je ne remplissais pas toutes ces formalités chaque semaine, par négligence. Au bout de trois mois, le comptable a organisé une réunion pour parler des problèmes de budget. J’étais mal à l’aise car il savait très bien que je n’avais pas donné l’argent des trois mois passés, il pouvait le dire à toute l’équipe et me mettre dans un embarras incommensurable. En effet, tout le monde aurait pu penser que je n’étais pas sérieux ou, pire, que je voulais détourner de l’argent. Finalement, il n’a rien dit. Son silence était vraiment méritoire car expliquer ce qui se passait l’aurait bien aidé dans sa tâche. Son silence était pour moi un immense soulagement. S’il avait parlé, mes collègues m’auraient peut-être définitivement mal jugé. Depuis ce jour, je fais beaucoup plus attention, je suis plus sérieux. Habituellement, on pense qu’il est plus efficace d’exprimer clairement les problèmes pour améliorer les situations mais en fait, dans certains cas, le silence sur ceux-ci peut se révéler être plus efficient.

Silence d’apaisement

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C’est la parole agressive ou violente que l’on a retenue – souvent dans la situation où l’autre a exprimé sa colère, son insolence ou bien m’a fait violence, et que je brûle de répliquer pour me vider de ma pulsion agressive. Sans pour autant céder à la peur de l’autre ou bien à la crainte de lui déplaire. Mais parce que je prends conscience de ce qui en moi a provoqué l’agression de l’autre ; je comprends que perdre mon calme ne m’aidera pas et au contraire va envenimer la situation ; et je reconnais en moi la pulsion de vengeance qui ne vise plus qu’à détruire l’autre à tout prix.

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Renoncer à l’email rageur

Dans le cadre de mon travail, j’ai récemment eu un conflit avec un partenaire, à qui je devais un service, pour lequel il ne m’est pas possible de lui donner entièrement satisfaction. J’ai donc été amené à refuser sa demande, refus que j’ai présenté de manière polie et courtoise. En réponse, je reçois un message méprisant de mon interlocuteur, lourd de menace (« je vais saisir votre haute hiérarchie ») et avec beaucoup de monde en copie du message électronique, notamment, certains de mes collaborateurs. Enragé par ce toupet, et me sentant blessé dans mon autorité, j’ai immédiatement commencé à rédiger un message encore plus polémique et avec encore plus de monde en copie de mon message… et en pesant chaque mot comme autant de flèches. Mais à un moment je me suis dit : « Mets-toi à sa place… même si son propos est inacceptable dans sa forme, sur le fond son insatisfaction n’est pas complètement infondée. Il faut que tu revoies ta position. » ; le fait d’avoir cette pensée a eu l’effet d’une douche froide. Immédiatement je me suis représenté cet interlocuteur, ses frustrations devant la situation, et je comprenais que son ton polémique était le résultat de cette frustration, je voyais que cette réaction était « humaine », indépendamment de la légitimité des exigences qui étaient à son origine (puisque cet interlocuteur considérait, de son propre point de vue et sincèrement, que ses exigences étaient légitimes et que moi j’agissais injustement). En m’appuyant sur cet effort d’empathie, je rédigeai un message mesuré et équilibré, sans aucune polémique – et où je donnais satisfaction à certaines exigences tout en expliquant les limites de ce qui pouvait être fait, et en reconnaissant que cette situation pouvait légitimement susciter des frustrations.

Silence de bienveillance

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C’est la parole critique, médisante ou calomnieuse que l’on retient, ou que l’on s’abstient de relayer ou d’encourager par notre écoute – alors que l’on se régalait déjà de ce que l’on était sur le point de dire ou d’entendre. Parce qu’on a présente en soi la représentation de la personne visée, et qu’en nous s’exprime son « avocat » qui nous somme de respecter son droit, de faire preuve d’humanité, de nous mettre à la place de l’autre.

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Le soi impérieux déconfiné

C’était après la période de confinement lié à l’épidémie de Covid-19, en juin 2020. Cela faisait plusieurs mois que je n’avais pas croisé de collègue et pour la première fois, je me faisais une joie de déjeuner avec une collaboratrice que j’appréciais beaucoup. Très vite la discussion porte sur d’autres collègues ; à propos desquels nous partageons les mêmes vues sur leur caractère toxique, leur incompétence, etc. Le déjeuner s’accompagne donc d’un festin de médisance. Sortant du restaurant je suis presque sonné. Que s’est-il passé ? La dernière fois que j’avais été dans une telle situation, je m’en souviens encore, j’avais réussi l’épreuve avec brio. Un collègue m’avait même, après force éloges, tendu de multiples perches pour me faire médire : « Oui, telle personne t’a pratiquement harcelé, tu ne trouves pas ? » et j’avais vaillamment résisté. Et là, toutes les digues ont lâché en deux coups de fourchettes ? Je me suis rendu compte que, sur ce point, le soi impérieux avait été comme confiné pendant le confinement. De fait, cette période n’avait pas seulement mis un frein au virus, elle avait mis un coup d’arrêt aux calomnies de bureau et autre petits complots… les experts des « intrigues de bureau » étaient comme bras coupés. Et moi, j’avais oublié combien ces vieilles rancunes, que je croyais avoir résolues, étaient encore vivaces. Et à la première occasion je suis tombé dans le panneau. Je me suis vu comme le chasseur de dragon, pris au dépourvu car croyant, à tort, avoir vaincu le monstre…

Silence d’humilité

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C’est la parole valorisante que l’on a retenue, alors même que nous allions briller de tous nos feux – conscient de la vanité qui anime cette parole, de son inanité ou de l’effet négatif qu’elle aura sur les autres. C’est la promesse vague, l’information non vérifiée, que l’on évite d’exprimer même si cela nous valoriserait beaucoup sur le moment – conscient de la vanité qui nous inspire à la dire, et soucieux de ne pas susciter des attentes qui seront déçues.

Silence d’efficacité

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C’est l’évocation vaine de mon projet, que j’ai évité de faire – conscient qu’elle n’est qu’un ersatz à l’action, et pour mieux consacrer mon énergie à la réalisation ; je n’en parlerai que plus tard, quand il sera réalisé ou bien engagé, ou alors qu’avec telle personne réellement compétente qui peut m’aider. « C’est ceux qui en parlent le moins qui en font le plus ».

Silence d’optimisme

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Lorsque l’on s’abstient de relayer la mauvaise nouvelle, d’insister sur le côté négatif d’une personne ou d’une situation, ou que l’on ne s’épanche pas sur nos frustrations par nos plaintes incessantes – alors même que nous aimerions tellement partager sur toutes ces choses négatives qui nous affectent. Conscient de ce que ces paroles ont leur source dans l’amertume des frustrations, et que les propager, c’est nourrir cette source et altérer ma vision juste des choses.

Silence de maîtrise

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Lorsqu’on s’abstient de transmettre sans filet ses inquiétudes et angoisses, ses hésitations – alors même que nous brûlons de le faire. Parce que l’on est conscient que ce serait un exutoire temporaire qui ne résoudrait rien sur le fond, que la personne que l’on force à le subir n’en a éventuellement pas envie, etc.

exemple

La sœur silencieuse

J’avais connaissance d’un acte gravement anti-éthique que mon frère avait commis. J’avais envie d’en parler à mes parents parce que j’avais l’impression que ça me ferait du bien, que ça me soulagerait. J’avais besoin d’exprimer la chose, de la décortiquer, de la comprendre et d’entendre l’avis des autres. Ce n’était pas de la médisance. Je me suis alors mise à leur place, de parents. J’ai pensé que si je leur en parlais, ils seraient très affectés car il s’agissait d’un acte qui leur ferait honte. Je me suis donc retenue et j’ai pris la décision de ne jamais leur en parler, ni à eux, ni à mon grand-père. Il m’est arrivé d’avoir à nouveau envie de leur en parler mais à chaque fois je pensais à la décision que j’avais prise et je ne disais rien. J’ai ressenti une frustration mais en même temps j’avais le sentiment profond que c’était beaucoup mieux pour eux. Pour m’aider à me taire, je me raisonnais à chaque fois en me demandant « à quoi cela sert-il de leur dire ? Est-ce que cela leur est utile à eux ? Non, au contraire, ils en souffriraient longtemps. Est-ce que cela m’est vraiment utile, à moi ? Peut-être que j’aurais l’impression de me soulager sur le moment, mais après je serais mal de les voir malheureux. De plus, cela ne changerait rien à la situation ».

Silence de délicatesse

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Lorsqu’on s’abstient d’un propos grossier, prenant conscience de notre contexte, de la vulgarité de l’idée qui a germé en nous et qui porte ce mot, de la dépréciation de notre image que ce mot va nous coûter ; on fait ainsi l’apprentissage du tact et de la délicatesse verbale. Éviter un mot déplacé ce peut être aussi : ne pas relever la contradiction d’un discours, ne pas couper la parole, ne pas relever une faute de français, ne pas relever que la personne radote, etc.

exemple

Visite à l’hôpital

Il y a quelques jours ma mère m’a demandé d’aller voir une de ses amies d’enfance hospitalisée. Je n’avais aucune envie d’y aller et la perspective d’échanger des banalités pendant une heure m’exaspérait et me donnait l’impression d’aller gâcher un de mes derniers après-midi de vacances. J’y suis quand même allée à reculons car je n’avais pas le prétexte d’un travail harassant pour échapper à cette corvée. Quand je suis arrivée dans la chambre d’hôpital, la personne était au téléphone avec son fils. Quand elle m’a vue, son visage s’est illuminé d’un merveilleux sourire qui m’a fait chaud au cœur et c’est avec beaucoup d’enthousiasme qu’elle a annoncé à son fils qu’elle avait ma visite. Aussitôt elle s’est mise à raconter tous les vieux souvenirs qu’elle avait avec ma mère. Ce sont des histoires que je connais par cœur et que j’ai entendues mille fois. D’habitude, je coupe la personne en rappelant que je connais l’histoire en donnant mille détails qui confirme ma bonne mémorisation de l’événement. Mais cette fois-ci, je voyais bien qu’elle enchaînait anecdote sur anecdote pour me retenir et profiter de ma présence. Je me suis donc tue et fait comme si j’entendais ces histoires pour la première fois en mettant dans mon regard beaucoup d’attention, de curiosité, de chaleur, voire parfois de l’admiration. Mon intention était de la rendre heureuse, de lui faire plaisir et finalement j’ai pris beaucoup de plaisir à l’écouter et surtout à voir s’animer son visage et à remarquer ses prunelles qui brillaient. Tout d’un coup ce n’était plus la vielle femme malade, seule dans un hôpital : elle avait trente, quarante ans et je retrouvais la voix et les expressions de la femme que j’ai connue dans ma petite enfance et que j’avais oubliées. J’ai ressenti une onde de chaleur m’envahir : celle provoquée par le plaisir de faire plaisir. Et moi-même je suis repartie de cette visite complètement requinquée…tout simplement pour m’être tue et avoir écouté !

Silence d’écoute

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Lorsque, confronté à un silence, nous éprouvons un besoin urgent de remplir ce vide qui nous met si mal à l’aise – et nous nous retenons pourtant de parler « pour ne rien dire » ; conscient du caractère maladif de cette envie volubile, nous nous installons dans le silence, avec l’autre. Ou encore, lorsque dans l’échange avec l’autre, nous avons ce besoin impérieux d’occuper la conversation, ou de tout ramener à soi, aux sujets qui nous valorisent… Conscient de ce que ce besoin de parler relève d’une tentative d’envahir l’autre, de dominer la relation, nous nous faisons économe en paroles, nous nous plaçons en situation d’écoute active – tout concentré sur l’autre, ce qu’il dit, ce qu’il ressent ; attentif à ce que, devant nous, il se déploie.

Silence de discrétion

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Ce moment où nous brûlons de révéler un détail, secret ou pas, de notre vie ou de la vie d’un tiers – mais où l’on se retient. Où nous prenons conscience que cette parole pourra avoir des répercussions fâcheuses, sur soi, sur l’autre ou le tiers ; où nous réfléchissons en terme de respect du droit d’autrui ; où nous nous souvenons aussi des limites de notre parole – notre inaptitude à connaître tous les tenants et aboutissants de la réalité que nous voulons énoncer, et les distorsions que nous introduisons quand pourtant nous prétendons la rapporter fidèlement. Parfois, par notre discrétion, nous sauvons la face d’autrui et nous l’aidons alors à devenir autre, à transcender les limites de son acte négatif passé, comme nous aimerions qu’un autre le fasse pour nous.

exemple

La discrétion qui sauve

Extrait des Misérables de Victor Hugo, livre deuxième, chapitre 12 :
Un brigadier de gendarmerie, qui semblait conduire le groupe, était près de la porte. Il entra et s’avança vers l’évêque en faisant le salut militaire.
– Monseigneur. dit-il.
À ce mot, Jean Valjean, qui était morne et semblait abattu, releva la tête d’un air stupéfait.
– Monseigneur ! murmura-t-il. Ce n’est donc pas le curé…
– Silence, dit un gendarme. C’est monseigneur l’évêque.
Cependant monseigneur Bienvenu s’était approché aussi vivement que son grand âge le lui permettait.
– Ah ! vous voilà ! s’écria-t-il en regardant Jean Valjean. Je suis aise de vous voir. Eh bien, mais je vous avais donné les chandeliers aussi, qui sont en argent comme le reste et dont vous pourrez bien avoir deux cents francs. Pourquoi ne les avez-vous pas emportés avec vos couverts ?
Jean Valjean ouvrit les yeux et regarda le vénérable évêque avec une expression qu’aucune langue humaine ne pourrait rendre.
– Monseigneur, dit le brigadier de gendarmerie, ce que cet homme disait était donc vrai ? Nous l’avons rencontré. Il allait comme quelqu’un qui s’en va. Nous l’avons arrêté pour voir. Il avait cette argenterie.
– Et il vous a dit, interrompit l’évêque en souriant qu’elle lui avait été donnée par un vieux bonhomme de prêtre chez lequel il avait passé la nuit ? Je vois la chose. Et vous l’avez ramené ici ? C’est une méprise.
– Comme cela, reprit le brigadier, nous pouvons le laisser aller ?
– Sans doute, reprit l’évêque.
Les gendarmes lâchèrent Jean Valjean qui recula.
– Est-ce que c’est vrai qu’on me laisse ? dit-il d’une voix presque inarticulée et comme s’il parlait dans le sommeil.
– Oui, on te laisse, tu n’entends donc pas ? dit un gendarme.
– Mon ami, reprit l’évêque, avant de vous en aller, voici vos chandeliers. Prenez-les.
II alla à la cheminée, prit les deux flambeaux d’argent et les apporta à Jean Valjean. Les deux femmes le regardaient faire sans un mot, sans un geste, sans un regard qui pût déranger l’évêque. Jean Valjean tremblait de tous ses membres. Il prit les deux chandeliers machinalement et d’un air égaré.
– Maintenant, dit l’évêque, allez en paix. – À propos, quand vous reviendrez, mon ami, il est inutile de passer par le jardin. Vous pourrez toujours entrer et sortir par la porte de la rue. Elle n’est fermée qu’au loquet jour et nuit.
Puis se tournant vers la gendarmerie
– Messieurs, vous pouvez vous retirer.
Les gendarmes s’éloignèrent. Jean Valjean était comme un homme qui va s’évanouir. L’évêque s’approcha de lui, et lui dit à voix basse :
– N’oubliez pas, n’oubliez jamais que vous m’avez promis d’employer cet argent à devenir honnête homme.
Jean Valjean, qui n’avait aucun souvenir d’avoir rien promis, resta interdit. L’évêque avait appuyé sur ces paroles en les prononçant. Il reprit avec solennité :
– Jean Valjean, mon frère, vous n’appartenez plus au mal, mais au bien. C’est votre âme que je vous achète ; je la retire aux pensées noires et à l’esprit de perdition, et je la donne à Dieu.

Le silence d’encouragement

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Lorsque, diagnostiquant les erreurs ou les échecs de l’autre, je veux les lui dire avec précision – mais je me retiens de le faire, car je prends conscience que cela, au contraire de l’aider, pourrait définitivement le décourager devant un obstacle qui se présente ou le souvenir d’un échec, parce qu’il voit trop la difficulté, et ne voit plus ses possibilités de les surmonter. Par mon silence bienveillant, je ne rouvre pas les plaies passées, ni ne pointe les obstacles à venir, et je marque que l’autre a bien toutes les raisons d’espérer.

exemple

La professeur psychologue

En tant qu’enseignante, je suis chargée d’aider les étudiants dans la rédaction de leur mémoire. J’avais lu le mémoire d’une étudiante et je devais la rencontrer pour parler avec elle de son travail. Je trouvais que ce qu’elle avait fait était très pauvre, trop superficiel, sans cohérence, que cela manquait de logique et de finesse. En lisant son texte, je me disais qu’il serait bon de lui signifier tout cela de manière précise pour qu’elle puisse le corriger. Puis j’ai réfléchi aux effets que pouvaient produire mes paroles. Je me suis mise à sa place, j’ai repensé à mes expériences passées. Il m’était arrivé qu’un enseignant, avec la bonne intention de me corriger, m’ait listé toutes mes erreurs et incompétences. Je me rappelle quel effet cela avait eu sur moi. Je m’étais alors liquéfiée, sentie nulle, incompétente, définitivement incapable, bonne à rien. Pour mon élève, même si je ne la jugeais pas elle en tant que personne, que je ne faisais qu’évaluer son travail avec objectivité, même si mon intention était bonne (je voulais qu’elle s’améliore), en lui listant uniquement toutes ces réalités négatives, je risquais fort de la blesser et de la décourager. J’ai donc décidé de ne pas lui dire frontalement que son travail était très insuffisant et avait tous les défauts mentionnés précédemment. Je ne lui ai parlé que des aspects positifs de son mémoire et je lui ai expliqué comment elle pouvait améliorer son travail, en planifiant de revenir petit à petit sur les points à améliorer au fil des entrevues. Elle est repartie très contente, a réussi à mettre en pratique mes conseils et a fini par obtenir une bonne note à l’examen.

Le silence de non-ingérence bienveillante

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Lorsque l’on s’abstient du mot qui ferait basculer l’autre dans la décision d’un acte ou d’un jugement – conscient de la relativité de notre point de vue, et respectueux du cheminement que l’autre est seul à pouvoir et devoir faire afin que, par lui-même, et éventuellement dans un second temps avec mon aide, il construise sa propre décision, son propre jugement.

Le silence de vérité

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Lorsque dans une situation donnée, on brûle de dire une information fausse ou non confirmée, d’enjoliver une situation ou de minimiser un problème, afin d’induire en erreur, de mystifier, d’accuser et au bout du compte de servir notre intérêt immédiat aux dépens de l’intérêt de l’autre. Mais nous nous retenons de délivrer cette information, conscient des conséquences que cela pourrait avoir.


Note : les exemples sont rédigés à la première personne afin d’aider le lecteur à mieux s’y projeter. Des exemples seront ajoutés en fonction des retours des lecteurs. N’hésitez pas à poster vos exemples en commentaires.


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Paroles, paroles…

Dans un précédent article, « s’engager à dire le bien », avait été évoquée la place centrale de la parole dans la pratique spirituelle et un cadre pratique avait été proposé :

  • Se fixer un cadre régulier d’analyse de nos paroles négatives. Ce n’est en effet qu’au prix d’une telle analyse que l’on peut, avec l’aide de la raison, espérer identifier les manifestations du soi impérieux dans notre parole négative, et les circonstances particulières où il se manifeste (pratique in vitro).

  • Armé de cette analyse, se mettre en situation d’agir : lorsque se reproduit la situation où le soi impérieux a toutes les chances de se manifester par une parole négative, lutter en faisant silence ou en la remplaçant par une parole positive (pratique in vivo).

Il est évident que toute parole n’est pas négative – ni tout silence positif (Hervé Bazin, prenant le contrepied du célèbre adage tiré du Talmud, dit à ce propos : « C’est la parole qui est d’or ; le silence est de plomb. »). Mais dans l’optique d’une pratique spirituelle visant à identifier les manifestations du soi impérieux, nous nous attachons ici à utiliser les paroles que nous prononçons au quotidien comme autant de symptômes permettant de l’identifier et, partant, de mieux le combattre. Pourquoi « négative » ? Parce que, d’une manière ou d’une autre, cette parole constitue une forme d’empiètement sur un droit (en particulier le droit d’autrui), ce qui est la signature du soi impérieux. Nous avions esquissé comme une typologie des différentes formes de paroles négatives, ou manifestations verbales du soi impérieux – au-delà de la médisance, qui a déjà fait l’objet de plusieurs articles. Qu’on se souvienne :

La parole blesse ou répare. Elle humilie ou grandit. Elle est frime ou effacement, agression ou affection, découragement ou encouragement, plainte ou gratitude, mensonge ou vérité. La parole est médisante ou protectrice, angoissante ou rassurante, bavarde ou discrète… Les éducateurs, parents ou professeurs, le savent mieux que quiconque. Quand monte, par exemple, la colère devant l’insolence répétée de l’enfant, vient le moment où il faut choisir : laisser éclater sa colère, se soulager momentanément, au prix d’humilier l’enfant et d’affaiblir la capacité de l’éduquer à l’avenir ? Ou bien, contenant cette colère, trouver les mots fermes mais justes, qui, faisant résonner la raison et la dignité de l’enfant, vont l’amener lui-même à trouver le cheminement qui l’amènera à changer de point de vue et de comportement ?

L’objet de cet article est de développer et d’illustrer, à l’aide de définitions et d’exemples, cette typologie dans l’idée de nous aider dans notre auto-analyse au quotidien. Cette typologie est d’ailleurs dynamique : vos retours, sous forme de commentaires et de partages d’expériences, contribueront à l’affiner et l’enrichir d’exemples nouveaux.


Types de paroles négatives
(manifestations verbales du soi impérieux)

Blessante, humiliante

cliquez pour lire la définition

Lorsqu’on pointe le défaut ou la faute de quelqu’un en sa présence – ou pire, en présence d’un tiers – d’une manière qui lui fait perdre la face ; situation qui est aggravée lorsque l’autre est en position « inférieure » du point de vue du rapport social (supérieur à subordonné, professeur à élève, parent à enfant…). Lorsque par un ton ou une parole ironique, on marque son mépris, réduisant l’autre à néant, faisant comme s’il n’existait pas.

Agressive, violente

définition

Lorsqu’on coupe la parole, hausse le ton, que le propos devient rageur voire insultant, dans l’objectif d’imposer un point de vue ou d’empêcher quelqu’un de s’exprimer. Parfois en réaction à la parole négative de l’autre : c’est l’escalade. Où, percevant que l’autre ou les événements ne se soumettent pas à ma volonté de contrôle, je cède à la colère et à la frustration au travers de la parole agressive.

Médisante, calomnieuse

définition

Lorsqu’on rapporte auprès d’un tiers, parfois en déformant la réalité ou en inventant ou exagérant, un défaut ou une faiblesse de l’autre ou une situation qui le dévalorise. Souvent par un mimétisme idiot, en écho à la médisance ou la calomnie que l’on colporte, plus ou moins consciemment, et qui commence par l’écoute passive mais complaisante des médisances proférées par autrui. Parfois par esprit de revanche, souvent par rivalité ou jalousie : faire payer à l’autre, symboliquement, son audace d’oser être, ou sembler être, meilleur que moi.

Frimeuse, mythomane

définition

Lorsqu’on met en avant ses qualités, ses acquis, réels ou inventés, de manière à susciter l’admiration et l’intérêt. Parfois, plus finement, j’induis par ma parole le sujet, la question, qui me donne l’occasion idéale de me mettre en avant, ou bien encore j’amène l’autre à me faire un compliment. Lorsque l’on rappelle à quelqu’un, de manière plus ou moins subtile, les services qu’on lui a rendus, afin de briller ou de recevoir en retour quelque parole flatteuse « tu es si généreux… » ou des remerciements. Le moi blessé n’existe alors que dans le regard de l’autre, qu’il veut à tout prix séduire ; il mendie par sa parole frimeuse un peu de ce regard dont il pense que cela va le guérir de sa blessure.

un exemple

Le frimeur revanchard

A est un ami avec qui j’ai connu autrefois une situation de rivalité amoureuse dont il est sorti victorieux, à mon grand dépit. Aujourd’hui, A connaît quelques difficultés professionnelles, alors que moi, ma réussite est parfaite… Sans vraiment m’en rendre compte, dès que je le vois, j’ai tendance à amener la conversation sur le terrain professionnel : « Alors, où en es-tu au niveau de ta boîte ? Est-ce que ton différend avec ton chef s’est débloqué ? etc. ». Ainsi, sous couvert d’amitié et de donner de bons conseils, je l’amène à me confirmer que, décidément, cela ne s’arrange pas, et à me lancer en retour « Et toi alors, toujours autant de responsabilités, etc. » Et je sors de cet échange avec, au fond de moi, une étrange jouissance d’avoir, en quelque sorte, pris une vieille revanche sur A en l’amenant ainsi à reconnaître ma supériorité.

Inutile, irresponsable

définition

Lorsqu’on parle de ses projets plus qu’on ne s’engage dans leur réalisation – ou encore, que l’on fait des promesses pour faire plaisir, qu’on ne réalisera jamais : chaque jour l’échéance est repoussée et tous les prétextes sont bons à ajourner la réalisation. On préfère discuter en permanence de mille prétextes que l’on a érigés en obstacles – parce que, décidément, on a du mal à s’engager dans la décision et dans l’action positive. Où la parole est le support de compensation d’un manque à être, manque de volonté, manque de prise sur la réalité – tous déficits qu’elle vient pourtant renforcer.

Râleuse, pessimiste

définition

Lorsque l’on se plaint de sa situation, de tel événement, de la société en général… et que l’on prédit que tout va mal se passer, mal finir, sans voir le côté positif ou la possibilité d’évolution positive d’une situation, fût-elle difficile. Muni de lunettes toujours sombres, notre regard sur la réalité n’en retient que le mauvais côté et s’assombrit ainsi encore plus ; ce qui, à l’origine, tenait peut-être de l’esprit critique bien placé devient, au fil de nos pensées et paroles négatives, une vision falsifiée des choses, parfois sous couvert d’une ironie corrosive. Où la parole, fruit de la frustration, l’envenime et la creuse.

Angoissée, instable

définition

Lorsque l’on exprime son angoisse, son inquiétude à quelqu’un qui n’est pas bien placé pour l’entendre – comme si on faisait de lui le déversoir (plus ou moins consentant) de nos pensées-déchets. Ou encore, lorsque l’on exprime deux avis opposés sur le même sujet à une même personne dans un laps de temps court : on fait de lui le témoin, souvent involontaire et impuissant, de nos hésitations intérieures, de notre incapacité à décider. Où la parole devient l’exutoire de conflits intérieurs que nous ne savons plus gérer, mais que, loin de résoudre, elle ne fait que renforcer.

Grossière, déplacée

définition

Lorsqu’on utilise une tournure ou une idée vulgaire, inadaptée au contexte où l’on se trouve – il ne s’agit pas de la parole truculente, ni de la provocation qui parfois libère, mais de la parole de trop qui nous a échappé, où nous nous sommes révélés aux autres dans notre bassesse ou bien dans notre immaturité, notre méconnaissance des codes sociaux, voire dans notre manque de respect, par rapport à tel ou tel qui nous écoute.

un exemple

Le chef dérape

Lors d’une séance de travail avec un collaborateur, je ne sais pas ce qui m’a pris, mais j’ai dérapé dans le registre de langage du fait que j’étais très remonté au sujet des actions d’un tiers, fournisseur, sur le projet dont le collaborateur avait la charge. Je lui dis des phrases du genre « Tu ne vas pas te laisser emm… par ces c… et leurs procédés f… et qui se f… de notre g… ». Il était vraiment très surpris par ces écarts de langage dont je n’ai pas l’habitude. Il répondit poliment sans jamais donner dans le même registre, dans lequel je persistai dix bonnes minutes. Je sortis de cet entretien tout bizarre, en me demandant pourquoi je m’étais ainsi laissé aller, tout honteux de m’être moi-même, par inconséquence, ainsi placé en quelque sorte en infériorité par rapport à un collaborateur. Les mots que l’on utilise sont essentiels dans l’image que les autres se font de vous, et de la position sociale qui nous est donnée et dont on se doit de prendre soin : je me suis souvenu de certains de mes chefs, et comment ils étaient descendus dans mon estime le jour où ils s’étaient autorisés des écarts de langage.

Bavarde, envahissante

définition

Lorsqu’on ne supporte pas le silence, qu’il nous faut immédiatement remplir d’un flot incessant de paroles ; volubilité qui puise en nous au souci maladif de projeter une image positive (l’enjoué, le dynamique, …), ou bien à l’angoisse d’une intimité par trop risquée car elle dévoilerait notre être profond, ou encore au besoin de domination, de maîtrise de la relation à l’autre. Lorsque dans une conversation, il n’est question que de soi et que nous ramenons tout à soi : plus ou moins consciemment nous ramenons tout propos de l’autre à notre propre vécu, notre propre expérience – et nous orientons l’échange sur le terrain où nous avons « des choses à dire ».

un exemple

L’hôtesse bavarde

J’avais organisé un dîner avec des amis de mon mari. Après la soirée, je demandai à mon mari ce qu’il en avait pensé. Il me dit « Ton dîner était très réussi. Par contre tu n’as pas arrêté de toute la soirée de parler de toi et de tes projets ! Pas une seconde tu n’as cherché à leur poser des questions ou à les mettre en valeur dans la discussion… » À la suite de cette remarque j’essayai de me remémorer les conversations lors du dîner. Nous avions commencé à parler longuement de mon mari et moi, la manière dont nous nous étions rencontrés et mariés. Ensuite, on avait passé beaucoup de temps à parler de mon projet professionnel – je monte une petite entreprise de communication. Enfin, jusqu’à une heure tardive, nous avions discuté de mes enfants – nos invités étant tous deux pédiatres, je leur ai posé mille questions ; c’était comme une consultation gratuite en fin de soirée… Au total, j’avais du, à moi seule, occuper 75% du temps de parole de la soirée.

Je fus prise de remords tant les paroles de mon mari sonnaient juste : toute obnubilée de mes propres préoccupations et aussi de me mettre en valeur, je n’avais pas du tout cherché à mettre en valeur les convives, ou tout simplement à les connaître. À la moindre seconde de silence, je prenais immédiatement la parole sans que les autres aient pu souffler. Dès qu’ils prenaient l’initiative d’un nouveau sujet, je le ramenais à moi : par exemple, à un moment, la femme évoqua la nouvelle coupe de cheveux de son mari qu’elle aimait beaucoup. Immédiatement j’évoquai mon propre coiffeur et coloriste, en quoi il était le meilleur, son nom et son pays d’origine, etc. Le pire est que, ce faisant, j’avais l’impression d’accomplir parfaitement mon devoir d’hôtesse et « de mettre l’ambiance », en me gardant de toute indiscrétion. Il me reste à analyser plus profondément le pourquoi de tels comportements.

Indiscrète, curieuse

définition

Lorsqu’on révèle à quelqu’un un secret, le nôtre ou celui d’un tiers, qui le met dans l’embarras, le gêne. Ou bien lorsque, à l’inverse, on cherche par nos paroles à soutirer des informations, et que nous soient livrés des informations qui ne nous regardent en rien. À l’origine de ces paroles, et de cette propension à trop en dire ou bien cette curiosité maladive, souvent on trouvera des pulsions inavouables : malveillance de celui qui révèle un secret, curiosité maladive du jaloux, frime de celui qui sait, volonté de puissance de celui qui veut tout savoir…

Décourageante, attristante

définition

Lorsque par notre parole on entame la motivation de l’autre, ou qu’on lui évoque des sujets sources de chagrin et de tristesse. Une telle parole peut être de l’ordre d’une malveillance plus ou moins consciente comme elle peut être de l’ordre d’une pseudo-bienveillance : sous couvert de parler avec franchise et sans détour, on manque de compassion (qui est de l’ordre de la sympathie, du sentiment), mais surtout on démontre son manque d’empathie (qui est de l’ordre de la compétence relationnelle) : incapable de se mettre à la place de l’autre, de se représenter son monde, de comprendre son schéma mental, on prononce une parole négative source d’attrition pour lui.

Manipulatrice, directive

définition

Lorsque par notre parole on cherche à orienter, à contrôler, à maîtriser les actions de l’autre – de manière explicite (directive) ou subtile (incitatrice, manipulatrice). Je veux donc soumettre l’autre à mes désirs, parfois à son insu, voire faire son bonheur malgré lui en l’amenant à… Ce faisant je nie sa capacité à décider par soi-même, à exercer son libre arbitre ; et je prends une lourde responsabilité en m’immisçant dans sa vie ; en influant le cours de ses actions je m’attribue de fait une part de la responsabilité de leurs conséquences. Ou encore, parole terroriste : on fait dire à l’autre, devant des tiers, ce qu’il n’a jamais dit en déformant ses propos, en les sortant de leur contexte et ce faisant, on le met sur la défensive – plutôt que de pouvoir exprimer son point de vue éventuellement contradictoire, l’autre est englué à convaincre les tiers qu’il n’a « jamais dit ça ».

un exemple

L’ami rhéteur

Au cours d’un dîner, nous avions une discussion philosophique avec deux amis. Un moment j’interviens avec ma stratégie favorite en disant à l’un : « tu ne poses pas la bonne question ; la vraie question c’est… » Il a réagi avec violence : « comment peux-tu décider pour moi de ce qu’est ou pas la bonne question ? » Sur le coup j’ai trouvé sa réaction ridicule. Mais en y réfléchissant j’ai vu qu’il mettait le doigt sur une forme de terrorisme intellectuel que j’exerce parfois, notamment vis-à-vis de mes collègues et de mes amis. D’une certaine manière je feins la pseudo-écoute en apparence, avec des tournures rhétoriques du type « Oui, tu as tout à fait raison » ou « je comprends ton point de vue », pour ensuite dire quelque chose qui ne tient en rien compte de ce qu’il dit, remettant en cause la manière même dont il a posé le sujet ou la pertinence de la question, ou bien je le contredis tout en affectant d’être d’accord. Le pire c’est quand je reformule ce que dit mon interlocuteur en déformant ou en mettant l’accent sur le point faible de son discours ; dans ce cas l’interlocuteur est tout à fait frustré de cette déformation sans forcément être en capacité de démonter l’opération rhétorique.

Mensongère

définition

Lorsque par notre parole, on induit l’autre en erreur afin de servir nos propres fins aux dépens des intérêts de l’autre ou d’un tiers : cela peut être de manière directe (je déforme sciemment les faits lorsque je les présente à l’autre), ou de manière subtile et indirecte (je me dupe moi-même pour donner une version enjolivée ou sélective des faits, de manière à orienter le jugement de l’autre dans le sens qui m’arrange).


Note : les exemples sont rédigés à la première personne afin d’aider le lecteur à mieux s’y projeter. Des exemples seront ajoutés en fonction des retours des lecteurs. N’hésitez pas à poster vos exemples en commentaires.


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Ostad Elahi, l’humanité en acte et l’esprit d’ouverture

Que signifie penser et agir en être humain véritable ? Cette question est au cœur de la « nouvelle médecine de l’âme » définie par Ostad Elahi. Elle prend tout son relief à travers les anecdotes vécues qu’il a lui-même rapportées et commentées. On y revient ici en insistant sur l’esprit de liberté et d’ouverture qui caractérise une conception foncièrement non prescriptive de la spiritualité.

Si l’on envisage l’enseignement d’Ostad Elahi selon sa tonalité générale, ce qui frappe de prime abord est la manière dont s’y conjuguent deux éléments qu’on a l’habitude de maintenir séparés. Pour le dire simplement : cet enseignement implique simultanément une évidente rigueur et une très grande ouverture. C’est là un des traits distinctifs de son style. Rigueur et précision dans l’énoncé des principes et des modalités générales de la spiritualité conçue comme « nouvelle médecine de l’âme ». Ouverture, pluralisme même, pour tout ce qui touche aux formes extérieures et aux variétés individuelles de la pratique spirituelle.

Cela ne signifie évidemment pas que tout est possible, que chacun peut faire n’importe quoi. En matière de spiritualité, « pluralisme » ne veut pas dire « relativisme ». Le chemin tracé par Ostad Elahi présente une ligne très claire. Seulement, cette ligne n’a jamais un caractère prescriptif. Elle n’impose jamais de se conformer à un quelconque modèle extérieur. De façon générale, elle ne se traduit pas par une réglementation de l’existence, par un système de contraintes et de prescriptions. Les recommandations formulées par Ostad ne prennent jamais la forme de décrets.

Ce point est tout à fait évident pour ce qui concerne l’aspect rituel de la pratique. À ce sujet, Ostad fait preuve d’une tolérance, d’une liberté et d’une ouverture d’esprit véritablement exceptionnelles dans le contexte traditionnel dont il est issu :

« L’ennemi de la Religion divine, c’est celui qui, en inventant des contraintes inutiles, détourne [de l’essentiel] l’attention des croyants. Il dit par exemple : “Ta prière n’est pas valable parce que ta prononciation n’était pas correcte ou tu n’avais pas la bonne posture”, etc. » (Paroles de Vérité, Paris, Albin Michel, 2014, parole 61 – référence désormais abrégée par PV, suivi du numéro de parole)

« Quant à la prière, ce qui compte, ce n’est pas le protocole. Quand on a l’attention concentrée sur Dieu, on peut Le prier dans toutes les langues et de toutes les façons possibles, cela suffit. » (PV 16)

Mais ce principe d’ouverture s’étend en réalité bien au-delà de la stricte question du rituel. Il concerne en fait l’ensemble des dimensions de la pratique spirituelle.

Ce qui l’indique le plus clairement, c’est le fait que cet enseignement ne présente aucune « recette », aucune liste d’actions-types définies par avance. La pratique de la nouvelle médecine de l’âme, telle que la conçoit Ostad Elahi, n’implique pas de se conformer à un code de conduite définissant la manière dont un véritable étudiant spirituel doit se comporter extérieurement. Ce code n’existe pas ; il n’y a pas à le chercher. On n’acquiert pas la science médicale en se contentant d’apprendre par cœur un catalogue universel de gestes thérapeutiques : l’étudiant en médecine doit comprendre, assimiler, expérimenter pour lui-même. Cette démarche ne peut se résumer à ingurgiter des « fiches ».

De façon générale, Ostad ne dit jamais simplement : « faites ceci », ou « faites cela ». Il propose un cadre, il décrit les conditions objectives (causales) du perfectionnement spirituel. Libre ensuite à chacun d’agir en conséquence… ou de ne pas agir du tout, à ses risques.

L’être humain véritable

Du reste, quel est l’objectif premier de celui qui s’engage dans le parcours du perfectionnement spirituel ? C’est de se transformer intérieurement, de transformer sa substance, la qualité de son être. En l’occurrence, il s’agit de développer ici-bas, en soi-même, la qualité d’un être humain véritable.

Ostad Elahi y revient si souvent que cette notion apparaît comme une notion centrale dans sa pensée. Par exemple : « Nous sommes tous animal-humains, mais devenir véritablement humain, c’est difficile. Un humain véritable, c’est quelqu’un qui se réjouit du bonheur des autres et compatit à leur malheur. […] » (PV 277)

Il faut entendre cela à la lettre : tant que nous n’avons pas initié cette démarche intérieure, nous sommes peut-être des animaux intelligents, des animaux de (bonne) compagnie, c’est-à-dire agréables et parfois même utiles les uns pour les autres, mais nous restons foncièrement des animaux-humains.

Cette idée peut avoir quelque chose de choquant, mais il faut comprendre ce qu’elle vise. Elle invite en réalité chacun d’entre nous à se poser une question simple : où en suis-je, moi-même, sur l’intervalle qui sépare l’animal-humain de l’être humain véritable ?

Nous avons tous plus ou moins le sentiment d’être des « gens biens », de nous comporter correctement en société. S’il existait un indice de moralité sociale, comme il existe dans certains pays une note de citoyenneté, nous ne serions sans doute pas trop mal notés. Mais qu’en est-il lorsque la pression sociale vient à se relâcher ? Non pas en temps de crise, mais tout simplement lorsque nous quittons notre environnement professionnel pour nous retrouver en famille, par exemple ? Fait-on preuve des mêmes égards, des mêmes attentions avec ceux qui nous sont les plus proches ? C’est un fait avéré : un homme bien sous tous rapports, socialement irréprochable, peut se révéler en privé un véritable tyran domestique. Ostad Elahi a dit : « Celui qui sait gouverner sa famille peut gouverner le monde » (PV 272). Loin de faire l’apologie de l’autorité patriarcale traditionnelle, cette formule invite à un exercice de discernement extrêmement délicat. Pour le comprendre, il suffit de lire la suite : « Le chef de famille doit créer une atmosphère de sincérité et d’affection au sein de la famille, de façon à ce qu’il y ait entre tous les membres une relation de confiance et d’affection. C’est par l’affection qu’il doit exercer son autorité et non par la force et la brutalité. » Cette parole suggère ainsi un petit test que chacun pourra adapter à son cas afin de mesurer son degré de progression sur le chemin de l’humanité. Car il appartient à chacun de définir pour soi-même les modalités du dosage entre affection et fermeté. À cet égard, l’éducation des enfants s’apparente en effet à « de la haute politique », comme le dit Ostad Elahi avec un brin d’humour.

Agir en être humain véritable relève dans tous les cas d’une décision entièrement personnelle. Devenir humain, nul ne peut nous y forcer, nul ne peut le faire à notre place. Nous, et nous seuls, en sommes responsables. C’est à nous de nous mettre en mouvement, de faire concrètement, in vivo, quelque chose pour notre âme.

La « spiritualité naturelle » n’oblige personne ; elle ne comporte pas d’obligation, seulement des conditions, qui sont des conditions d’effectivité. Ce n’est pas qu’on tienne particulièrement à nous ménager en employant une méthode douce, qui ne nous tienne pas trop la bride. Le caractère non prescriptif de la spiritualité naturelle tient à la nature même des choses, et pour quatre raisons principales qu’il faut maintenant examiner tour à tour.

Une spiritualité non prescriptive

1°) Le principe de causalité

La première raison tient à la place fondamentale du principe de causalité dans la spiritualité naturelle. Les principes éthiques et divins justes évoqués par Ostad Elahi se présentent comme des cadres définissant les conditions objectives du perfectionnement spirituel. Ces conditions obéissent au principe de causalité : étant donné notre nature, le milieu dans lequel nous évoluons, si l’on veut obtenir tel effet, il y a certaines manières de faire qui permettent d’obtenir certains résultats, et d’autres qui n’aboutissent à rien.

Si par exemple je veux développer l’empathie, ou surmonter une tendance à la jalousie, il y a des démarches qui fonctionneront, et d’autres au contraire qui, dans certains cas, aggraveront le problème. On ne peut pas s’y prendre n’importe comment. Mais d’un autre côté, personne ne nous oblige à nous donner de tels objectifs, personne ne nous oblige à devenir un être humain véritable. Il n’y a, en la matière, aucune contrainte. Voilà l’esprit de la spiritualité naturelle.

2°) La raison saine

La deuxième raison tient à l’importance donnée au développement cognitif, à la maturation de la « raison saine » [1]. Cette raison saine, au moment où l’on aborde la spiritualité, est déjà censée avoir germé : cela signifie qu’on n’est plus au niveau primaire du cursus, où le B-A BA doit être explicitement formulé et parfois ordonné à l’impératif. « Tu ne tueras point », c’est la moindre des choses ! L’enjeu ici n’est plus simplement restrictif ; il est constructif, et nous l’avons déjà formulé de manière positive : devenir un être humain véritable.

Le mode opératoire est donc bien différent de celui de l’étape rituelle de la religion : ce qui est visé, ce n’est plus l’obéissance, mais la compréhension, et plus particulièrement la connaissance de soi. Il s’agit d’enclencher un processus de maturation cognitive. Or de ce point de vue, le défaut des prescriptions, c’est qu’en indiquant d’emblée ce qu’il convient de faire, en fournissant des recettes toutes faites, elles n’encouragent pas beaucoup à amorcer le processus de réflexion, d’introspection, de compréhension personnelles. Elles ne favorisent pas directement le processus cognitif qui conduit à l’identification des puissances qui règnent en nous, à la compréhension des rouages de la causalité qui sous-tendent la lutte contre le « soi impérieux », etc.

3°) La spiritualité est une affaire personnelle

La troisième raison tient au caractère essentiellement individuel du processus de perfectionnement spirituel. Le problème des prescriptions, c’est qu’elles se formulent de manière impérative (« fais ceci », « ne fais pas cela »), indépendamment de toute recherche personnelle. Du coup, nous avons tendance à les prendre comme des règles générales et absolues, valables pour tous, universellement… Nous en venons alors naturellement à juger le comportement des autres à l’aune de ce standard, en fonction de critères de conformité extérieure : on devient insensiblement de petits censeurs, non seulement pour nous-même, mais d’abord et surtout pour les autres. Quand la religion ou la spiritualité sont envisagées exclusivement en termes de prescriptions, elles se traduisent immanquablement par des formes de dogmatisme et de sectarisme, voire d’intolérance. L’histoire le démontre amplement.

4°) La spiritualité est évolutive

La dernière raison touche au caractère évolutif de la spiritualité. En la matière, les prescriptions, notamment lorsqu’elles s’énoncent avec un certain degré de détail, présentent une difficulté spécifique. Contrairement aux principes et aux fondements qui, eux, restent inchangés parce qu’ils touchent à la nature même de l’homme et de sa relation au divin, les prescriptions formulées dans des contextes historiques particuliers deviennent très vite caduques. Si les formes de la spiritualité doivent évoluer avec le temps, il faut qu’elles soient révisables. Or, par nature, un commandement ne peut présenter un tel caractère. Par ailleurs, et précisément pour pallier l’obsolescence rapide des prescriptions, les hommes ont été tentés de s’y accrocher rigidement, au risque de confondre l’essentiel et l’accessoire.

Il n’y a pas de meilleur contre-exemple à cet égard que la prière d’Ostad concernant la quintessence des religions : en focalisant notre attention sur les principes fondamentaux et universels, elle vaut pour toute époque, pour toute culture, sans jamais formuler aucune prescription particulière. De même, l’exercice d’« attention-dialogue » présenté en détail dans Les Fondamentaux du perfectionnement spirituel : le guide pratique : il est bien clair qu’il ne s’agit pas d’un rituel, mais d’un outil adaptable, mis à notre disposition pour nous aider à nous arracher à la paresse et à la négligence spirituelles. Chacun, quelles que soient sa culture, sa religion, peut le mettre à profit s’il le désire, et en tirer des résultats palpables.

Quatre recommandations d’Ostad Elahi

Pour toutes les raisons qui viennent d’être évoquée, la spiritualité naturelle répugne à prescrire quoi que ce soit. Puisque la finalité dernière est de transformer sa propre nature, chacun est renvoyé à soi-même, au secret de ses intentions. Personne ne peut être juge pour les autres.

« Si quelqu’un désire Dieu avec une intention pure, Dieu est avec lui, quelle que soit la manière dont il L’appelle. Mais si son intention est hypocrite, même s’il lit le Coran [2], il n’en tirera aucune récompense et s’attirera même une sanction. » (PV 13)

Même lorsqu’il semble recommander des manières précises de se comporter dans le monde, Ostad insiste toujours sur la dimension intérieure de cette affaire : il renvoie au travail par lequel nous pouvons développer en nous-même les dispositions et les habitudes qui nous rendront davantage humain.

Pour le vérifier, on peut s’intéresser à cette parole particulièrement instructive. Elle s’ouvre sur une recommandation : « Il y a plusieurs choses sur lesquelles l’homme doit s’autosuggestionner jusqu’à ce qu’elles deviennent une habitude. » (PV 138) Et Ostad mentionne aussitôt quatre points particuliers, quatre habitudes à développer au quotidien : « être ordonné », cultiver « la politesse du langage », « le respect des règles de savoir-vivre », « éviter les sarcasmes et les paroles rabaissantes » (PV 138).

Si on s’en tenait là, on pourrait croire qu’il s’agit là d’une sorte de morale sociale élémentaire, un B-A BA éthique, du genre qu’on inculque aux enfants, ou qu’on trouve dans les manuels de savoir-vivre. Mais l’explication qui accompagne ces quatre recommandations montre bien que l’affaire est beaucoup plus subtile qu’elle en a l’air.

Pourquoi être ordonné, par exemple ? Pourquoi se forcer à ranger ses propres affaires, pourquoi fixer pour tout objet une place « bien déterminée », dit Ostad, de sorte qu’on puisse « le retrouver même dans le noir » ? Est-ce qu’il s’agit simplement de devenir quelqu’un de discipliné et d’efficace ? Cette maxime serait à la rigueur un sage conseil pour réussir sa vie. Pourtant, l’enjeu réel est tout à fait ailleurs. Ostad Elahi l’explique ainsi : « l’ordre a de l’effet aussi bien sur la vie matérielle que sur la vie spirituelle ». Même la prière s’en ressent. Quelqu’un qui ne sait pas retrouver ses affaires aura probablement du mal à accomplir régulièrement sa prière. De façon générale : « Si quelqu’un est ordonné et discipliné dans sa vie matérielle, cela devient pour lui une habitude et il sera également ordonné et discipliné dans sa vie spirituelle. » Voilà l’enjeu véritable.

C’est dans ce même esprit qu’il convient d’aborder les trois autres recommandations. La politesse du langage renvoie à un travail intérieur de transformation et d’humanisation de soi. D’ailleurs Ostad Elahi ne prend pas n’importe quel exemple. Il dit : « [p]arler aux gens avec politesse. » Et c’est pour préciser aussitôt : « Je me souviens que même avec l’homme à tout faire du bureau, je veillais à respecter cette règle. » Cette nuance est capitale : elle dirige l’attention au-delà des formes les plus évidentes ou les plus superficielles de la politesse – celle qu’on doit à ses supérieurs ou à ses pairs, en vertu des convenances et de l’étiquette sociale. Ailleurs, Ostad dit : « Comportez-vous dans la vie de manière à ne pas susciter la jalousie et à ne pas devenir une source de rancœur pour vos semblables, essayez d’être à l’écoute de leurs souffrances. » (PV 339) Et il ajoute : « la rancœur, on la suscite quand on ne fait pas attention à ceux qui ont un statut inférieur et qu’on les ignore. »

Sous la politesse de simple surface, il y a donc un travail de fond : faire disparaître en soi toute « dureté de cœur » (PV 146).

Or on voit bien qu’Ostad ne fixe a priori aucune restriction, aucune limite précise au champ d’application d’une telle pratique. « Respecter le droit d’autrui », cela ne se limite pas à ne pas attenter à la vie d’autrui, à ne pas s’approprier les biens d’autrui, etc. Comme l’explique Ostad : « Même quand vous répondez avec indifférence, quand vous parlez en lançant des piques, quand vous froissez le cœur de quelqu’un, etc., c’est une transgression du droit d’autrui. » (PV 333)

C’est qu’il y a virtuellement mille manières de se conduire en être humain véritable, ou de manquer à cet idéal. « Certains dépensent des sommes énormes en œuvres de bienfaisance, mais si cela se trouve, le simple fait de demander, avec une affection sincère, des nouvelles de quelqu’un qui a besoin d’affection a plus de valeur. » (PV 256)

On voit maintenant en quel sens il faut comprendre les deux dernières recommandations : respecter les règles de savoir-vivre (être à l’heure aux rendez-vous), ou encore éviter les sarcasmes, les paroles rabaissantes, le trait d’humour qui risque d’humilier ou de blesser. Sur ce point, on nous fournit des exemples concrets : il évoque les remarques que l’on se permet parfois sur le physique d’autrui, sur son apparence, son accoutrement – des remarques qu’on s’autorise à faire sur le ton de la plaisanterie, plus volontiers d’ailleurs quand l’intéressé n’est pas là pour l’entendre. Ostad mentionne également les termes injurieux ou blessants, tels que « bigleux », « boîteux », etc. Chacun pourra transposer en réfléchissant à des situations vécues. Dans certaines circonstances, une simple remarque d’apparence inoffensive peut suffire à froisser, et même à briser un cœur : « Dis donc, t’as une drôle de tête aujourd’hui ! ». L’effet de telles paroles est bien entendu variable selon les circonstances et les personnes concernées. Le vrai problème tient plutôt à l’inattention, à la désinvolture avec laquelle nous nous autorisons à prononcer certains mots en suivant notre première impulsion, sans égard pour les sentiments d’autrui.

Comprenons bien. Ostad Elahi ne suggère nullement que l’étudiant spirituel doit se composer une attitude grave et réservée en toute circonstance. « Bien entendu, si on fait de l’humour, cela ne pose pas de problème, mais à condition de rester plaisant et agréable. » (PV 138) Être agréable à l’autre, cela peut prendre des formes très variées – et pourquoi pas celle de la plaisanterie, voire de la taquinerie, pour autant qu’elle ne blesse pas.

Ici pas plus qu’ailleurs, il n’y a de comportement-type à adopter. Nul code extérieur de « bonne conduite » ne nous aidera à comprendre ce qui est en jeu. L’attitude de bienveillance active est avant tout une affaire intérieure ; c’est une question d’intention et d’attention. Intention du contentement divin, attention au détail des situations, aux nuances de sentiment exprimés (ou non) par les autres.

Une fois de plus, chacun est son propre juge.

L’humanité en acte

La vie d’Ostad Elahi est en soi une illustration vivante de ce principe général. Par exemple, il se faisait une règle de témoigner « de l’affection et de l’indulgence pour les autres » (PV 142). Mais cela ne l’empêchait pas de dire en même temps : « n’oubliez pas la prudence pour autant : lorsque vous êtes en affaire avec les autres, imaginez toujours qu’ils veulent vous tromper, cela vous obligera à prendre toutes les précautions nécessaires. »

Le point à saisir, c’est que tout est affaire de contexte et de disposition intérieure. Dans la suite de cette parole, on lit : « quand il s’agit d’être bon et compatissant en vue du contentement divin, voyez tout en bien. Dans chaque situation, qu’elle soit spirituelle ou matérielle, il faut agir en tenant compte du contexte. Essayez de faire en sorte que personne ne souffre par votre faute. Vous pouvez vous défendre et vous protéger du danger, mais un vrai être humain ne cherche jamais à se venger ou à rendre la pareille. »

Il y a à ce sujet une anecdote qui illustre parfaitement ce dernier point. Elle remonte au début des années 1930. Ostad Elahi, tout juste sorti de l’École nationale de la magistrature, est affecté en tant que juge de paix dans une ville du sud-ouest de l’Iran. Un jeune homme vient à lui ; orphelin de père depuis l’enfance, il est sur le point d’être spolié par sa tutrice légale, sa tante, qui refuse de lui confier l’héritage. Le litige est présenté à Ostad, qui le règle en faveur du jeune homme. Or quelque temps après, il s’avère que le même jeune homme, à qui Ostad avait confié de l’argent pour une commission (il s’agissait d’acheter une paire de chaussures), a dépensé cet argent pour lui-même. Convoqué par Ostad pour s’expliquer, il refuse de restituer l’argent et le défie avec effronterie : « Allez-y, utilisez votre pouvoir pour me faire jeter en prison… » On pourrait parler de vol avec effronterie… Ostad n’en fait pas une affaire ; il lui donne simplement congé.

Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Quelques jours plus tard, voilà que ce jeune homme est reconduit au tribunal, non pas comme victime cette fois-ci, mais comme accusé. Il a giflé en public un commerçant très respecté. Ce dernier est déterminé à faire aboutir sa plainte, et l’agresseur encourt une peine de prison ferme. Mais voilà, il se trouve que le jeune homme nourrit le projet de se faire engager dans la gendarmerie, et ce projet serait entièrement compromis s’il se trouvait condamné. Ostad le sait.

Alors que faire ? C’est un véritable cas de conscience : « Bref, je me trouvais face à un conflit intérieur : d‎’‎un côté mon cœur voulait se venger, de l‎’‎autre je luttais contre mon soi impérieux en me disant que je ne devais pas abuser de mon pouvoir et qu’il ne fallait pas se venger. Après avoir beaucoup lutté, j‎’‎ai finalement réussi à maîtriser mon ego. Quand l‎’‎homme maîtrise son ego, sa parole a de l‎’‎effet ; je me tournai vers le commerçant et lui dis : “Jusqu’à maintenant, malgré mon insistance, vous n‎’‎avez pas pardonné. Mais cela a une incidence sur l‎’‎avenir de ce jeune homme. Pourriez-vous faire preuve de grandeur d‎’‎âme et pardonner à ce jeune homme pour moi ?” Le commerçant réfléchit un peu et pardonna. On libéra le jeune homme. Celui-ci, honteux, voulut venir s‎’‎excuser auprès de moi mais je lui dis : “Ne gâche pas ce moment.” Si je l’avais envoyé en prison, je me le serais sans cesse rappelé : “Tu as vu ? Tu t‎’‎es vengé”. » [3]

La situation évoque immanquablement une autre parole d’Ostad : « Si quelqu’un pardonne alors qu’il est en position de force, c’est-à-dire qu’il a le pouvoir de se venger mais choisit de pardonner, il en tirera un grand bénéfice spirituel. » (PV 199)

Mais tâchons de nous projeter nous-même dans cette situation. Comment réagirions-nous, personnellement, dans des circonstances semblables ? Il faut se rendre compte du genre d’individu auquel on a affaire ici. Ce jeune homme nous doit tout : nous avons résisté à des pressions diverses pour faire en sorte que lui soit restituée l’intégralité de sa fortune. Or pour toute reconnaissance, il nous vole notre argent ! Quand on lui demande de restituer la somme qui lui a été confiée, il injurie, il défie, il récidive. Supposons un instant que nous nous trouvions en position de pouvoir « remettre les pendules à l’heure », de façon à apprendre un peu la vie à cet individu sans vergogne. Hésiterions-nous une seconde ? Mieux, si nous nous trouvions à la place du juge, n’estimerions-nous pas qu’il est de notre devoir professionnel de le faire ? Confrontés à ce cas d’ingratitude caractérisée, doublé d’une attitude systématiquement hostile, comment réagirions-nous ? Comment ne serions-nous pas tenté de rétablir la balance en administrant à cet insolent une petite leçon de savoir-vivre dans les formes prévues par le droit, sous la forme d’une correction pénale ? À la rigueur, nous serions prêt à le faire pour son bien : pour son édification personnelle !

Dans cette situation, Ostad Elahi perçoit aussitôt un « conflit intérieur ». Et il s’impose justement de ne céder sous aucun prétexte à une quelconque pulsion de vengeance, si infime soit-elle, sous la forme d’une volonté de justice « corrective », comme on dit.

Ensuite, il ne se contente pas d’un simple travail de réflexion : il passe à l’acte, in vivo cette fois-ci, en prenant sur lui de demander directement au plaignant de faire preuve d’indulgence envers ce jeune homme qui lui a causé du tort. Or une telle démarche ne va pas du tout de soi dans le contexte. Elle est même tout à fait inhabituelle d’un point de vue social, parce qu’elle ne correspond pas aux usages attachés à l’état ou à la fonction du juge. La chose « normale » aurait été de ne pas laisser l’affaire personnelle affecter le jugement professionnel, de se montrer tout à fait neutre et impartial dans cette affaire et donc de condamner le jeune homme – comme il le méritait – en s’en tenant strictement aux dispositions inscrites dans le droit. Or non seulement Ostad neutralise intérieurement tout désir de vengeance, mais il prend l’affaire à cœur – aussi vivement à cœur, en fait, que si ce jeune homme était son propre fils. Évidemment, tout cela se déroule dans le respect du droit et de la déontologie ; il ne fait aucune entorse à son devoir de juge. Mais il va bien au-delà de son simple devoir professionnel. Il faut relire la phrase prononcée devant le commerçant : « Pardonnez à ce jeune homme, pour moi » ! Du point de vue de son rang et de son statut, Ostad déjoue toutes les attentes. Sa démarche risque même de paraître incongrue. Il prend ce risque.

Faire du bien aux autres… même à ses ennemis

Cette anecdote illustre à merveille une maxime qui résume de manière frappante l’esprit du perfectionnement spirituel : faire attention à Dieu, bien sûr, mais aussi « faire du bien aux autres, de quelque manière que ce soit ; même à [ses] ennemis. » (PV 22)

Faire du bien, même à ses ennemis ! On entend résonner dans ces mots le précepte évangélique. C’est la célèbre formule paradoxale de Jésus, rapportée par saint Luc : « Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent. » (Luc 6: 27)

Mais qui sont les « ennemis », au juste ? Il ne faut pas chercher bien loin : il ne s’agit pas nécessairement d’ennemis déclarés, d’ennemis de la foi par exemple. L’ennemi peut prendre n’importe quel visage : il désigne toute personne dont l’action vient contrarier notre ego. Par exemple, un jeune insolent se moque de nous… Ce peut être aussi quelqu’un de notre entourage avec qui nous avons des difficultés relationnelles, qui nous est désagréable, qui nous agace ou dont la tête simplement ne nous revient pas. Ce peut être quelqu’un que nous n’aimons pas, ou qui ne nous aime pas. Quelqu’un dont nous sommes jaloux, ou qui nous jalouse. Est-on capable de vouloir le bien d’une telle personne ? D’en dire du bien ? De prendre fait et cause pour défendre ses droits, ses intérêts ? Pour l’animal-humain engoncé dans son ego, c’est là une tâche quasiment impossible. Et pourtant : « C’est excellent de pardonner à celui à qui on a fait du bien et qui nous l’a rendu en mal. L’homme doit devenir aussi doux que le miel de façon à être toujours une source de bienfaits pour les autres. De même que le miel est saturé de douceur, nous devons assimiler en nous tellement de bienveillance et de bonté qu’à la fin notre être soit saturé de bien. » (PV 342)

Voilà ce qu’illustre l’anecdote des chaussures rapportée plus haut. Ostad Elahi est tellement saturé de bien qu’il n’a même pas le souci de fournir les marques extérieures d’affection qui font reconnaître un cœur tendre et compatissant. Lorsque le jeune homme, tout confus et honteux, vient s’excuser auprès de lui, il n’y a aucune effusion, aucune démonstration de « bons sentiments », du genre de ceux qu’on a l’habitude d’associer aux comportements « altruistes ». Ostad semble même le congédier assez sèchement : « Ne gâche pas ce moment ».

Une fois de plus, on constate qu’il n’y a pas de code ou de système de prescriptions extérieures qui permette d’anticiper ce que signifie, dans une situation donnée, agir en être humain véritable.

Ce qui le confirme, c’est qu’en d’autres circonstances, apparemment similaires, les choses peuvent prendre un tour tout à fait différent. On songe ici à une autre anecdote, plus tardive. Ostad est maintenant procureur dans la ville de Khoramâbâd. Il est en déplacement et s’apprête à s’installer à la place qu’il a réservée dans un autobus. Or un officier s’y trouve déjà. Lorsqu’Ostad se présente à lui en lui demandant poliment de bien vouloir libérer son siège, l’officier refuse obstinément de bouger, et se permet même de l’insulter : « On n’est pas à la mosquée, ici ! » Que fait Ostad ? Il nous le dit sans détour : « J’écrivis un rapport aux autorités militaires de Khoramâbâd, qui le citèrent à comparaître devant un tribunal. Il eut beau supplier, je ne retirai pas ma plainte. » (Âsâr al-Haqq, vol. I, Téhéran, Nashr-e Pandj, 2007, p. 639)

Jugée de l’extérieur, selon les standards d’une moralité moyenne, une telle attitude pourrait sembler quelque peu excessive. On pourrait voir dans cette inflexibilité un manque d’indulgence, ou encore un attachement pointilleux à des questions de droit et de protocole. N’a-t-on pas dit qu’il fallait pardonner, même à ses ennemis ?

Mais justement, il s’agit ici de tout autre chose. Toujours dans la même parole, Ostad explique : « Il faut agir sans concession envers ceux qui abusent de leur grade. » C’est que l’enjeu n’est plus strictement personnel : c’est la société tout entière qui est en cause lorsqu’il se trouve en butte avec cet officier mal embouché qui lui manque de respect. Celui qui abuse une fois de son statut ou de son autorité le fera de façon répétée, au détriment d’autres que soi ; c’est donc le droit de la société, et par extension de la communauté humaine, qui se trouve lésé. C’est pour cette raison qu’il convient de ne pas transiger lorsqu’on est en position d’agir et de corriger un tel état de choses.

Conclusion

Ce que montrent toutes ces paroles et anecdotes, c’est la subtilité de cette notion : agir en être humain véritable. En abordant sous ce point de vue la vie d’Ostad Elahi, on voit de quelle façon s’organisent, autour d’un même noyau central de pure humanité, une pluralité d’attitudes extérieures très diverses – des attitudes qui parfois nous surprennent parce que, tout en respectant les lois sociales, elles vont à l’encontre des routines morales et s’écartent des formes stéréotypées de l’altruisme. Une même intention peut ainsi se traduire par des profils de comportement tout à fait différents, voire opposés et contradictoires en apparence. En réalité, la contradiction n’a lieu qu’en surface : pour celui qui a converti son être en pure humanité, tous ces gestes, toutes ces actions, toutes ces paroles rayonnent à partir d’une même source.


[1] ^ Cette expression désigne une « forme plus mature de la raison habituelle […] capable de saisir correctement la dimension spirituelle des choses en plus de leur dimension matérielle » (Bahram Elahi, Fondamentaux du perfectionnement spirituel : le guide pratique, Paris, Dervy, 2019, p. 47).

[2] ^ Dans le contexte musulman, lire le Coran est compté comme un acte de piété donnant lieu à une rétribution spirituelle. (N.d.T.)

[3] ^ Cité par Bahram Elahi dans Fondamentaux du perfectionnement spirituel : le guide pratique, op. cit., p. 77.

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« Explorer son moi réel » : nouveau TP sur OstadElahi inPractice

Après « Un point faible caractériel après l’autre – Descendre dans son inconscient psychique », élaboré à partir d’un extrait de La Voie de la Perfection, OstadElahi-inPractice, enthousiasmé par la publication des Fondamentaux du perfectionnement spirituel : le guide pratique, lance une série de TP dédiés à l’étude et à l’approfondissement pratique de cet ouvrage de Bahram Elahi, paru en décembre 2019 et dont nous nous étions fait l’écho ici.

Le premier TP de cette série s’ouvre sur les mots qui inaugurent l’ouvrage et qui illustrent parfaitement, sur le fond comme sur la forme, la démarche scientifique d’un manuel de médecine. En voici le teaser :

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Portraits du soi impérieux (5) : le soi impérieux n’a pas de visage

Cet article s’inscrit dans notre série consacrée aux « portraits du soi impérieux » :
► lire la présentation générale de la série : Portraits du soi impérieux (1) : une éthique de la transformation
► voir tous les articles de la série : Portraits du soi impérieux

 

Le soi impérieux peut se retrouver partout : dans nos actions négatives mais aussi dans nos comportements en apparence les plus nobles. Il arrive ainsi fréquemment qu’on fasse le « bien » sous son impulsion. Ce n’est donc pas l’acte en lui-même qui nous permettra de le repérer mais la façon dont nous accomplissons cet acte, l’intention et les émotions qui le sous-tendent. C’est un point important. Le soi impérieux sait très bien qu’à partir d’un certain degré d’évolution intérieure, il ne peut plus se présenter sous la forme de pulsions anti-éthiques de base, facilement repérables et immédiatement rejetées par le système immunitaire de l’âme céleste (vol, agression, violence verbale, etc.). Il se présentera donc souvent sous la forme d’actions qui en elles-mêmes n’ont rien d’illicites ou sont même très bien vues, mais que nous accomplirons avec une intention négative ou sous une forme excessive et nuisible : prière du Tartuffe, charité du vaniteux qui se débrouille pour que cela se sache, mépris du bien-pensant pour tous ceux qui ne sont pas sur la « bonne voie », utilisation frauduleuse d’un principe éthique ou divin dans le but de satisfaire nos intérêts matériels, hauts cris d’indignation poussés dans l’intention de nuire à quelqu’un, accabler autrui de cadeaux et de marques d’altruisme de façon à mieux asseoir sa domination sur lui, etc.

Plus une personne a une raison saine développée, plus sa responsabilité spirituelle est grande. Ainsi, un même acte négatif ou une même pensée vile envers autrui peuvent, à une étape donnée du perfectionnement, ne pas être considérés comme des fautes, alors que ce sera le cas à une étape plus élevée. Par exemple, au début de notre perfectionnement spirituel, il est possible que nos pensées négatives envers d’autres personnes, tant qu’elles restent à l’état de pensée dans notre imagination, ne soient pas comptées comme des fautes : mais quand on sera parvenu à des étapes plus élevées, elles le seront.

Bahram Elahi, Fondamentaux du perfectionnement spirituel : le guide pratique, Paris, Dervy, 2019, chapitre 11.

Dans les inévitables dialogues intérieurs qui précèdent nos décisions éthiques, la voix du soi impérieux n’est donc pas toujours facile à déceler.

Un chauffard a cassé le rétroviseur de ma voiture et a continué sa route sans s’arrêter. Comme il était au volant d’un camionnette commerciale avec le nom de l’entreprise écrit bien visiblement, je n’ai eu aucun mal à retrouver ses coordonnées et je lui ai téléphoné pour lui demander de rembourser les dégâts causés. Je suis assez sûr de moi car plusieurs personnes qui ont assisté à la scène m’ont proposé de témoigner si j’en avais besoin. Le chauffard m’a répondu au téléphone de façon extrêmement grossière, agressive et à vrai dire menaçante. A la suite de cette pénible expérience, voici le dialogue qui a lieu en moi :

— Quel horrible personnage ! C’est incroyable des gens comme ça ! Ah ça, il va le payer cher ! Je suis sûr qu’il n’a pas d’assurance, j’ai des témoins, il est dans l’illégalité la plus complète, je peux l’aplatir comme une crêpe.
— Laisse tomber, il est vraiment trop désagréable, le mieux est de ne plus jamais avoir affaire à lui.
— Oui mais, il faut quand même qu’il paye, c’est très cher un rétroviseur ! Et tu as vu comment il m’a parlé ?
— Bah, c’est l’assurance qui s’en chargera, je n’ai qu’à leur dire que je n’étais pas là quand ça s’est passé. Et puis, je gagne bien ma vie.
— Tu vas donc te laisser humilier par cette crapule sans réagir ? Et tu vas le laisser terroriser les gens impunément ? C’est tout simplement l’encourager à user des mêmes méthodes d’intimidation avec les autres. Pourquoi s’arrêterait-il puisque ça marche si bien ?
— D’accord, il n’a pas été correct, mais si je le dénonce, ça risque de lui poser de gros problèmes, peut-être lui coûter son entreprise. Est-ce que ce qu’il a fait mérite vraiment ça ? Et puis en lui parlant, j’ai entendu des voix d’enfants derrière lui, il doit être père de famille. Il faut savoir dépasser ses intérêts personnels et être indulgent même envers ceux qui nous ont fait du mal. Ce n’est pas grave après tout, ce n’est qu’un rétroviseur…

Vu de l’extérieur, il est difficile de dire de façon définitive ici laquelle des deux voix est celle du soi impérieux. Les deux utilisent comme arguments des principes éthiques parfaitement justifiés : il est de notre devoir de défendre nos droits et ceux de la société, quand il est en notre pouvoir d’empêcher quelqu’un de continuer à nuire ; d’un autre côté, il faut aussi savoir pardonner et renoncer à son droit quand nous le pouvons. La solution pour débusquer le soi impérieux se trouve dans les émotions et sentiments qui accompagnent mes raisonnements, les courants profonds qui m’entraînent naturellement vers un côté ou vers l’autre. Je dois analyser en moi-même si je suis en colère et si je cherche à trouver des arguments pour justifier mes pulsions de vengeance ; ou si au contraire je ressens comme une paresse à m’engager dans des démarches compliquées ; ou encore si j’ai tout simplement peur d’entrer en conflit. La tâche est loin d’être aisée, d’autant que les divers sentiments, même contradictoires, ont souvent tendance à se mêler. Dans tous les cas, lutter consistera à prendre la voie qui me demandera le plus d’efforts (me forcer à entrer en conflit, ou, au contraire, réfréner mon envie d’écraser autrui) tout en essayant de respecter les droits objectifs de chacun.

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Perfectionner son humanité au temps du coronavirus

Dans les temps de détresse, ce ne sont pas seulement les hommes qui sont mis à l’épreuve, c’est leur humanité. Réflexion d’un confiné sur la portée étique d’une situation inédite…

« Et voici ma dernière remarque : pratiquez l’humanité. Nous n’en parlons jamais et pourtant, aujourd’hui, plus que jamais, c’est le moment de pratiquer l’humanité. Montrez un peu de gentillesse, faites preuve de compassion par rapport aux autres… » De qui sont ces mots ? Du gouverneur de l’État de New York s’adressant, le 21 mars 2020, aux New-Yorkais, à propos de l’aggravation de la crise sanitaire. Que l’éthique puisse ainsi s’inviter au sein du discours politique offrait matière à réflexion. D’autres voix publiques, d’ailleurs, venaient depuis quelque temps grossir le même choeur : des médecins, des journalistes, des écrivains, etc. En plein confinement, le fait que beaucoup aient spontanément interprété la nouvelle donne en termes de devoirs d’humanité m’a fait réfléchir, comme en écho, à ce passage où B. Elahi évoque comment « perfectionner notre humanité » :

…s’efforcer, au cours de sa vie quotidienne et au contact des autres, de se mettre à leur place, de faire pour eux le bien qu’on veut et fait pour soi-même, et d’éloigner d’eux, dans la mesure du possible, le mal qu’on ne veut pas pour soi-même et dont on cherche à se préserver.

Bahram Elahi, Fondamentaux du perfectionnement spirituel : le guide pratique, Paris, Dervy, 2019, chapitre 20.

Perfectionner son humanité, c’est, pour B. Elahi, l’un des trois « fondamentaux du perfectionnement spirituel », et cela passe nécessairement par une pratique in vivo, c’est-à-dire dans la vie concrète, au contact des autres. Et si l’épidémie actuelle de Covid-19 était l’occasion pour chacun d’un stage intensif de perfectionnement de son humanité ?

Se mettre à la place de l’autre. Quel autre ? J’ai commencé par une pensée générale : tous ceux qui sont malades, aux proches des personnes gravement malades ou décédées, aux personnels de santé épuisés mais aussi à tous qui doivent continuer à travailler parce que leur tâche est indispensable, et à tous ceux qui se trouvent en grande difficulté matérielle, financière, angoissés ou en détresse psychologique, ou bien enfermés, trop nombreux dans un espace exigu. Puis, les choses se sont précisées, fixées sur des personnes précises et des pistes d’action in vivo se sont esquissées :

  • Respecter les consignes collectives, avec rigueur, pour protéger les autres, les passants, mes proches, moi-même. Ne pas les respecter, c’est empiéter sur les droits de la société dans son ensemble.
  • Prendre soin de mes proches. Dans ces moments de confinement il y a beaucoup d’occasions de s’aider, de montrer son affection – en même temps que de s’énerver et de se heurter.
  • Prendre des nouvelles d’une personne isolée, ou bien de telle amie, dont le mari est malade, qui est inquiète.
  • Aider une voisine ou un voisin âgé. Beaucoup de belles histoires dans les médias qui ressemblent à des contes de Noël.
  • Faire un don à une association d’aide aux démunis, ou bien aider comme bénévole. Faire quelque chose, pour quelqu’un dans la détresse.
  • Regarder autour de soi – qui est dans la difficulté économique, financière ? Comment l’aider, quel geste faire ? Qui est dans la gêne, autour de moi ?

Et vous, quelles sont vos expériences de l’épidémie ? Quelle est votre réponse à ce qui se passe ? Quels dilemmes avez-vous vécus, où votre discernement a-t-il été mis à l’épreuve ? Quelles ont été vos occasions de perfectionner votre humanité ? Partagez vos expériences.

Deux Paroles de Vérité d’Ostad Elahi, comme possibles sources d’inspiration :

Certains dépensent des sommes énormes en œuvres de bienfaisance, mais si ça se trouve, le simple fait de demander, avec une affection sincère, des nouvelles de quelqu’un qui a besoin d’affection a plus de valeur. Le mot « bonté » englobe tout ce qui est bien et ne s’applique pas seulement à des actions spécifiques.

Ostad Elahi, Paroles de Vérité, Paris, Albin Michel, 2014, parole 256.

 

Ne croyez pas que le « droit d’autrui » se limite au seul respect des biens, de la vie et de la pudeur d’autrui. Même quand vous répondez avec indifférence, quand vous parlez en lançant des piques, quand vous froissez le cœur de quelqu’un, etc. c’est une transgression du droit d’autrui. Le droit d’autrui existe à tous les niveaux : entre mari et femme, enfants et parents, parents et enfants, avec les autres membres d’une même famille, entre voisins, gens du même quartier, de la même ville et ainsi de suite. Dans la mesure où Dieu a donné des droits à un être, cela crée un « droit d’autrui ».

Ostad Elahi, Paroles de Vérité, Paris, Albin Michel, 2014, parole 333.

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Portraits du soi impérieux (4) : le soi impérieux est rebelle

Cet article s’inscrit dans notre série consacrée aux « portraits du soi impérieux » :
► lire la présentation générale de la série : Portraits du soi impérieux (1) : une éthique de la transformation
► voir tous les articles de la série : Portraits du soi impérieux

 

Le soi impérieux est un anti-moi, c’est-à-dire une force contraire, rétive et tirant systématiquement dans la direction opposée à celle où veut nous mener notre moi réel, notre âme. Si l’on veut rencontrer le soi impérieux, rien n’est plus simple, il suffit de faire un mouvement dans le sens de l’éthique et du divin : aider quelqu’un sans rien attendre en retour, se taire là où on voudrait médire ou frimer, faire un effort pour nettoyer son esprit des pensées négatives, etc. La réaction est immédiate et l’on peut distinctement percevoir toute la force de résistance du soi impérieux cherchant à me freiner dans l’accomplissement de cet effort.

J’ai été blessé par les critiques de mon chef sur mes compétences professionnelles : je n’arrête pas de penser à ce qu’il m’a dit, à ce que je lui ai répondu, à ce que j’aurais dû lui répondre, à ce que je pourrais faire pour corriger cette impression qu’il a de moi ou mieux : pour me venger de l’humiliation qu’il m’a fait subir. J’ai beau faire, je ne peux pas m’empêcher de ressasser des pensées négatives sur lui : je le trouve injuste, rigide, obtus, caractériel…

Chacun a probablement eu ce genre d’expérience, celle d’une pensée obsédante, plus ou moins négative, qu’on tourne et qu’on retourne dans son esprit. Même si on essaie de s’en débarrasser, de « penser à autre chose », elle revient à la charge et ne nous laisse pas en paix. La plupart du temps, on s’en tient là et on ne cherche pas à lutter plus longtemps. Mais si d’aventure on tente de faire un effort réel pour chasser ces idées négatives et améliorer la qualité éthique de ses pensées, on a toutes les peines du monde à le faire. Faites l’expérience, essayez dans une situation semblable de considérer la situation avec objectivité. Par exemple, voir pourquoi vous avez subi ces critiques, considérer qu’elles sont peut-être justifiées, et même si elles ne sont pas justifiées, essayer de comprendre le point de vue de l’autre avec indulgence, calmer simplement sa rancune et sa colère. Vous verrez qu’il suffit d’envisager de changer votre vision sur l’événement pour que le soi impérieux provoque en vous une résistance acharnée, une véritable levée de bouclier émotionnelle (Comment ? Comprendre son point de vue ? Mais tu as vu le ton sur lequel il m’a parlé ? C’est injustifiable, il n’y a pas à sortir de là ! etc.). Pour réussir à donner à vos pensées un tour éthique (autrement dit, pour réussir à faire reculer le soi impérieux et en l’occurrence, l’orgueil) il faut un effort de volonté qu’il est en général impossible de fournir « à chaud ». Ce n’est que plus tard, quand les émotions négatives produites par l’événement se seront un peu calmées avec le temps, que vous pourrez revenir dessus pour essayer de vous raisonner et d’injecter dans votre esprit des pensées plus positives. Et encore, cela vous demandera de toute façon un très gros effort et une énergie qui ne peut vous venir que d’une très forte motivation éthique et spirituelle.

Autre expérience, qui permet de se rendre compte de la force de résistance du soi impérieux et qui peut être réalisée par tous ceux qui se sont fixé une pratique de prière régulière : essayez de prier de façon non pas automatique mais en vous concentrant sur le sens de chacun des mots que vous prononcez, comme lorsque vous parlez avec quelqu’un qui se trouve en face de vous. Soyez vigilant sur les pensées qui vous viennent à l’esprit dès que vous essayez de fournir cet effort. Il arrive forcément un moment où elles « décrochent », en général très rapidement, au bout de quelques minutes, souvent même quelques secondes. Au lieu de se concentrer sur le divin, et alors même que la langue continue à réciter, la pensée dévie et revient vers le terrain plus familier et plus facile des petites et grandes choses de la vie matérielle. Et cela ressemble assez rapidement et en exagérant à peine, à ceci :

Ô mon Dieu louange à Toi je Te prie parce qu’il faut que je sorte le linge de la machine sinon il sera jamais sec pour ce soir Toi qui es plein de miséricorde, zut ça me gratte dans le dos… de miséricorde, il faut que j’essaie de me concentrer, c’est pas facile Toi qui es bon, il fait pas chaud mais qu’est-ce qu’elles sont belles les étoiles ce matin, je Te supplie de m’absoudre heu… à quelle heure j’ai rendez-vous avec Géraldine de mes fautes et de mes péchés j’aime pas ce mot vraiment ça fait grenouille de bénitier Aide moi à être soumis à Ta volonté, préserve moi de tout ce qui est contraire à… fatigue… emmener les enfants à l’école… retard… Ta volonté… m’énerve cette alarme de voiture en plein quand je fais ma prière en plus… Allez, amen, il faut que je file.

Le soi impérieux dans toute sa force est dans cette résistance intérieure extraordinaire que l’on ressent dès qu’on veut se tourner, ne serait-ce que quelques minutes, vers le divin pour se rappeler sa dimension spirituelle et se détacher un peu des valeurs matérielles.

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Portraits du soi impérieux (3) : le soi impérieux est dominant

Cet article s’inscrit dans notre série consacrée aux « portraits du soi impérieux » :
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Le soi impérieux, on l’a vu, fonctionne sur la base des valeurs « terrestres » (ego et intérêts matériels). On pourrait résumer son action sur nous de la façon suivante : faire en sorte que nos pensées et nos aspirations se réduisent aux valeurs terrestres et nous faire oublier les valeurs célestes. Ou encore : nous faire agir uniquement en fonction de nos intérêts matériels et égoïstes, sans tenir aucun compte des intérêts des autres ni de ceux de notre dimension spirituelle.

Or on constatera en s’observant que, quelles que soient nos croyances et même si nous avons fondé notre vision du monde sur la foi en Dieu et les valeurs spirituelles, les valeurs terrestres imprègnent presque entièrement nos émotions et nos pensées. Sur la très large majorité d’entre nous, et sans que nous puissions rien y faire, l’attraction des valeurs terrestres est beaucoup plus forte que l’attraction des valeurs célestes. Nous éprouvons un attachement démesuré pour ces valeurs qui occupent notre esprit hors de toute proportion et nous font oublier les valeurs spirituelles, et c’est bien ce qui permet au soi impérieux d’asseoir sur nous sa domination.

Le déséquilibre initial

La domination du soi impérieux en nous est normale, du moins dans un premier temps (ce qui ne signifie pas qu’il faille s’y résigner). Il s’explique par le caractère immature de la part céleste de notre psyché, encore incapable de percevoir concrètement les enjeux spirituels et les bienfaits pourtant réels qui découlent de l’action éthique en terme de développement et de croissance de l’âme céleste. Pour dire les choses plus crûment, nous ne voyons pas très bien ce qu’un acte éthique – qui souvent suppose un effort d’abnégation et de renoncement – nous rapporte concrètement. Nous percevons difficilement comment il nous nourrit intérieurement et nous fait progresser. En revanche nous percevons parfaitement les enjeux de la vie matérielle (santé physique, réussite, sentiment de puissance, etc.) qui exerce ainsi tout naturellement son attraction sur nous. C’est cette différence fondamentale dans notre réceptivité aux valeurs matérielles et spirituelles qui explique le déséquilibre initial de notre nature et la domination naturelle du soi impérieux. Mais plus l’âme progresse et mûrit, plus on prend conscience de l’effet de nos actes positifs et négatifs sur elle, et plus le soi impérieux perd du terrain, jusqu’à ce que le déséquilibre se résorbe totalement.

Le déséquilibre initial en faveur du soi impérieux est renforcé par les valeurs dominantes de nos sociétés qui mettent en avant des modèles purement matérialistes de la réussite et du bonheur (argent, célébrité, beauté physique, individualisme, négation des valeurs spirituelles considérées comme enfantines et dépassées…). Un tel contexte est une aubaine pour le soi impérieux qui se voit conforté dans sa domination intérieure par les modèles extérieurs. Mais c’est aussi une aubaine pour la part céleste si elle a entrepris de lutter contre le soi impérieux : plus l’adversaire auquel elle est confrontée est fort, plus elle a de mérite à lutter et plus sa croissance s’en trouve accélérée.

Pour renforcer sa domination, le soi impérieux « occupe la place » et tend à étouffer toute réceptivité aux valeurs spirituelles en nous bombardant de pensées et d’émotions matérielles. Il suffit pour le voir de nous observer au quotidien. Quelles sont les questions qui nous préoccupent en général ? Combien de fois par exemple nous posons-nous ce genre de question :

« Pourquoi je fais ça ? Est-ce que c’est juste ? Est-ce que mon intention est bonne ? Est-ce que j’ai vraiment le droit ? Où est mon devoir dans cette affaire ? Est-ce que mon comportement ne risque pas de porter tort à quelqu’un ? Qu’est-ce que je peux faire pour l’aider ? Est-ce que cette attitude, cette pensée est vraiment belle ? Est-ce qu’elle est digne ? Quel est l’effet de ce comportement ou de cette pensée sur mon évolution spirituelle ?… »


Avouons-le, pour la plupart, nous ne pensons en ces termes que de façon très occasionnelle. D’autres questions, d’autres émotions en revanche occupent en permanence le flux de nos pensées et contribuent bien plus à façonner nos comportements de tous les jours :

« Est-ce que c’est dans mon intérêt ? Qu’est-ce que ça va me rapporter ? Comment faire pour en avoir plus ? J’ai peur. Est-ce que je vais réussir ? Si je ne réussis pas ce sera la catastrophe ! Que vont-ils penser de moi ? Je suis déprimé(e). Je ne vais jamais y arriver. Je suis nul(le). J’ai réussi, je suis le (la) meilleur(e) ! Qu’est-ce que j’ai bien répondu ! Je vais en parler, je vais me faire remarquer, je vais me faire bien voir. Est-ce qu’il (elle) m’aime ? Je ne l’aime pas. Quel abruti ! J’en ai marre ! Ça n’arrive qu’à moi des choses pareilles ! Elle n’a qu’à se débrouiller, ça ne me regarde pas. De quel droit se permet-il de me parler sur ce ton ? Ah malheur, pourquoi j’ai bafouillé ? J’aurais dû lui rabattre le caquet ! Elle a tout ça, elle. Quelle chance ! Et moi alors ? Pourquoi pas moi ? J’ai envie. Je veux. J’ai bien le droit… »


Notre image sociale, nos intérêts matériels, nos mépris, nos désirs, nos concupiscences, nos peurs, nos jalousies, nos frimes, nos déprimes, notre volonté de puissance… nous sommes littéralement imbibés de toutes ces préoccupations plus ou moins conscientes qui nous habitent et résonnent tout naturellement dans notre esprit. Elles ne présentent pas nécessairement de caractère illégitime en elles-mêmes, mais elles occupent le terrain de notre conscience. Si nous n’y prenons pas garde, si nous les laissons prendre toute la place, elles constituent dans notre pensée comme un bruit de fond favorable à la domination du soi impérieux.

Une étape décisive dans le repérage du soi impérieux est de reconnaître en soi cette domination : de se dépouiller de l’illusion tenace d’être au-dessus de cela, de se défaire de l’idée qu’on se porte plutôt bien du côté de l’éthique. Ressentir pour son âme céleste quelque chose comme la sensation de celui qui, après une ou deux décennies d’une vie de bon vivant, s’aperçoit soudain qu’il s’est empâté, qu’il s’essouffle, qu’il a mal au dos et qu’il doit réagir d’urgence s’il ne veut pas être décrépi avant l’âge. Réagir donc, sans honte et sans désespoir, parce que la domination du soi impérieux est normale tant que notre âme est immature. Sans résignation non plus, parce que reconnaître cette domination, ce n’est pas l’accepter, c’est mesurer la force de son adversaire avant d’entrer dans l’arène. D’ailleurs, dès qu’on a reconnu le soi impérieux en soi et dès qu’on s’est engagé sincèrement dans la lutte, on ne peut plus parler de domination. Même si le rapport de force reste inégal, le soi impérieux, une fois découvert, n’est plus le seul maître à bord.

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Un manuel pour l’étudiant en nouvelle médecine de l’âme

 

Bahram Elahi, Fondamentaux du perfectionnement spirituel : le guide pratique, Paris, Dervy, à paraître novembre 2019.

« Cette Voie, disait Ostad Elahi, n’est pas la voie des mots, c’est la Voie de l’action et on y progresse uniquement par l’action »* . Mais comment passe-t-on à l’action ? Par où commencer ? Et dans quel esprit faut-il travailler ? L’exposé des fondements de la spiritualité naturelle – cette spiritualité qu’Ostad Elahi décrivait comme « la nouvelle médecine de l’âme » – appelait un complément pratique, un viatique, une sorte de livret de l’étudiant. C’est chose faite désormais avec la parution de ce Guide pratique. Son auteur, Bahram Elahi, annonce qu’il sera prolongé par une série de quatre autres volumes à paraître. L’ensemble constitue les Fondamentaux du perfectionnement spirituel, et ce livre-ci en est incontestablement le noyau. Ponctué d’encarts et de schémas, il a été conçu comme un manuel, et c’est comme tel qu’il convient de l’aborder : le Guide pratique est le manuel de la nouvelle médecine de l’âme.

* Ostad Elahi, Paroles de Vérité, Paris, Albin Michel, 2014, parole 6.

L’ouvrage répond plus particulièrement à un double objectif :

  1. exposer de manière synthétique les notions et les principes qui sont à la base du perfectionnement spirituel de l’homme, qui lui permettront d’accomplir sa nature et d’atteindre son but (« la Perfection ») ;
  2. présenter les instruments et les méthodes qui permettront à chacun de mettre en œuvre ce perfectionnement de manière pratique (« in vivo »), sur le terrain de la vie quotidienne, dans une perspective de transformation de soi.

Les figures du moi

C’est dans cet esprit que Bahram Elahi recommande, préalablement à la lecture de l’ouvrage, l’étude attentive d’une dizaine de figures détaillant la structure et le fonctionnement de l’âme (ou « moi réel »), semblables aux schémas anatomiques et physiologiques employés pour l’étude du corps humain dans le domaine médical. Le lecteur est invité à s’y projeter mentalement en se suggérant qu’il s’agit de son propre moi. Cet exercice préparatoire doit le mettre en condition pour aborder le commentaire détaillé qui constitue la riche matière des chapitres qui suivent.

Thèmes directeurs

L’avant-propos et le prologue insistent sur l’orientation résolument pratique de l’ouvrage, tout en expliquant pourquoi il est nécessaire de définir un cadre général – mais aussi une terminologie spéciale, suffisamment précise – afin de bien orienter ses « travaux pratiques » en matière spirituelle.

Plusieurs thèmes directeurs se dégagent de ces chapitres introductifs.

  • Développer son humanité. Nous sommes dans l’ignorance de ce que nous sommes réellement : « nous ne savons pas qui nous sommes réellement ni quelle est notre Origine, pourquoi nous sommes sur terre, ni surtout quel est notre devoir essentiel dans ce monde ». Pour s’extraire de cet état d’« amnésie spirituelle » (voir chap. 10), il est nécessaire d’amorcer un travail de transformation de soi dont l’objectif dernier est de se rendre « acceptable » pour rejoindre son Origine et bénéficier sans limite de la générosité de l’Un. Cette transformation de soi consiste principalement à identifier – puis à lutter contre – le « soi impérieux », cette puissante énergie psychique en nous qui pousse à penser et agir à l’opposé de l’éthique et qui est la cause véritable du mal et du malheur parmi les hommes (voir chap. 11 et chap. 14). Envisagé de cette manière, le perfectionnement spirituel n’est rien d’autre que le perfectionnement, par chacun, de son humanité.
  • L’éducation de pensée juste. Pour mener cette tâche à bien, il faut prendre conscience du fait que la transformation de soi obéit à des conditions et des schémas de causalité précis. Le perfectionnement de notre humanité passe donc par une éducation de pensée portant sur les « principes éthiques et divins justes » qui constituent les conditions du perfectionnement spirituel (les « principes essentiels » sont détaillés au chap. 1, ainsi qu’au chap. 15). Pour enclencher une véritable dynamique de transformation, cette éducation doit être appuyée sur une foi bien ajustée (d’où des développements importants sur le sens qu’il convient de donner aux mots « Dieu » et « divin », mais aussi sur l’idée de « guidance divine », aux chap. 3-5 et 18).
  • La raison saine. L’« éducation de pensée juste » est un apprentissage comparable au cursus d’une science expérimentale telle que la médecine. Elle doit conduire au développement d’une « raison saine » (voir chap. 2), c’est-à-dire une raison capable d’appréhender la dimension spirituelle des choses en plus de leur dimension matérielle.

    « Pour arriver à la Perfection, il est […] nécessaire d’aborder le perfectionnement spirituel comme le cursus d’une science expérimentale, semblable à la médecine, ce qui signifie notamment que tout ce que l’on veut comprendre en spiritualité, il est indispensable de le comprendre à travers sa raison et sa conscience de soi habituelle (état normal de la conscience de soi) en évitant tout état de conscience modifiée (état anormal de la conscience de soi) qui perturbe la raison. »

Les concepts fondamentaux et les principes de la nouvelle médecine de l’âme ont un caractère universel :

« ils concernent toutes les créatures douées de raison, sans restriction, et bien entendu tous les hommes, quelles que soient leur culture ou leur confession ».

Bahram Elahi ajoute :

« D’un bout à l’autre, j’ai été guidé par le souci de ne pas en rester à une approche théorique. J’ai voulu dégager l’âme de ces vérités, et frayer le chemin qui permet à chacun d’y accéder. »

Une approche pragmatique

C’est dans cet esprit que plusieurs chapitres reviennent sur la nécessité de développer une approche pragmatique de la spiritualité. C’est en effet le seul moyen de développer effectivement sa raison saine. Les principes éthiques et divins justes, chacun doit les expérimenter et les assimiler « in vivo », c’est-à-dire de manière personnelle, dans le cadre concret de la vie quotidienne et au contact des autres (chap. 6-7).

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À Lire également : « Fondamentaux du perfectionnement spirituel : le Guide Pratique par Bahram Elahi » paru dans Le Monde des Religions le 29 octobre 2019.

La « nouvelle médecine de l’âme » remplit ainsi une fonction thérapeutique que chacun doit pouvoir vérifier pour son compte : appuyée par une raison saine, elle permet de « discerner et connaître les vérités relatives à l’état de santé de son âme » et de « traiter ses points faibles ou défauts caractériels d’ordre éthique ou divin ».

Le Guide pratique décrit en ce sens les démarches concrètes qui sont requises pour parvenir à se connaître, c’est-à-dire à reconnaître en soi-même les manifestations des défauts caractériels d’origine animale, tels que la dureté de cœur, l’orgueil, l’avidité, le manque de volonté, l’ingratitude, etc. (chap. 13). Ce travail de connaissance de soi suppose de déplacer le centre de gravité de la conscience : il s’agit de sortir de son ego (le « moi conscient de surface ») pour atteindre le « moi conscient profond » ou « guide intérieur » à travers lequel s’exprime en particulier ce que l’on appelle couramment la « voix » de la conscience (chap. 10-11).

Toujours dans le souci d’aiguiser notre attention aux conditions réelles de la pratique spirituelle, le Guide pratique décrit le mode opératoire qui permet de lutter efficacement contre les pulsions, les désirs et les ruses du « soi impérieux » à travers lequel s’expriment les points faibles en activité (chap. 14).

Une redéfinition de la prière

Parmi les outils et méthodes que l’auteur recommande en accompagnement de cette pratique « in vivo », l’exercice quotidien d’« attention-dialogue » occupe une place centrale. Sa signification et ses modalités concrètes sont détaillées au chap. 12. Il s’agit de rien de moins que d’une redéfinition du sens même de la prière, au-delà des conventions rituelles et des détails accessoires :

« Ce que nous appelons “attention-dialogue” n’est pas une prescription rituelle particulière mais une forme de prière universelle, praticable par toute personne qui est sincèrement en quête de Vérité, quelles que soient sa croyance et sa culture. »

C’est dire que l’attention-dialogue est parfaitement compatible avec la pratique des prières rituelles prescrites par les religions. Mais de même qu’Ostad Elahi a défini une « quintessence des religions » qui en extrait les principes fondamentaux et universellement partageable (chap. 4), on pourrait dire que ce chapitre sur l’attention-dialogue concentre une sorte de quintessence de toute prière sincère.

Bahram Elahi aborde ce sujet à partir d’un faisceau de notions qui mobilisent à nouveau les schémas présentés en ouverture du livre. Il s’agit en effet de contrôler les flux de pensées qui traversent le moi, tout en dirigeant son attention vers son « guide intérieur » pour ne pas se laisser happer par les préoccupations qui agitent constamment l’ego. Positivement, on s’efforcera de concentrer son attention sur le « flux divin » qui enveloppe toute chose, et à travers lequel s’exerce la générosité de l’Un. À quoi s’ajoutent certaines conditions concernant l’intention qu’il convient d’adopter pour bien orienter sa prière. L’enjeu est notamment de se défaire d’une conception spontanément (et parfois subtilement) mercantile de la prière, sur le modèle « donnant-donnant ».

Conclusions

L’ouvrage se conclut sur une série de courts chapitres récapitulatifs : une analogie simple (celle du trajet en automobile) se trouve développée dans tout son détail pour résumer les différents enjeux du parcours du perfectionnement (chap. 17, « En route vers l’Origine ») ; une dernière mise au point est consacrée à la signification du mot « Dieu » et à ses contrefaçons imaginaires (chap. 18) ; une « recommandation » nous rappelle à notre « devoir essentiel » (chap. 19), tout en précisant au passage la portée du terme « Vérité » ; enfin, « quelques points pratiques clés » (chap. 20) permettent de revenir de façon synthétique sur les trois aspects essentiels du « cycle des fondamentaux » du perfectionnement spirituel : 1°) ajuster sa foi, 2°) développer suffisamment sa raison saine, 3°) perfectionner son humanité.

L’épilogue qui clôt l’ouvrage remet tout en perspective en se fondant notamment sur un manuscrit inédit d’Ostad Elahi. Chacun pourra le découvrir par lui-même. Pour le lecteur qui a traversé le dense massif des deux cents et quelques pages de cet ouvrage, ce chapitre est comme une récompense. Il ouvre une lucarne sur la scène prodigieuse sur laquelle se joue le perfectionnement des âmes ; il fait pressentir concrètement, profondément, l’ampleur de l’enjeu.

Laissons pour finir la parole à l’auteur :

« nous recommandons avec insistance de ne pas négliger le côté spirituel de notre vie sur terre et de ne pas y gaspiller notre temps précieux pour des pacotilles. »

L’étudiant qui s’apprête à s’engager dans le cycle des fondamentaux du perfectionnement spirituel, ou qui veut en approfondir les matières, saura trouver dans cette exhortation une motivation supplémentaire. Désormais muni d’un nouveau manuel, il n’a d’une certaine façon plus d’autre choix que de se mettre au travail.

 

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Portraits du soi impérieux (2) : le soi impérieux est impérieux

Cet article s’inscrit dans notre série consacrée aux « portraits du soi impérieux » :
► lire la présentation générale de la série : Portraits du soi impérieux (1) : une éthique de la transformation
► voir tous les articles de la série : Portraits du soi impérieux

 

Si l’on parle de « portraits » au pluriel, c’est pour mieux rendre compte de cette figure protéiforme et insaisissable de notre vie intérieure. Car le soi impérieux est un modèle mouvant qui rend très difficile le travail du peintre. On ne sait jamais vraiment où le trouver quand on le cherche et on le trouve souvent là où on ne le cherche pas, parfois dans nos comportements extérieurs, plus souvent encore dans nos pensées et nos émotions, dans nos activités les plus quotidiennes aussi bien que dans nos actions en apparence les plus spirituelles et les plus nobles. Le soi impérieux est comme un rhizome qui court et s’étend en souterrain dans le Soi. On n’y a accès qu’à travers les pousses qui de temps en temps se révèlent au niveau de notre conscience, mais quoiqu’il arrive, on ne parvient jamais à le déterrer entièrement et il est toujours là. On se contentera ici d’en présenter quelques manifestations, telles que nous avons pu les percevoir en nous-mêmes et à travers les expériences que nous avons recueillies. Ces portraits se recoupent et se rejoignent souvent. Pour la clarté de l’exposé, on va les distinguer les uns des autres, mais le plus souvent le soi impérieux se présente à nous sous plusieurs facettes et sur plusieurs niveaux en même temps, achevant ainsi de nous confondre et de nous troubler.

L’objectif n’est donc pas de présenter un portrait complet du soi impérieux, mais de donner, à travers des exemples, quelques moyens de repérer cet adversaire aux multiples visages dont l’arme la plus redoutable est précisément de se rendre indétectable. Les expériences évoquées ne sont pas nécessairement les plus subtiles que nous ayons vécues ou observées, mais ce sont celles qui pouvaient être racontées. Car au-delà d’un certain degré de subtilité, la confrontation avec le soi impérieux est difficile à mettre en mots, il appartient à chacun de la vivre et d’en mesurer toute la richesse.

Le soi impérieux se manifeste communément sous la forme d’une pulsion brute ou impérieuse. Cette pulsion nous pousse à agir ou à penser d’une façon qui assouvisse nos désirs illégitimes sans tenir compte de la raison, du bien et du mal ou du droit d’autrui. Elle produit en nous des envies, des attractions, des émotions parfois banales et parfois si délicieuses qu’il est impossible d’y résister sans de solides raisons.

« Le soi impérieux est une puissante énergie psychique, nuisible à l’âme, produite dans notre inconscient psychique par l’activité de nos points faibles caractériels, et qui se traduit au niveau de notre moi conscient par des pulsions, des désirs et des suggestions antiéthiques et antidivins. »

Bahram Elahi, La Voie de la Perfection – Introduction à la pensée d’Ostad Elahi, Paris, Albin Michel, 2018, p. 47.

  • Envie de se mettre en avant : quelqu’un raconte son histoire et je le coupe brutalement pour accaparer la parole et raconter mon histoire à moi, similaire, mais tellement plus intéressante.
  • Envie de posséder quelqu’un : je vis en couple et je suis pris(e) de désir pour une autre femme ou un autre homme.
  • Envie et jalousie : mon collègue a eu la promotion que j’aurais aimé avoir, depuis je lui trouve tous les défauts et je dis autour de moi tout le mal que je pense de lui.

Sous sa forme exacerbée, la pulsion impérieuse est comparable à une lame de fond qui fait craquer les digues de la raison et de la conscience morale, renversant sur son passage toutes les règles sociales, les principes éthiques ou les bonnes résolutions que nous avons pu prendre : c’est la colère noire, la haine vengeresse ou encore, sur le mode déficient, les gestes suicidaires. C’est aussi l’ensemble des comportements addictifs que nous pouvons avoir : le démon du jeu, l’alcool, la cigarette. Sous une forme moins spectaculaire, l’addiction à la télévision, à Internet ou aux jeux vidéo relève aussi du soi impérieux : le plus souvent, on sait bien qu’on devrait arrêter, mais les meilleures raisons du monde n’arrivent pas à nous donner la force de le faire. Que nous en soyons conscients ou non, la pulsion impérieuse a pris le contrôle de notre volonté.

J’ai une addiction à l’information. Cela se traduit par le fait que, de manière compulsive, dès que j’en ai l’occasion, j’ai besoin de consommer de l’information, que ce soit la TV, Internet ou des magazines. A la base, il s’agit peut-être d’une curiosité intellectuelle qui est une bonne chose. Mais le problème est que cela peut prendre des proportions démesurées : je peux rester parfois très tard le soir à lire des informations sur Internet, ou encore pendant un jour de congé, alors que j’ai mille choses à faire pour lesquelles j’ai pris un engagement vis-à-vis de moi-même ou de ma famille, je passe plusieurs heures devant mon écran.

Alors même que je sais le caractère négatif de cette attitude, son caractère stérile voire nuisible, alors que je suis conscient que j’éprouverai du remords et du regret pour les occasions gâchées à m’abandonner ainsi, je dérape malgré tout. Alors je me fixe explicitement des « pénalités » du type : « Puisque tu as exagéré hier, pas de TV ni d’Internet aujourd’hui », mais je ne parviens guère à m’y tenir. Toujours je retombe dans les arguments du type : « Allez, pendant que tu prends ton repas, tu peux bien regarder 5 minutes les nouvelles » ; ou encore : « Allez, qu’est-ce que ça coûte de regarder tel site 5 minutes ? », 5 minutes qui se transforment évidemment toujours en 1h ou beaucoup plus et ne me laissent plus le temps de faire dans de bonnes conditions tout ce que j’avais promis de faire…

La pulsion brute et impérieuse du soi impérieux est ici clairement identifiable : elle nous pousse à accomplir une action nuisible, et, alors même que nous sommes parfaitement conscient du caractère illégitime de cette action, alors même que la conscience blâmante fait entendre sa voix, elle bloque, par sa force et son intensité, toute manifestation de la raison ou de la volonté : le soi impérieux règne en maître sur nous.

« En général, il attaque en force par le biais de pulsions impérieuses, telles qu’une bouffée d’orgueil, de jalousie ou de haine, ou bien un désir illicite irrépressible. On ressent alors très clairement sa présence et son activité en nous. Ces attaques en force peuvent parfois aller jusqu’à un état de crise paroxystique, un « putsch émotionnel », qui désactive la raison et notre volonté de résister, permettant au soi impérieux d’assouvir sans frein ses pulsions. La personne qui subit une telle crise se transforme en un pantin qui obéit corps et âme aux ordres de son soi impérieux, sans penser aux conséquences, ni même avoir conscience de la laideur de l’acte qu’elle est en train de commettre, et ce même si elle est par ailleurs très croyante et très morale. N’étant plus guidée que par les pulsions et désirs dictés par son soi impérieux, elle brise les interdits et n’est réceptive à aucun conseil, semblable à un drogué en état de manque qui cherche à obtenir sa dose par tous les moyens. Et s’il lui arrive d’avoir un sursaut de mauvaise conscience, c’est toujours après coup. »

Bahram Elahi, La Voie de la Perfection – Introduction à la pensée d’Ostad Elahi, Paris, Albin Michel, 2018, pp. 61-62.

L’un des signes les plus sûrs de l’action du soi impérieux, c’est le sentiment d’urgence, la pulsion impérieuse, quasi irrépressible qui nous porte vers un acte ou un comportement. Nous sommes toujours fortement motivés pour tout ce qui va dans le sens du soi impérieux alors que nous sommes rarement motivés a priori pour fournir un effort allant dans le sens éthique ou spirituel.

Je suis professeur. Une élève vient me confier un jour qu’un de mes collègues a tenu contre elle des propos racistes. Je suis outrée et je me rends en salle des professeurs avec la ferme intention de dénoncer ce fait auprès de mes collègues et peut-être même auprès du proviseur. Je me sens investie d’un double devoir : celui de citoyenne et celui de professeur, chargée aussi de protéger ses élèves contre les abus. Je me prépare à faire un véritable esclandre, j’entends d’avance les paroles indignées qui vont être prononcées : « Comment ? C’est une honte ! Tu te rends compte, etc. ». Tout en marchant, je m’aperçois cependant que j’ai étrangement hâte d’arriver et de raconter tout ça aux autres. J’en éprouve même un certain plaisir alors que logiquement ça devrait être une affaire plutôt pénible : il s’agit tout de même de dénoncer un collègue pour une faute grave, tout cela sur la seule foi d’un récit d’élève. Est-ce que j’ai pris la peine de vérifier que l’accusation était fondée, qu’il n’y avait pas d’exagération ? Non. Pourquoi alors cet empressement à aller raconter mon histoire à qui veut l’entendre ?… Évidemment, il y a cette expérience cuisante, où ce collègue avait souligné en plein conseil de classe, devant le proviseur et les représentants des parents, que certains élèves s’étaient plaints de mes retards répétés. Évidemment je lui en veux. Je m’arrête dans le couloir. Il y a du soi impérieux là-dessous. Il va falloir que je trouve une autre solution que l’esclandre.

Le devoir de citoyenne ici, ressemble fort à de la vengeance et peut-être aussi au besoin de se faire une image de femme passionnée et engagée pour les grandes causes, de façon à effacer l’image moins reluisante de professeur toujours en retard. Et le signe qui a permis à cette enseignante de s’arrêter à temps, c’est bien le caractère impérieux de la pulsion qui la pousse à accomplir coûte que coûte son « devoir ». En général, on le sait bien, accomplir son devoir fait partie des activités pour lesquelles il faut fournir un effort. Si je n’ai aucun effort à fournir, si au contraire j’y suis entraîné de façon quasi compulsive, il est fort probable que ce prétendu devoir ne soit en réalité rien d’autre qu’une manifestation déguisée du soi impérieux.

 

Le soi impérieux est impérieux : arrivez-vous à identifier cette caractéristique en vous dans l’heure qui vient de s’écouler ?

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Le soi impérieux est impérieux : arrivez-vous à identifier cette caractéristique en vous dans la journée qui vient de s’écouler ?

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Le soi impérieux est impérieux : vous a-t-il déjà embarqué dans une action de manière pulsionnelle en lui donnant une coloration tout à fait éthique et légitime ?

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Comment avez-vous fait ou faites-vous a posteriori la différence entre pulsion du soi impérieux maquillée d’éthique une part, et le sentiment d’urgence éthique louable et légitime d’autre part ?

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Portraits du soi impérieux (1) : une éthique de la transformation

Voici le premier article d’une longue série consacrée à la pratique de l’éthique, et plus spécialement à l’identification de la source principale de nos tendances anti-éthiques : le soi impérieux. La Voie de la Perfection en propose une définition précise :

« une puissante énergie psychique, nuisible à l’âme, produite dans notre inconscient psychique par l’activité de nos points faibles caractériels, et qui se traduit au niveau de notre moi conscient par des pulsions, des désirs et des suggestions anti-éthiques et anti-divins ».

Le paradoxe est qu’en opposant à nos démarches éthiques la résistance la plus acharnée, le soi impérieux constitue en même temps la condition opératoire du perfectionnement spirituel. De ce point de vue, il pourrait bien être notre meilleur ennemi. Il est donc urgent que nous nous familiarisions avec lui, en tâchant d’abord d’en dresser le portrait, ou plutôt une série de portraits ; l’expérience montre en effet qu’il est multiforme, et qu’il ne cesse de renaître. Comment en détecter les manifestations ? Sous quels visages le reconnaître ? Et d’abord, de quelle éthique parle-t-on ?

L’éthique minimale et l’éthique statique

Il existe une sorte de minimum éthique qui relève plus de l’habitude sociale que d’autre chose : c’est une éthique qui consiste en gros à ne pas tuer, ne pas voler, et à respecter un certain nombre de règles afin d’être accepté par la société. Si l’on s’arrête à ce niveau, il n’y a pas de question à se poser tant qu’il n’y a pas « mort d’homme », ou du moins, tant qu’il n’y a pas de remise en cause patente des convenances sociales et des règles habituelles de politesse (insultes, ingratitude grossière, vantardise, manque de discrétion manifeste, absence affichée de toute compassion et de tout sentiment de solidarité, etc.). C’est une éthique minimale et tout extérieure qu’il faudrait plutôt appeler savoir-vivre, ou, pour employer le mot des pédagogues « savoir-être » : être poli et respecter les règles qui rendent possible la vie en commun, sans autre but que de vivre agréablement avec ses semblables ou d’améliorer la rentabilité des entreprises. Cette éthique a certes son utilité sociale, mais elle reste superficielle. Si l’on se limite à ses principes, on considère en réalité que les marques extérieures de moralité sont plus importantes que l’état d’esprit intérieur : il suffit d’être modeste, il est inutile d’être humble ; il suffit d’avoir du tact et de la délicatesse, il n’est pas vraiment nécessaire d’être compatissant ; il suffit d’être poli, et on a le droit de mépriser intérieurement autrui ; il suffit de cacher sa joie, mais rien n’interdit de se réjouir secrètement de son échec ; il suffit de rester discret, et rien n’empêche d’en dire du mal quand il n’est pas là.

Cette éthique tout extérieure mérite à peine le nom d’éthique tant elle est exclusivement liée à l’intérêt social : c’est la peur du gendarme ou la peur de déplaire qui m’empêchent de faire le mal, c’est le désir de plaire, d’être admiré ou de réussir socialement qui me poussent à faire le bien. Pour avoir réellement une valeur, il faudrait que ces comportements extérieurs soient fondés sur une réalité intérieure. C’est bien la raison pour laquelle on admire la sincérité chez les autres (« Il avait l’air vraiment touché… ») ; c’est aussi la raison pour laquelle on est parfois heureusement surpris de se voir soi-même capable d’éprouver profondément quelque sentiment noble.

A un niveau plus profond se trouve l’éthique qui nous vient de notre éducation. Elle nous permet de respecter facilement un certain nombre de principes qui nous ont été inculqués dès l’enfance (ou acquises au cours des vies passées). Ainsi certains portent en eux une ou plusieurs qualités très positives sans être engagés dans une démarche éthique active : par exemple ils ne mentent jamais, ou ils sont d’une honnêteté scrupuleuse, ils ne cèdent jamais à la paresse, ou encore ils sont naturellement serviables sans avoir à fournir pour cela d’effort particulier. Ces qualités sont certes précieuses, mais si elles sont le fruit de l’éducation reçue plutôt que d’une démarche volontaire, elles restent comme isolées et figées. On peut très bien ne jamais mentir (parce qu’on a été comme programmé pour cela) mais être par ailleurs un parfait égoïste et refuser de faire le moindre effort pour s’améliorer. Les qualités qui nous viennent de l’éducation sont réelles mais elles relèvent d’une éthique statique : elles sont données à l’avance et il en va de même pour nos défauts. On est ce qu’on est, on ne se refait pas, ce qui fait qu’on néglige les notions de progression et d’effort conduisant à une véritable transformation de soi.

L’éthique du perfectionnement

Il est une éthique d’un autre ordre, une éthique de la transformation ou du perfectionnement dont les objectifs et la pratique s’étendent largement au delà des exigences de l’éthique minimale et de l’éthique statique que nous venons de décrire.

Le but de l’éthique du perfectionnement n’est pas seulement d’assurer un ordre social qui rende possible la vie en commun, il ne s’agit pas non plus de respecter un principe par habitude, sans vraiment comprendre, simplement parce qu’on nous a appris à le faire quand nous étions enfant. C’est une éthique de la transformation dont la fonction est de nourrir l’âme humaine pour la faire croître et progresser jusqu’à en transformer radicalement la substance. Cette éthique tout intérieure ne s’oppose pas à l’éthique sociale habituelle. Bien au contraire elle l’englobe et lui donne une dimension plus profonde et plus authentique. Pratiquer cette éthique est le moyen qui nous a été donné pour développer notre connaissance de nous-même et du monde. Ne pas la pratiquer, c’est du coup rester dans une sorte d’enfermement et d’immobilité inconsciente et égoïste, confortable en apparence, mais peu productive et au bout du compte terriblement morne, puisqu’elle ne nous fait pas évoluer intérieurement.

La pratique de cette éthique approfondie repose sur une sensibilité affinée. Plus on développe sa sensibilité éthique, plus on se rend compte du travail qui reste à faire sur soi car plus le niveau d’exigence est élevé. C’est une pratique qui demande du courage car on ne peut l’aborder qu’en commençant par reconnaître en soi des défauts qu’on n’aurait jamais pensé avoir. On s’aperçoit avec étonnement qu’il y a tous les jours mille façons subtiles de « tuer », de « blesser », de « voler », autrement dit de léser les droits d’autrui, sans que rien n’y paraisse. On commence à prêter attention à ces petits riens qui recèlent pourtant tout un monde de connaissance pour peu qu’on fasse l’effort de les analyser. Retenons simplement pour l’instant que la pratique de l’éthique consiste concrètement à lutter activement et sans relâche contre la pression anti-éthique que nous percevons de plus en plus clairement en nous au fur et à mesure que notre sensibilité s’affine.

La vie comme occasion éthique

Évitons toutefois d’emblée le malentendu : on se tromperait si on imaginait que la perspective présentée ici suggérait simplement une éthique du pinaillage, s’obstinant à couper les cheveux en quatre et à créer des cas de conscience artificiels. Affiner sa sensibilité éthique, ce n’est pas simplement mettre une loupe sur les divers recoins de notre vie intérieure pour le plaisir de l’introspection, c’est plutôt un état d’esprit, une hypothèse de départ sur la façon dont on a décidé de mener sa vie. Il s’agit de vivre une vie normale au sein de la société, avec une famille, un travail, la recherche du bien-être, de la réussite sociale, etc. ; mais il s’agit dans le même temps d’y infuser une dimension différente et de vivre cette vie comme une occasion de transformer son âme par la pratique de l’éthique. Cette dimension ne vient pas se surajouter à mon existence comme un hobby ou une activité optionnelle, elle en fait intimement partie et l’imprègne tout entière en touchant à ma vision du monde. Dans cette perspective, l’éthique n’est pas un moyen mis à ma disposition pour vivre mieux : c’est la vie qui est un moyen mis à ma disposition pour me développer éthiquement.

Cette conception de l’éthique est inséparable d’une conception spirituelle de l’existence : elle prend sens dans la mesure où elle est tendue vers un idéal de perfectionnement de l’être. Nous ne sommes pas destinés à rester tels que nous sommes mais nous portons en nous un potentiel de perfectionnement qui nous permettra à terme de rejoindre le Créateur. La vie terrestre n’est donc pas une fin en soi mais une étape nécessaire dans un processus plus large de transformation et de maturation spirituelle qui doit nous conduire vers notre but.

Dans cette optique, la pratique de l’éthique du perfectionnement[1] est le moyen qui m’est donné de nourrir mon âme afin de la maintenir en bonne santé, de lui éviter les diverses maladies qui peuvent l’atteindre et de lui assurer une croissance harmonieuse en développant en moi les vertus proprement humaines : altruisme, bonté, générosité, respect des droits de chaque être et de chaque chose, juste humilité, juste regard sur les choses, indulgence, sincérité, noblesse d’âme, courage, volonté, force de caractère… — toutes ces vertus humaines étant appliquées de façon juste, équilibrée et adaptée à chaque circonstance.

[1] Les principes de l’éthique au sens où nous l’entendons sont accessibles à tous et correspondent aux principes fondamentaux et universels de l’ensemble des religions révélées.

Rencontre avec le soi impérieux

Cela se passe un peu comme dans les jeux vidéo. Après le niveau 1 de l’éthique (l’éthique minimale), nous passons au niveau 2, dans un monde qui présente des traits communs avec celui du niveau 1, mais qui est plus vaste et plus complexe, avec des règles supplémentaires et de nouveaux personnages. De fait, dès qu’on envisage l’éthique sous l’angle un peu approfondi que nous venons de décrire, on fait très rapidement la rencontre d’une nouvelle figure intérieure : le soi impérieux. Nous parlions plus haut de la pression anti-éthique qu’on ne manque pas de percevoir dès qu’on cherche à affiner sa sensibilité. Cette pression, c’est précisément le soi impérieux, notre adversaire éthique. Qu’on en soit conscient ou non, il agit en nous en permanence, il est à l’origine de toutes nos pulsions, de toutes nos actions, de toutes nos émotions et de toutes nos pensées anti-éthiques. Sa première caractéristique est d’être insaisissable. Silencieux et discret, il sait se faire oublier pour prendre à notre insu les commandes de notre être. Cet ennemi intérieur a toutefois son utilité. Il nous pousse à faire le mal, mais ce n’est pour autant pas une substance mauvaise. On verra que tout en s’opposant à nous, il est indispensable à notre progression, de la même façon que les microbes sont à la fois une menace pour le corps et nécessaires au renforcement de son système immunitaire, ou comme le frottement du sol constitue à la fois le frein et la condition nécessaire au mouvement de la roue.

 

Le but de cette série d’articles est de brosser un portrait de cet adversaire intérieur avant de donner quelques conseils pratiques et quelques pistes de lutte. Il se fonde essentiellement sur des analyses d’expériences vécues, dont on trouvera les récits au fur et à mesure du développement. De fait, un discours purement théorique sur le soi impérieux n’aurait pas grand intérêt car tant qu’on n’a pas sérieusement abordé la lutte contre lui, on ne peut véritablement prendre conscience de sa présence. Le concept de soi impérieux s’appuie toutefois sur un modèle théorique élaboré, celui d’Ostad Elahi. Dans le cadre de ce modèle, loin de la représentation populaire du « petit diable » qui agit en nous, et loin des discours culpabilisants sur la corruption de la nature humaine, le concept de soi impérieux constitue un outil dynamique et formidablement efficace de progrès éthique et spirituel.

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Lutter contre la médisance

Dans Paroles de Vérité, Ostad Elahi dit :

« Je vous recommande de demander dans vos prières la miséricorde et la grâce pour tout le monde. N’injuriez jamais les gens, ne les maudissez pas et ne médisez pas d’eux car vous en subiriez vous-même la réaction. […] Tout ce que l’homme fait de bien lui revient à lui-même, à condition qu’il mette lui-même en pratique ce qu’il recommande aux autres. Une bonne intention engendre un bon effet. De la même façon, la médisance et la calomnie ont un effet négatif qui retombe sur la personne elle-même. »

Ostad Elahi, Paroles de Vérité, parole 323, Paris, Albin Michel, 2014.

 

Dans le cadre d’une pratique sur la parole positive, j’ai essayé de lutter pendant quelques mois contre la médisance. Comme toute pratique, celle-ci commence par une réflexion théorique. Ostad Elahi définit la médisance de manière relationnelle : est médisance (qeybat), tout ce que l’on dit d’une personne derrière son dos, mais que l’on ne se permettrait pas de dire en sa présence. Comme l’écrit Soudabeh Marin : « La médisance est donc parole sur l’absent. Du reste, le mot qeybat lui-même traduit précisément cet état de fait car il a une double signification : d’une part la médisance, et d’autre part l’absence » (voir cet article). La pratique se poursuit par une investigation des symptômes (quelle forme prend chez moi la médisance ? Dans quelles situations-types ?) et des causes (qu’est-ce qui en moi fait que je médis ?), avant d’engager la lutte en tant que telle.

Pour ma part, les situations de médisance effective ou potentielle sont liées à des conflits ou rivalités d’ordre professionnel. Typiquement, je me trouve en situation de médire de collègues qui me font ou m’ont fait « du mal » et envers qui, de ce fait, j’éprouve une forme d’aversion et un fort ressentiment. À un moment donné, dans l’échange avec un collègue tiers, une opportunité s’offre à moi de présenter sous un mauvais jour la personne détestée. Cela peut prendre la forme d’un jugement négatif explicite sur cette personne (« c’est une brute »), d’un exposé de faits négatifs la concernant (« il a incendié sa secrétaire en public » ; « j’ai essayé de l’aider pour qu’il ne plante pas le projet, il n’a pas voulu m’écouter »), ou encore, cela peut simplement passer par l’approbation plus ou moins tacite d’un propos qu’un autre tient sur elle en notre présence (hochement satisfait lorsque quelqu’un dit : « tu ne trouves pas que c’est une brute ? Qu’est-ce qu’il te maltraite, il doit avoir peur que tu lui fasses de l’ombre… »).

Ce qui m’a semblé particulièrement difficile, c’est que le ressentiment et l’opinion négative peuvent être fondés : il se peut que ce collègue m’ait effectivement fait du mal et soit toxique – mais pour autant, cela me donne-t-il le droit de médire ? À supposer même que j’en aie le droit : est-ce que le faire aura un effet positif pour moi ? Répondre à ces interrogations nécessite de commencer par mieux identifier les causes de la médisance, autrement dit de se poser, pour soi-même et dans les circonstances qui nous sont propres, la question suivante : « pourquoi dire le mal plutôt que le bien ? ».

Pourquoi dire le mal plutôt que le bien ?

La cause immédiate, c’est la faiblesse caractérielle à l’origine de la médisance : dans mon cas, elle est assez évidente, c’est la rancune, teintée parfois de jalousie, que je ressens par rapport au collègue ou rival qui m’a fait du mal et/ou représente une menace potentielle. Indépendamment du caractère plus ou moins fondé de mes griefs, la charge émotionnelle négative que je ressens à la seule évocation de cette personne est une indication claire que je suis sous le coup d’une pulsion du soi impérieux qui m’empoisonne et me fait ressembler à la personne dont pourtant je prétends dénoncer les comportements.

La cause profonde, c’est la cause derrière la cause. À supposer que le tort que j’attribue à telle connaissance soit fondé : n’est-ce pas Lui l’Efficace en toute chose ? Si cette personne a été en mesure de me faire du mal, n’est-ce pas advenu par le biais des lois causales qu’Il a permises, dont Il maintient à chaque instant l’efficience, et donc qu’il y a une bonne raison à cette situation ? En me convainquant de cela, je comprends qu’il me faut changer radicalement d’attitude. Plutôt que de croire que c’est moi qui vais « régler le problème » en révélant à tout le monde le tort que j’ai subi, ne dois-je pas plutôt me remettre entre Ses mains et réfléchir à ce qui, en moi, a provoqué une telle situation ? Cette réflexion m’a amené à entrevoir la cause profonde derrière la cause immédiate (ma rancune) : le fait que cette personne m’a fait du mal est sans doute le résultat de comportements arrogants que j’ai eus dans le passé, et qui ont provoqué cette tempête que j’ai eu à subir.

La cause circonstancielle, c’est l’ignorance de l’effet négatif de la médisance : les fois où je donne libre cours à cette envie de médire, je m’imagine contribuer à faire connaître les méfaits de cette personne, et/ou à recevoir du soutien pour les traitements que j’ai subis. Or la médisance ne contribue en rien à atteindre ces objectifs. Cette réflexion sur la cause circonstancielle m’a amené à une première conclusion inattendue : l’une des raisons qui fait qu’on dit le mal plutôt que le bien, c’est la bêtise – autrement dit une forme de myopie de la raison qui amène à une grave erreur d’appréciation des conséquences de la médisance, ce qu’Ostad désigne dans la parole en exergue comme l’« effet négatif qui retombe sur la personne elle-même ». Rien que d’un point de vue social, la médisance n’a que des conséquences négatives : on s’abaisse au niveau de l’autre, au lieu de s’élever ; on se décrédibilise soi-même plutôt qu’on ne décrédibilise l’autre ; on lui confère finalement le statut de victime – même si c’est lui, parfois, l’oppresseur. Cette tactique est perdante à tous les coups. Donc, si je préfère dire du mal plutôt que dire du bien, c’est avant tout parce que je suis idiot et mauvais tacticien. Le fait de prendre conscience de cette cause circonstancielle a fonctionné pour moi comme une puissante motivation à réfréner mes envies de médisance – d’une manière finalement beaucoup plus puissante, je dois l’admettre, que la considération des autres causes.

Si l’on se met à la place de l’autre, on sait quoi dire

J’ai toujours été frappé par la prééminence de la règle d’or dans la spiritualité d’Ostad Elahi – voir, par exemple, l’explication très précise qu’en donne Bahram Elahi au chapitre 17 de La Voie de la Perfection : « En toute circonstance, se mettre à la place d’autrui et vouloir et faire pour l’autre le bien que l’on veut et fait pour soi-même. En d’autres termes, souhaiter et vouloir pour autrui le bien que l’on souhaite pour soi-même, rejeter pour autrui le mal que l’on rejette pour soi-même, et quand on le peut, agir dans l’intérêt légitime d’autrui comme on agit dans son propre intérêt légitime. » Or, comme on l’a vu, la médisance est un jeu triangulaire (le médisant, celui dont on médit, et la personne auprès de qui on médit). Il suffit un instant de se représenter ce triangle et sa dynamique, pour arriver à cette simple conclusion : si l’on se met à la place de l’autre, on sait quoi dire.

L’autre, c’est celui dont on médit…

Bahram Elahi insiste sur ce point : la médisance est une transgression du droit d’autrui (voir La Voie de la Perfection, chapitre 16 : « Rappelons-nous que nous serons un jour placé face à cette personne et que celle-ci verra clairement en nous ce que nous lui avons fait. On peut imaginer l’humiliation cuisante que nous ressentirons alors »). Quand la médisance est de l’ordre de la moquerie qui rabaisse, ce point est évident. Toutefois, il l’est moins quand cela concerne le mal effectif qu’autrui a pu me faire – que dire en effet de cette « brute » qui m’a maltraité et que je déteste ?

Pourtant, un peu de distance critique par rapport à soi permet de fissurer nos certitudes. Suis-je vraiment si certain que cet autre, envers qui j’éprouve tant de rancune, a tous les torts ? Suis-je vraiment en situation de condamner absolument cette personne ? Est-ce que je n’ai pas des torts moi aussi ? Est-ce qu’il n’y a pas des facteurs qui m’échappent, mon point de vue n’est-il pas trop étroit, trop subjectif et imprégné de mon vécu émotionnel biaisé ? Si l’on se pose ces questions avec objectivité, nos certitudes en sont ébranlées et dès lors, par simple prudence, on se retient de tenir des propos dont on mesure combien ils sont fondés sur des impressions subjectives et discutables.

Voici une manière concrète de prendre de la distance et de réévaluer sa parole. Imaginons que ce n’est pas moi qui parle de cette personne que je déteste, mais un tiers qui parle d’un de mes êtres chers (par exemple de mes enfants) : comment aimerais-je qu’il en parle ? Il ne s’agit pas de traiter un ennemi comme son propre enfant – ce serait trop dur, et trop naïf. Il s’agit de se représenter soi-même comme étant le père de cet ennemi : est-ce que j’aimerais que l’on parle ainsi de mon fils ? Cette pensée peut m’aider à adoucir mon propos et à prendre quelque distance avec la rancune qui m’anime.

…mais l’autre, c’est aussi celui auprès de qui on médit

L’importance de ce second point m’est apparue comme une grande découverte. En réalisant ce point, un glissement s’est fait en moi d’une réflexion morale (c’est mal de médire) à une réflexion tactique (c’est idiot de médire et cela me dessert). Car qui est-ce que je crois convaincre avec ma médisance ? En réfléchissant à la manière dont ma médisance va être reçue, je réalise que mon interlocuteur va décoder ma médisance comme un effet de ma rancune, quelle que soit la véracité de mon propos. Non seulement je ne vais pas le convaincre, mais je vais m’abaisser devant lui en lui apparaissant comme quelqu’un de rancunier, et je risque de perdre toute possibilité de l’avoir de mon côté dans le conflit qui m’oppose à la personne dont je veux médire. La meilleure des tactiques pour « gagner », c’est donc en réalité de ne pas médire.

Cet argument, je dois le reconnaître, est celui qui fonctionne le plus puissamment pour réfréner mon envie de médisance. Bien entendu, une démarche spirituelle ne peut pas s’y limiter (car alors, on serait dans la manipulation et non plus dans le perfectionnement spirituel). Pourtant, cet argument résonne cependant étrangement avec la parole d’Ostad mise en exergue : « Ne médisez pas d’eux car vous en subiriez vous-même la réaction… » – sous-entendu : dans ce monde et dans l’autre. Ou encore, dans cette autre parole : « Ce qui compte le plus que tout pour réussir dans les deux mondes, c’est penser le bien, dire le bien et voir le bien. » (Paroles de Vérité, parole 302). L’analyse tactique est donc légitime pour les affaires de ce monde ; elle relève pleinement d’une pratique spirituelle si celle-ci vise à connaître les causes et les conséquences de nos actions. Et tant mieux si elle me motive dans ma lutte. Simplement, s’agissant d’une démarche de perfectionnement spirituel, elle est nécessairement incomplète.

Le jour où l’on change (on préfère dire le bien plutôt que le mal), c’est un très grand pas

J’ai depuis toujours eu la réputation de quelqu’un qui ne médit pas. C’est un point qu’à plusieurs reprises des tiers m’ont dit ou ont dit à mon propos, en particulier dans un contexte professionnel : « tu ne médis jamais, c’est incroyable » ; « on sait qu’on peut te faire confiance ». Je me rends compte avec le recul des années que cette qualité relève en réalité davantage d’une forme de conditionnement éducationnel que d’une démarche délibérée de ma part. Cela témoigne sans doute de l’importance de l’éducation et de son impact sur notre évolution spirituelle. Le fait que ce principe moral m’ait été imprimé pendant mon enfance a suffi à me mettre à l’abri de la médisance, et cela m’a été très utile pour forger des relations de confiance avec les autres. Mais pendant toutes ces années, je n’avais jamais subi l’épreuve qui consiste à être réellement tourmenté par quelqu’un. Je n’avais aucune raison de « détester » autrui et d’éprouver une rancune telle qu’elle me pousserait à médire. La situation que j’ai subie dans mon travail m’a amené à éprouver exactement cela : être en situation de haïr des gens qui m’avaient fait, en apparence, beaucoup de mal. Le fait que pendant toutes ces années, par conditionnement éducationnel, je n’aie pas ou peu médit, m’a beaucoup servi, je le mesure mieux maintenant ; toutefois, cela n’est pas forcément l’indication que je possède une telle vertu.

J’ai fait l’expérience de ce moment où l’on passe d’une approche tactique à une approche spirituelle de la manière suivante : à un moment donné, dans mon travail, les personnes qui m’avaient fait tant de mal (ou plus exactement que Lui avait mis en situation de me tourmenter) – je leur ai échappé. Plus tard je me suis trouvé en situation de porter un jugement sur ces mêmes personnes (appelons-les mes « tourmenteurs ») devant d’autres collègues. J’étais alors en plein dans ce travail sur la médisance et je me suis demandé : que faire ? J’ai décidé de m’efforcer de ne rien dire, de laisser ces personnes se faire une opinion par elle-même de ces tourmenteurs dont je brûlais de médire dans ces circonstances nouvelles. C’était une décision tactique, mais elle était en même temps doublée d’une intention spirituelle – je voulais lutter contre cette rancune en moi. Plusieurs fois j’ai eu des occasions de dire du mal et je me suis retenu, ou encore j’ai vu d’autres dire du mal et j’ai lutté intérieurement contre le plaisir délicieux que cette situation me procurait. L’effet en a été positif du point de vue de ma crédibilité. Inversement, chaque fois que je me suis laissé aller à une très légère et indirecte médisance, ne respectant pas ma décision, les résultats ont été négatifs du point de vue de ma crédibilité. Au regard de ces développements, je me suis rappelé cette parole : « Celui qui dénoue tout, sans cesse pense à nous / C’est notre pensée à nous, qui hélas, nous noue. » (Paroles de Vérité, parole 108). Cela m’a aidé à renforcer mon intention spirituelle : l’Efficace en toute chose, c’est Lui. Les succès et les échecs dans la vie, c’est Lui ; le fait qu’il y ait quelqu’un qui me tourmente, puis qu’il n’y en ait plus (et peut-être qu’il y en aura un autre, plus tard, qui sera pire encore…), c’est Lui. Cette perspective change tout : on continue d’essayer de ne pas être idiot tactiquement, mais en même temps on veut être en phase avec Lui, en comprenant le sens profond de ce qui nous arrive pour nous comporter selon ce que Lui veut.

La différence entre une intention purement matérielle et une intention spirituelle se mesure en moi en particulier dans les circonstances suivantes : quelqu’un dit du mal de mes « tourmenteurs », et je vois monter en moi la joie mauvaise ; je lutte contre, tout en reconnaissant que je l’éprouve. Je ne suis clairement pas encore au niveau où je pourrais parvenir à dire le bien plutôt que le mal de ceux qui m’ont tourmenté – si je le faisais, ce serait comme un mensonge, je ne suis pas encore mûr pour cela. Par contre, je note que l’envie de dire du mal s’est émoussée et que j’éprouve parfois du dégoût quand quelqu’un parle mal d’eux et que cela remue en moi le plaisir de la vengeance. Je réfléchis à l’insistance avec laquelle Ostad Elahi revient sur cette question de dire le bien, nous invitant à en faire un axe central de notre spiritualité : « Essayez de faire en sorte que personne ne souffre par votre faute. Vous pouvez vous défendre et vous protéger du danger, mais un homme véritablement humain ne cherche jamais à se venger ou à rendre la pareille. Je vous recommande de vous comporter de manière douce et pacifique avec tout le monde, d’être droit et bienveillant envers tous, que ceux que vous avez en face de vous soient bons ou mauvais. Car dans cette voie, notre devise est de rechercher le vrai, de dire le vrai et de vouloir le bien. » (Paroles de Vérité, parole 142).

Commentaires du comité de rédaction

En vous inspirant de ce récit, réfléchissez aux situations-types où vous avez tendance à médire d’autrui en vous aidant des points suivants :

  1. Pourquoi préfère-t-on dire le mal plutôt que dire le bien ?

  2. Si l’on se met à la place de l’autre, on sait quoi dire.

  3. Le jour où l’on change, c’est un très grand pas.

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Droit et médisance
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La question de la médisance est véritablement omniprésente dans notre vie quotidienne. Le thème revient en ligne de manière originale à travers OstadElahi inPractice. Une fois identifié le point faible caractériel, il s’agit de le maîtriser. « Se défaire de la médisance – Premier pas vers dire le bien » [lire la suite]

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Au MET, le tanbur est de retour

 

Article mis à jour le 05/08/2019.

Le tanbur est de retour… Quelques mois plus tôt, en 2018, à quelques enjambées du plus ancien piano du monde, une vitrine avait été inaugurée dans le département des instruments de musique du « MET » (le Metropolitan Museum of Art de New York). Consacrée à quelques « musiciens célèbres » du 20e siècle, on pouvait y découvrir, voisinant avec une clarinette de Benny Goodman et une guitare d’Andrés Segovia, un tanbur d’Ostad Elahi fabriqué par le luthier Narimân, ainsi qu’une vidéo contenant des explications et des images d’archives, en forme d’écho à l’exposition de 2014-2015, The Sacred Lute, dont nous avions rendu compte ici-même.

 



 

Depuis lors, la collection du MET s’est encore enrichie de nouvelles acquisitions : plusieurs luths (un setâr, un tchogur et un tanbur à cinq cordes, dont on peut entendre ici le son caractéristique, en cliquant sur l’échantillon 9368), mais aussi un tambourin (daf). Ces instruments ayant appartenu à Ostad Elahi sont désormais réunis dans une même vitrine, à proximité d’autres trésors du patrimoine musical mondial (mandolines et théorbes du 17e siècle, virginaux, violes de gambe, Stradivarius, pipa chinois, shakihachi japonais, mbira africaine…).

 

Dans l’ordre : Setâr, Tchogur, Tanbur à cinq cordes et Daf (source : www.metmuseum.org)

 

Pour l’occasion, deux événements organisés dans les murs du musée ont permis au public d’approcher de plus près l’héritage musical d’Ostad. La meilleure manière de le faire était évidemment de se confronter à la musique elle-même, à travers celui qui en est aujourd’hui le plus éminent dépositaire : son fils, Chahrokh Elahi. Ses performances publiques sont suffisamment rares pour donner à ce genre d’événement un caractère unique. Pendant plus d’une demi-heure, les quelques centaines d’auditeurs réunis dans la soirée du 5 avril 2019 dans le grand auditorium du musée, ont été emportés par la performance particulièrement intense d’une des pièces emblématiques du répertoire d’Ostad (Shâh Hoseyni), performance dont l’émission New Sounds de la New York Public Radio propose la retransmission en podcast (disponible ci-dessous, à 27’20’’ ou ici). Le contrebassiste Renaud Garcia-Fons, accompagné de son ensemble, a donné à ce premier voyage un prolongement virtuose en faisant résonner les multiples harmoniques du tanbur à travers de nouveaux territoires musicaux.


De 27’20’’ à 46’00’’ : The Musical Legacy of Ostad Elahi – Performance live de Chahrokh Elahi au Metropolitan Museum of Art le 5 avril 2019

Le lendemain, c’est une table ronde qui s’est réunie pour évoquer, cette fois-ci en paroles, la place de la musique dans l’œuvre d’Ostad Elahi. Sous la houlette de John Schaefer, producteur d’émissions sur WNYC (New York Public Radio), plusieurs intervenants étaient invités à aborder des différents aspects de cette question : David Levitin, scientifique connu pour ses livres de vulgarisation sur les soubassements neurobiologiques de la perception musicale, Theodor Levin, spécialiste des musiques d’Asie Centrale et professeur à Dartmouth College, et l’orientaliste Leili Anvar, dont la contribution portait plus spécialement sur les liens entre art musical, poésie et spiritualité.

La discussion trouvait une amorce naturelle dans un film inédit consacré tout entier à la vie musicale d’Ostad Elahi, et que le public réuni ce soir-là avait eu la chance de découvrir en avant-première. En faisant alterner des images d’archive, des entretiens et des performances inédites, ce documentaire co-réalisé par John Schaefer brosse un portrait musical à la fois informatif et émouvant du musicien, levant le voile sur certains ressorts de sa créativité hors du commun, mais aussi sur l’impact de son jeu chez des auditeurs qui l’ont entendu de son vivant, ou simplement découvert à travers les enregistrements publiés depuis vingt-cinq ans (et dont la dernière édition prend la forme d’un double CD co-produit par le musée sous l’intitulé « The Musical Legacy of Ostad Elahi at The Met » : Résilience et Mon Commencement et ma fin).

Il n’est pas possible de résumer ici les échanges nourris qui ont suivi la projection du film : il fut question, entre autres, de l’esprit de la tradition et du génie créatif, de la puissance du rythme et des miracles de l’improvisation, du lien entre musique, poésie et mystique, et aussi, bien entendu, de ce qui fait généralement de l’art un vecteur de réalisation de soi et de communication méditative avec des plans de réalité subtils. Leili Anvar l’a utilement rappelé à cette occasion, ce n’est pas atténuer l’importance de l’héritage musical d’Ostad que de le remettre en perspective par rapport à ce qui constituait à ses propres yeux le véritable cœur de toute sa démarche : une expérimentation personnelle et rigoureuse sur la voie du perfectionnement spirituel et de la connaissance de soi, dont témoignent en particulier ses écrits et ses paroles. Avant d’être un objet de délectation esthétique ou d’exploration intellectuelle, la musique du tanbur a pour vocation première d’intensifier selon d’autres voies la connexion de chacun avec ce qu’Ostad appelle « la Source ».

 

Coffret CD Ostad Elahi au Met

 

Mise à jour du 05/08/2019

L’enregistrement vidéo de l’événement organisé le 5 avril 2019 est à présent disponible sur le site du MET et peut être visionné ci-dessous :

 


The Musical Legacy of Ostad Elahi – Événement musical au Metropolitan Museum of Art le 5 avril 2019

 

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S’engager à dire le bien

Dans Paroles de Vérité, Ostad Elahi dit :

« Si les gens fondent leur intention sur le bien, cette intention en elle-même porte ses fruits. Ces fruits sont la compassion, la bienveillance et l’amour. […]. La première condition, c’est donc d’avoir une “intention bonne”. Quand vous serez engagés à dire le bien, à vous imprégner de bien, à rechercher le bien, cette intention deviendra votre “arbre de bienfaisance”, qui donnera des fruits délicieux dans ce monde et dans l’autre […] »

Ostad Elahi, Paroles de Vérité, parole 415, Paris, Albin Michel, 2014.

L’intention comme « arbre de bienfaisance »

Pour que notre intention devienne un « arbre de bienfaisance », nous devons la cultiver, et cela commence par la parole. Dans les premiers temps de ce que Bahram Elahi appelle la pratique in vivo, c’est-à-dire la lutte contre le soi impérieux et la mise en œuvre concrète des vertus humaines, dans la vie de tous les jours et au contact des autres, il y a la parole. Mais ce qui est extraordinaire, avec la parole, c’est qu’elle est, justement, ordinaire. À chaque instant de ma vie, dans les circonstances les plus banales, je peux, en choisissant de prendre la parole ou au contraire de la réprimer en faisant silence, accomplir un acte d’humanité. Ce peut être un simple bonjour, pourvu qu’il soit accompagné d’une vraie attention, souligné par un regard chaleureux ou rieur, et que nous y mettions une dose d’authentique sympathie, de vrai souci d’autrui… Notre parole est le lieu immédiat et permanent de la pratique spirituelle.

Nos mots et l’intention qui les sous-tend donnent sa couleur, son parfum à notre âme en même temps qu’ils sont le révélateur de notre état. Nous sommes nos mots. La parole blesse ou répare. Elle humilie ou grandit. Elle est frime ou effacement, agression ou affection, découragement ou encouragement, plainte ou gratitude, mensonge ou vérité. La parole est médisante ou protectrice, angoissante ou rassurante, bavarde ou discrète… Les éducateurs, parents ou professeurs, le savent mieux que quiconque. Quand monte, par exemple, la colère devant l’insolence répétée de l’enfant, vient le moment où il faut choisir : laisser éclater sa colère, se soulager momentanément, au prix d’humilier l’enfant et d’affaiblir la capacité de l’éduquer à l’avenir ? Ou bien, contenant cette colère, trouver les mots fermes mais justes, qui, faisant résonner la raison et la dignité de l’enfant, vont l’amener lui-même à trouver le cheminement qui l’amènera à changer de point de vue et de comportement ?

Un travail sur la parole

J’avais entrepris un travail sur la parole. L’idée n’était pas de travailler sur une parole liée à une émotion ou bien une attitude ou un défaut particulier, mais sur toute parole : de même que le microscope est utilisé comme instrument par le scientifique pour examiner une substance et la travailler, ma parole est un instrument d’observation et d’analyse de soi.

Je me suis organisé de la manière suivante : chaque soir je faisais un bilan écrit de mes interactions de la journée, des paroles que j’avais prononcées. Il ne s’agissait évidemment pas d’y consacrer des heures, ni de tout passer en revue : en me concentrant un peu, me venaient immédiatement à l’esprit les quelques situations les plus pertinentes de la journée. En outre, au fur et à mesure de l’expérience, une cartographie apparaissait, comme une matrice des interactions principales et récurrentes de mes journées : avec mon conjoint, tels collègues au travail, tel ami… Petit à petit, j’améliorais mon aptitude à percevoir rétrospectivement la qualité, la saveur de mes paroles. Avaient-elles quelque chose d’amer ? C’est qu’une une pulsion impérieuse se cachait là-dessous : en réfléchissant, je parvenais à l’entrevoir.

Par exemple : j’avais répondu de manière abrupte à une question de ma femme ; le ton était poli mais froid, sans aucune affection. En passant en revue cet échange pendant le bilan, j’ai tout de suite perçu sa saveur négative, et aussi son impact négatif sur nous deux. En analysant davantage, je me suis rendu compte d’un puissant agacement qui, à ce moment-là, sous-tendait mes paroles. Mais d’où venait cet agacement ? Pourquoi est-ce que je lui en voulais ainsi, au point d’oblitérer un instant tout l’amour et l’affection que nous avons l’un pour l’autre ?

Je n’y ai pas vu clair tout de suite, mais j’ai décidé, pour les jours et semaines à venir, de surveiller particulièrement ces situations de paroles négatives vis-à-vis de ma femme et de me taire dès que me reviendrait cet agacement si caractéristique, qui pouvait m’amener à être si désagréable, avec cette manière obtuse de lui parler, toute empreinte de politesse froide. C’est en menant ce travail durant plusieurs semaines, tout en continuant à analyser plus généralement mes paroles et mes échanges, que je suis parvenu à prendre conscience, petit à petit, des pulsions négatives à l’œuvre dans de pareils moments : un sentiment de supériorité mal placé vis-à-vis de mon épouse, qui faisait que, dans certaines situations, lorsqu’il apparaissait qu’elle avait un avis contradictoire et refusait de souscrire à mon point de vue, et que sa position s’avérait pourtant la plus juste, cela m’offensait et infusait en moi une forme d’agressivité. Comme je suis de nature très polie, cela ne s’exprimait pas sous forme de paroles agressives, mais plutôt par une espèce de distance froide, dont je comprenais maintenant à quel point elle lui était blessante, elle qui d’ailleurs m’en faisait parfois le reproche (« Je n’aime pas quand tu te montres si distant… »). Dans ces moments-là, je n’étais qu’un ego, entièrement concentré sur sa volonté de puissance blessée, oubliant tout sentiment positif – amour, affection, gratitude, admiration…

Au-delà de cet exemple particulier, en m’exerçant à analyser ma parole j’ai pris conscience d’autres « nœuds » relationnels. Là encore, des pulsions impérieuses étaient à l’œuvre. Par exemple, j’avais tendance lors de réunions de travail à occuper beaucoup du temps de parole, à interrompre les autres, à chercher à imposer mon point de vue, convaincu de sa supériorité. Avec la distance que permet l’exercice du bilan, je me suis contemplé de l’extérieur pendant ces situations et je me suis vu soudain très petit, empêchant les autres de s’exprimer, voulant absolument avoir le dernier mot, incapable d’écouter ou de faire parler les autres, etc. Comme les autres participants devaient me trouver pénible ! Une fois de plus, c’est un sentiment de supériorité mal placé qui se manifestait dans mon comportent. Mon diagnostic me faisait prendre conscience du fait que certains de mes collègues, confrontés de manière quotidienne à une parole si assurée et si directive, n’osaient probablement plus exprimer leur point de vue. Je retrouvais la situation classique de manque d’écoute, avec le risque qu’en conséquence des informations importantes sur des problèmes et des dysfonctionnements dans mon environnement professionnel, ne soient finalement pas partagées.

Après plusieurs semaines de travail de diagnostic sur la parole négative, mais aussi de lutte consistant à réprimer cette tendance, commençait à poindre un nouvel espace de travail : celui de la parole positive.

Commentaires du comité de rédaction

Cette expérience et cette réflexion nous donnent une piste de pratique de la parole positive :

  • Se fixer un cadre régulier d’analyse de nos paroles négatives. Ce n’est en effet qu’au prix d’une telle analyse que l’on peut, avec l’aide de la raison, espérer identifier les manifestations du soi impérieux dans notre parole négative, et les circonstances particulières où il se manifeste (pratique in vitro).

  • Armé de cette analyse, se mettre en situation d’agir : lorsque se reproduit la situation où le soi impérieux a toutes les chances de se manifester par une parole négative, lutter en faisant silence ou en la remplaçant par une parole positive (pratique in vivo).

Vous aussi, partagez avec nous vos expériences d’analyse de la parole négative et de lutte contre le soi impérieux (réprimer la parole négative, voire la remplacer par une parole positive).

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Le soi impérieux (2) : origine

 

La définition du soi impérieux assimilée, nous pouvons maintenant poursuivre notre projet de lecture approfondie en abordant méthodiquement la suite du chapitre de la nouvelle édition de La Voie de la Perfection qui lui est dédié. Nous avons vu qu’il était indispensable de savoir identifier cette énergie psychique nuisible à l’âme, avant de songer à la maîtriser. Mais une nouvelle question se pose ici : quelle est son origine ? D’où vient le soi impérieux ?

 

NB : avant de commencer ou de poursuivre la lecture de cette série, il est important maîtriser les notions développées dans les chapitres 4, 5 et 6, et d’avoir en tête les figures représentant la structure fonctionnelle de l’âme humaine (celles-ci figurent au début de La Voie de la Perfection).

***

 

La Voie de la Perfection – Chapitre 7 – Extrait 2
Le soi impérieux

 

Si l’âme céleste est recouverte de la fumée noire produite par le soi impérieux, le reflet céleste divin [l’étincelle divine] qui est en elle ne se verra plus.

(…) relire l’extrait 1 – Définition

Origine du soi impérieux

Le soi impérieux a son origine en nous-même, dans les points faibles caractériels de notre psyché. Si le ça n’est pas contrôlé par la raison saine, ses traits caractériels tombent dans l’excès et se mettent à dériver, formant ainsi nos défauts ou points faibles caractériels tels que l’orgueil, la colère, l’égoïsme, l’ingratitude, la concupiscence, le mercantilisme, ou encore le désintérêt total envers l’éthique et le Divin justes. Les points faibles caractériels correspondent à la non-observance des principes éthiques et divins justes. La tendance à transgresser les droits d’autrui, à mentir, à voir le mal partout, ou encore la malveillance, etc., sont des défauts d’ordre éthique, alors que nier l’existence du Divin ou nier l’existence de l’âme, de l’au-delà, du Compte, sont des défauts d’ordre divin. L’activité de nos points faibles caractériels produit le soi impérieux. Par exemple, chaque fois que notre orgueil blessé enflamme notre colère et nous pousse à nous venger, nous produisons du soi impérieux. Ou bien quand notre avidité pour le pouvoir et l’argent nous pousse à piétiner les droits des autres pour être satisfaite, c’est encore du soi impérieux que nous produisons.

Si le soi impérieux trouve sa source dans les excès du ça, tout excès du ça n’est pas nécessairement une manifestation de soi impérieux. Pour que ce soit le cas, il faut qu’il y ait transgression d’un droit éthique et/ou divin. Par exemple, céder ponctuellement à l’envie de manger une tablette de chocolat, ou même plus, est seulement un excès du ça, rien de plus. En revanche, si nous savons que cela va nuire à notre santé ou que nous développons une dépendance, cela se transforme en soi impérieux. De même, l’hyperactivité sexuelle au sein d’un couple légitime et consentant relève simplement d’un excès du ça. Mais le voyeurisme, la séduction du conjoint d’autrui ou l’obsession pour le sexe relèvent du soi impérieux. On voit dans ces exemples que ce qui produit du soi impérieux, ce n’est pas l’excès en soi mais l’excès qui implique la transgression d’un droit : droit du corps, de l’âme ou d’autrui.

Bahram Elahi, La Voie de la Perfection – Introduction à la pensée d’Ostad Elahi, Paris : Albin Michel, 2018.

***

Pour comprendre l’origine du soi impérieux et ainsi mieux se connaître, il est utile de se familiariser avec les différentes étapes de son émergence, en s’efforçant de le palper concrètement en soi. Dans la pratique, ce n’est cependant pas si simple. Pour vous en rendre compte, nous vous invitons à lire l’anecdote ci-dessous et à répondre aux questions qui suivent en vous appuyant sur les éléments fournis dans l’extrait du chapitre.

 

Charles et Nelly nous reviennent avec une anecdote. Nous les avions quittés en 2014 dans une ambiance assez tendue, que vous avez été très nombreux à commenter. Cette année, nous les retrouvons dans le cadre de vacances en couple : juste tous les deux, sans enfants, pour quelques jours de repos bien mérités. A l’hôtel, ce qu’ils préfèrent, c’est le petit déjeuner, surtout quand les produits sont frais, bio, etc. Ce jour là, Charles n’est pas en grande forme à la suite du voyage et ne prend quasiment rien. Nelly, en revanche, se sert une première assiette très bien fournie, et se régale. Lorsqu’elle revient du buffet avec une troisième assiette tout aussi bien remplie, Charles lui lance « Eh bien, quel appétit ! ». Nelly le prend très mal, disant à Charles qu’il n’a pas à lui faire de remarque insistante comme celle-là sur la nourriture. Charles se défend en disant qu’il a dit ça tout à fait gentiment, sans aucune taquinerie, se réjouissant de voir son épouse se régaler. Elle lui répond qu’elle ne le croit pas une seconde, et qu’il ferait mieux de manger un peu plus au lieu de se focaliser sur elle, qu’il est en train de devenir rachitique. Lorsqu’ils quittent le restaurant de l’hôtel, l’ambiance est, une fois de plus, un peu tendue…

 

Dans cette nouvelle anecdote, l’interaction entre Charles et Nelly peut être interprétée de différentes manières. Pour les questions suivantes, il n’y a donc pas de bonne ou de mauvaise réponse. Elles doivent nous inciter à réfléchir sur les ressorts qui peuvent activer en chacun le soi impérieux.

Sélectionnez le ou les choix qui vous semblent pertinents pour analyser la situation.

 

 

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1. La remarque de Charles :

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2. « Le soi impérieux a son origine en nous-même, dans les points faibles caractériels de notre psyché. Si le ça n’est pas contrôlé par la raison saine, ses traits caractériels tombent dans l’excès et se mettent à dériver, formant ainsi nos défauts ou points faibles caractériels ».

Concernant Charles : à votre avis, quels sont le ou les traits caractériels du ça qui s’expriment ici ? Si vous estimez que ceux-ci sont en dérive dans la scène que rapporte cette anecdote, quels seraient le ou les points faibles caractériels d’ordre éthique ou divin résultants (dont l’activité produit le soi impérieux) ?

3. Le comportement de Nelly :

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4. Concernant cette fois-ci Nelly : à votre avis, quels sont le ou les traits caractériels du ça qui s’expriment ici et, dans le cas où vous estimez que ceux-ci dérivent dans cette anecdote, quels sont le ou les points faibles caractériels d’ordre éthique ou divin résultants (ceux dont l’activité produit le soi impérieux) ?
5. Les vacances continuent, et ce couple solide qui a une démarche éthique et spirituelle va probablement réagir… Quelle attitude conseillez vous à Charles et à Nelly pour le petit-déjeuner du lendemain matin ? Avez-vous des expériences similaires sur ce sujet ?

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Évangile de Barnabé : cherchez le soi impérieux

Par , le 20 Jan 2019, dans la catégorie Articles

Ce texte est extrait de l’Évangile de Barnabé[1], ouvrage relatant – comme tous les évangiles – la vie et l’enseignement de Jésus. S’appuyant sur un hypothétique évangile originel de l’apôtre Barnabé, mais attribué à des auteurs anonymes, sa particularité est, entre autres, d’annoncer la venue du prophète Mahomet. Il contient nombre de leçons d’une grande force, et notamment, ce texte dans lequel Jésus raconte à ses disciples sa tentative pour obtenir le pardon de Dieu pour Satan.

Extrait de l’Évangile de Barnabé

Je vous le dis en vérité, j’ai eu compassion de Satan en sachant sa chute et j’ai eu compassion du genre humain qu’il pousse à pécher. Aussi j’ai prié notre Dieu et j’ai jeûné. Il m’a dit par son ange Gabriel :

« Que cherches-tu Jésus, et quelle est ta requête ? »

Je répondis : « Seigneur, tu sais de quel mal Satan est la cause, et que beaucoup périssent par ses tentations. Il est ta créature, Seigneur, tu l’as créé. Aussi, Seigneur, fais-lui miséricorde ! »

Dieu répondit : « Jésus, je suis disposé à lui pardonner, fais donc en sorte qu’il dise : “Seigneur, mon Dieu, j’ai péché, fais-moi miséricorde” et je lui pardonnerai et je le rendrai à son premier état[2]. »

« En entendant cela, je me suis grandement réjoui, dit Jésus, croyant avoir réalisé cette paix. J’appelai donc Satan ; il vint en disant » :

« Que dois-je faire pour toi, Jésus ? »

Je répondis : « Tu le feras pour toi-même, Satan, car je n’aime pas ta servitude, mais je t’ai appelé pour ton bien. »

Satan répondit : « Si tu ne veux pas de mon service, moi non plus, je ne veux pas du tien, car je suis plus noble que toi. Aussi bien n’es-tu pas digne de me servir, toi qui es boue, tandis que moi je suis esprit. »

« Laissons cela, dis-je, et dis-moi, ne serait-il pas bien que tu retournes à ta beauté première et à ton premier état ? Tu dois savoir que l’ange Michel doit te frapper cent mille fois au jour du jugement avec l’épée de Dieu ; et chaque coup te fera peine comme dix enfers. »

Satan répondit : « Nous verrons, ce jour-là, qui l’emportera. J’aurai tant d’anges et de puissants idolâtres en ma faveur que Dieu fera mauvaise figure et qu’il saura quelle erreur il a faite en me chassant comme une vile boue. »

Je dis alors : « Satan, ton intelligence est malade et tu ne sais pas de quoi tu parles. »

Mais Satan pour se moquer, branlait la tête en disant : « Allons, faisons cette paix entre moi et Dieu ; et toi, Jésus, dis-nous ce qu’il faut faire, toi qui es sain d’esprit ! »

Je répondis : « Il ne faut dire que deux mots. »

Satan demanda : « Lesquels ? »

Je répondis : « Ceux-ci : j’ai péché, fais-moi miséricorde ! »

Satan dit alors : « Bien volontiers, je ferai cette paix pourvu que Dieu me les dise à moi, ces mots-là. »

« Alors, va-t-en, maudit, repris-je, car tu es l’auteur scélérat de toute injustice et de tout péché ! Mais Dieu est juste, sans aucun péché ».

Satan s’en alla en poussant des cris stridents, et il dit : « Ce n’est pas vrai, Jésus, mais tu mens pour faire plaisir à Dieu ».

Quelques questions pour approfondir…

  • Dans ce texte, qu’est-ce qui caractérise le comportement de Satan face au Divin ?
  • Retrouvez-vous des éléments de la définition du soi impérieux, dont Satan est l’allégorie ? Lesquels ?
  • Quels sont le ou les points faibles à l’origine de ces comportements ?
  • En réfléchissant sur vous-même, vous est-il arrivé d’adopter de tels comportements ?
  • Qu’est-ce qui dans ce genre de situations permettrait de se ressaisir ?

[1] ^ Evangile de Barnabé, Fac-similé, traduction et notes Luigi Cirillo et Michel Frémaux, Beauchesne Religions, 2e édition, chapitre LI (a), p. 95.

[2] ^ Dans l’évangile de Barnabé comme dans d’autres traditions, il est dit que Satan était devenu le chef d’un groupe d’anges. Lorsque Dieu créa l’homme à partir du limon noir et qu’Il demanda aux anges de se prosterner devant lui, Satan refusa…

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« Un point faible caractériel après l’autre » : nouveau TP sur OstadElahi inPractice

Après deux TP « 28 jours chrono », Dans les pas d’Ostad Elahi et Un jour, une Maxime OstadElahi inPractice revient, à la demande de nombreux utilisateurs, à ses TP classiques en 5 phases.

Le site proposera donc, dès les premiers jours de décembre 2018, un nouveau TP intitulé « Un point faible caractériel après l’autre – Descendre dans son inconscient psychique ». Comme son titre le suggère, il s’agit d’un travail de connaissance de soi : l’utilisateur est invité, tel un étudiant en médecine de l’âme, à suivre un protocole lui permettant de diagnostiquer progressivement ses points faibles caractériels. Associant réflexion théorique et action pratique, ce TP est une ouverture sur nous-même, notre inconscient psychique et les défauts d’ordre éthique et divin qu’il nous faut d’abord repérer avant d’apprendre à les maîtriser.

En voici le descriptif.

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Le soi impérieux (1) : définition

Ses dix années d’existence tout juste célébrées, e-ostadelahi lance une nouvelle variété d’articles sous la forme de séries à thème. L’objectif est de favoriser la réflexion et l’interaction autour de concepts-clés de la pensée d’Ostad Elahi de façon à les décortiquer ensemble, tant sur le plan de leur compréhension théorique que celui de leur mise en œuvre pratique. La publication de la nouvelle édition de La Voie de la Perfection de Bahram Elahi nous donne une source toute trouvée pour appuyer ce projet de lecture approfondie.

Le thème choisi pour commencer est celui du soi impérieux. Nous vous proposons pour cela, sur la base d’une série d’articles, une lecture progressive et méthodique du chapitre de La Voie de la Perfection dédié à cette énergie fondamentale au sein de notre vie intérieure. Quelques questions seront à chaque fois proposées pour structurer la réflexion et nourrir les échanges. Selon la nature des questions, vous serez amenés à améliorer votre compréhension du concept, à vous interroger sur votre perception de vous-même ou encore à partager vos expériences avec les autres lecteurs de e-ostadelahi.

NB : avant de commencer la lecture de cette série, il est important d’avoir en tête les figures représentant la structure fonctionnelle de l’âme humaine que vous trouverez au début de La Voie de la Perfection et de maîtriser les notions développées dans les chapitres 4, 5 et 6.

La Voie de la Perfection – Chapitre 7 – Extrait 1
Le soi impérieux

Si l’âme céleste est recouverte de la fumée noire produite par le soi impérieux, le reflet céleste divin [l’étincelle divine] qui est en elle ne se verra plus.

Le soi impérieux est une puissante énergie psychique nuisible à l’âme. Cette énergie est produite en permanence par l’activité de nos points faibles (défauts) caractériels et elle se traduit au niveau de notre ego par des pulsions et désirs antiéthiques et antidivins. Les déclencheurs de l’activité de nos points faibles peuvent provenir de l’intérieur de nous (de nos propres pensées) ou de l’extérieur (surtout des autres êtres humains). Le soi impérieux se manifeste le plus souvent au niveau de notre moi conscient par des attaques pulsionnelles qui, pour que ses désirs soient satisfaits sans délai, mettent notre psyché sous pression. Mais il agit également par la duperie en s’immisçant sournoisement dans notre raison et en la mettant à son service pour satisfaire ses désirs. Alors que ses attaques pulsionnelles sont facilement détectables, la détection de ses attaques par la duperie nécessite un développement plus important de la raison saine. Le soi impérieux nous pousse à faire le mal, aussi bien à nous-même (notre âme) qu’aux autres, par des transgressions variées de leurs droits.

Si vous accédez à cet article depuis l’application mobile, cliquez ici pour participer au sondage.

1. Vous pensez explicitement à votre soi impérieux :

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2. Les déclencheurs de l’activité de vos points faibles caractériels proviennent ces derniers temps plutôt de vous-même (vos propres pensées) ou des autres ?

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3. Les déclencheurs de l’activité de nos points faibles caractériels peuvent provenir de l’intérieur de nous-même (de nos propres pensées). Réfléchissez aux heures qui viennent de s’écouler : arrivez-vous à retrouver quelles pensées ont pu être, en vous-même, le déclencheur de l’activité d’un point faible caractériel ?

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4. Les déclencheurs de l’activité de nos points faibles caractériels peuvent provenir des autres. Réfléchissez aux heures qui viennent de s’écouler : arrivez-vous à retrouver ce qui, venant des autres, a pu être en vous le déclencheur de l’activité d’un point faible caractériel ?

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5. Le soi impérieux se manifeste le plus souvent au niveau de notre moi conscient par des attaques pulsionnelles qui, pour que ses désirs soient satisfaits sans délai, mettent notre psyché sous pression. Remémorez-vous votre journée : depuis ce matin, avez vous ressenti cette pression au niveau de votre psyché ?

6. Le soi impérieux se manifeste par des attaques pulsionnelles ou par la duperie. En réfléchissant à la semaine qui vient de s’écouler, arrivez-vous à détecter en vous-même une duperie manifeste de votre soi impérieux ?

7. Le soi impérieux nous pousse à faire le mal, aussi bien à nous-même (notre âme) qu’aux autres, par des transgressions variées de leurs droits. En réfléchissant à la semaine qui vient de s’écouler, ou dans la semaine qui vient :

  • Trouvez un exemple où le soi impérieux vous a poussé à vous nuire à vous-même.
  • Trouvez un exemple où le soi impérieux vous a poussé à nuire aux autres.
  • Pour chaque cas, essayez d’identifier le point faible qui, en s’activant en vous, a été la cause de la nuisance.

N’hésitez pas à faire part de vos découvertes dans les commentaires !

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10 ans !

Par , le 5 Oct 2018, dans la catégorie Articles,Éditos

Oui, cette rentrée, le site e-ostadelahi fête ses 10 ans. Voilà une bonne occasion de se retourner sur le chemin parcouru pour dresser un bilan.

Il y a 10 ans, Internet était en pleine vague « 2.0 » : on parlait de « blogosphère » ; c’était le début des réseaux dits « sociaux », qui ont depuis transformé les usages ; et l’iPhone n’existait que depuis quelques mois… Le site a naturellement accompagné ces évolutions. Tout en s’étoffant, il a connu plusieurs mues. En témoignent la mise à disposition d’une version mobile en 2015, puis d’une application dédiée e-ostadelahi.fr, dont les fonctionnalités n’ont elles-mêmes cessé d’évoluer.

L’activité n’a pas faibli durant ces dix années d’existence : 262 billets ont été publiés en français et 157 en anglais, qui ont suscité plus de 6000 commentaires… Les contenus et les formats se sont diversifiés : outre les articles originaux, le site accueille des extraits de conférences, des recensions d’ouvrage, des compte-rendus de colloques, des entretiens et des séries thématiques, mais aussi des focus sur des cas pratiques éthiques et des activités de réflexion. Autant de publications qui ont permis à chacun de nourrir ses intérêts en profitant de la dynamique et de l’esprit participatif du site – un espace de découverte, de réflexion et d’échange inspiré par la pensée d’Ostad Elahi, et qui continue d’être animé par le souci de donner une réalisation concrète à l’idée que les questions d’ordre éthique et spirituel peuvent être abordées de manière rationnelle, dans un esprit de recherche constructive et non dogmatique.

Ces années ont aussi été marquées par quelques jalons importants dont ce site s’est fait l’écho. Il y eut notamment la publication de Paroles de Vérité, en 2014, et plus récemment d’une nouvelle édition française, considérablement remaniée par Bahram Elahi, de La Voie de la Perfection (2018). Il a été question aussi d’expositions, de journées d’études (sur l’idée de spiritualité naturelle, sur la quintessence des religions), ou encore de l’écho que peut trouver aujourd’hui un classique de la poésie mystique, Le Cantique des oiseaux de Attar. Les billets consacrés à la pratique ont parcouru un nombre impressionnant de vices et de vertus, mais aussi de problématiques transversales touchant aux conditions de mise en œuvre d’une éthique concrète dans le quotidien de nos vies : l’orgueil et la colère, la médisance, l’impatience, l’altruisme imaginaire, le sentiment d’injustice, la bienveillance, l’importance des autres, la vie de couple comme laboratoire pour l’éthique, la question de l’auto-évaluation, et bien d’autres encore.

Est-ce un hasard si la série d’articles consacrés à l’humilité fait partie des contenus les plus consultés du site ? Ostad Elahi disait : « Devenir savant, comme c’est facile. Devenir humain, comme c’est difficile ! ». Où en sommes-nous, nous-même ?

Je regarde qui j’étais, il y a dix ans – et qui je suis devenu(e), maintenant.

Suis-je devenu(e) meilleur(e) ?

Suis-je quelque peu sorti(e) de mon état d’amnésie spirituelle ?

Suis-je prêt(e) à pratiquer la spiritualité in vivo ?

C’est à l’aune de ces questions, et de la réponse que chacun pourra leur trouver dans l’intimité de son cœur, que se mesure l’utilité réelle de ce site, comme, plus essentiellement, la valeur de ce que nous avons accompli durant ces dix années de nos vies.

Une autre parole de sagesse nous revient en mémoire, celle-là de Malak Jan : « La vie n’est pas courte, mais le temps est compté ». Oui, le temps sur cette terre est si court ! Et il reste si peu de temps…

Quelle personne voudrais-je être, dans dix ans ?

Parviendrais-je d’ici là à cultiver en moi quelques vérités réelles et vivantes, pour mieux servir autrui et développer mon humanité ?

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L’orgueil insensé : mets le feu à ce moi !

Par , le 16 Sep 2018, dans la catégorie Articles


Dans la suite des articles tirés du Cantique des Oiseaux de Attar, dont nous avions précédemment évoqué « Le rossignol et la rose : de l’attachement au renoncement », ainsi que « Notre ennemi intérieur : le soi impérieux » – examinons maintenant une facette de ce dernier qui guette tout chercheur spirituel : l’orgueil en spiritualité. Attar l’évoque sous la forme d’une anecdote truculente…

Récit 3 – L’orgueil spirituel

Le pet
Le sheykh Bûbakr un jour, entouré de disciples
Sortit de son couvent, juché dessus son âne
Et tandis qu’il allait suivi de tous ses gens
Soudain, l’âne en question lâcha un vent bruyant
Ce pet mit le grand sheykh dans un état d’extase
Il se mit à hurler, il déchira sa robe
Les témoins de la scène, disciples ou bien badauds
N’apprécièrent guère de voir le maître ainsi
Et quand il fut calmé, l’un d’eux s’ouvrit à lui :
« Que t’est-il arrivé ? Quelle était cette extase ? »
« Lorsque j’ai regardé, lui répondit le sheykh
Là, tout autour de moi, cette mer de disciples
Lorsque j’ai vu leur nombre devant et derrière moi
Je me dis en moi-même que je n’étais pas moins
Que le grand Bâyazîd. Et que comme aujourd’hui
Auréolé de gloire, aimé de mes disciples
Je me rendrai demain avec tous les honneurs
Fier et la tête haute, à la Résurrection
À peine cette pensée traversa mon esprit
Que mon âne lâcha ce bon pet bien bruyant
Me signifiant ainsi qu’être gonflé d’orgueil
Ne mérite en réponse que le vent du mépris
Grâce à l’âne mon âme fut soudain embrasée
Et une extase vint de cet état de fait. »

Tant que tu garderas cet orgueil insensé
Tu resteras très loin, loin de la vérité
Bouscule ton orgueil, brûle ton arrogance
Ton ego est au centre : mets le feu à ce moi !

(Farîd od-dîn ‘Attâr, Le Cantique des oiseaux, trad. Leili Anvar, Diane de Selliers Éditeur, 2012, distiques 2933 à 2946)

Quelles leçons tirer de ce récit ?

C’est à la lumière de la pensée d’Ostad Elahi que l’on se propose d’interpréter cet extrait, et notamment la dernière séquence, dont les points relevés ci-dessous sont susceptibles de donner des clés d’explications. Ostad Elahi évoque souvent, dans son enseignement, la question de l’orgueil, qu’il désigne comme « la pire expression du soi impérieux » (Paroles de Vérité, parole 170), voire comme une maladie de l’âme « dont il est très difficile, voire impossible pour le viator de guérir » (Paroles de Vérité, parole 350). L’orgueil dont il est question, c’est l’arrogance spirituelle qui amène la personne à être satisfaite d’elle-même, à se glorifier de ses actions et de ses vertus. La conséquence particulièrement néfaste de cet état est que la personne, ignorante d’elle-même, en particulier de ses défauts et points faibles, devient incapable d’identifier son soi impérieux, de le combattre et, in fine, de progresser spirituellement – « quand on ne voit pas un défaut, ce défaut devient comme un cancer qui rend l’âme malade » (Parole de Vérité, parole 27). L’orgueil est donc littéralement un obstacle qui coupe court d’une manière sournoise, de l’intérieur, aux volontés de lutte et de progression. L’orgueil, par ailleurs, nous expose à de graves dangers, puisque « Celui qui n’a pas d’orgueil, il est impossible que sa main lâche Dieu ; à l’inverse, celui qui a de l’orgueil, il est impossible que sa main ne Le lâche pas. » (Paroles de Vérité, parole 350). Parmi les pistes de pratique pour mieux cerner et combattre l’orgueil en soi :

  • Cultiver la lucidité sur nos défauts : « La meilleure des qualités spirituelles, c’est de voir constamment ses défauts dans le miroir de son cœur et de se voir comme le plus fautif et le plus infime de tous les hommes. » (Parole de Vérité, parole 170).
  • Lutter contre les attentes d’ordre « spirituel », du type : « Si le soi impérieux nous dit : ‘Après toutes ces années d’effort, comment se fait-il que tu n’aies toujours pas compris ce qu’est l’essence divine ?’, il faut lui donner un bon coup sur la tête et lui répondre : ‘Du moment que je sais que Dieu existe et quel est mon But, cela me suffit !’ » (Parole de Vérité, parole 444).

Bahram Elahi, par ailleurs (voir cette conférence) précise qu’un terrain particulièrement favorable à l’orgueil, c’est celui d’une personnalité « idéaliste » qui, s’exposant peu à la pratique in vivo et à la lutte réelle contre le soi impérieux, ne mesure pas concrètement ses limites, et s’attribue des qualités imaginaires, et croit toujours avoir raison et comprendre mieux que les autres. Dans cette conférence, Bahram Elahi nous fournit la clé d’analyse de l’orgueil spirituel, ce faisant il nous aide à transposer ce poème dans le terrain de notre réalité quotidienne. L’orgueil spirituel ne prend en effet pas des formes nécessairement explicites, par exemple d’arrogance manifeste vis-à-vis d’autrui. L’orgueil spirituel de l’idéaliste, réalité fuyante et oblique, se niche dans des replis plus invisibles de notre cœur. Il se mesure au manque d’humilité et de gratitude dont nous faisons preuve vis-à-vis de l’Un lorsque nous nous efforçons au dialogue avec Lui, ou que nous négligeons justement de le faire. Il se mesure dans notre incapacité à écouter réellement autrui lorsqu’il nous renvoie un défaut, lorsqu’il nous fait le reproche de notre faiblesse – ou, pire encore, dans ce qu’autrui a renoncé à nous faire aucun reproche, du fait de la coquille d’orgueil que nous nous sommes créée, nous plaçant intérieurement dans un tel surplomb (imaginaire) vis-à-vis d’autrui, tant et si bien que cela le décourage à formuler même un début de critique. Dans ce superbe isolement intérieur, l’orgueilleux spirituel est tout à la jouissance de ses mérites imaginaires, tout ignorant qu’il est de ses défauts réels.

Tant que tu garderas cet orgueil insensé
Tu resteras très loin, loin de la vérité
Bouscule ton orgueil, brûle ton arrogance
Ton ego est au centre : mets le feu à ce moi !

Et vous ?

Si vous accédez à cet article depuis l’application mobile, cliquez ici pour participer au sondage.

1. Vous est-il déjà arrivé de prendre conscience d’une manifestation de votre soi impérieux de manière soudaine et flagrante, voire “explosive”, comme dans cette histoire ?

Qu’avez-vous alors ressenti ? Quelles conclusions avez-vous tirées de cette expérience ? N’hésitez pas à partager votre expérience dans les commentaires !

2. De manière plus générale, vous est-il déjà arrivé de prendre conscience d’un défaut ou d’une faiblesse grâce à une approche plus méthodique, en observant par exemple vos réactions face aux petits événements de votre vie quotidienne ou en prêtant attention aux critiques de vos proches ?

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Que pouvez-vous conclure de votre réponse ? N’hésitez pas à partager votre expérience dans les commentaires !

3. Vous est-il déjà arrivé d’identifier une forme d’orgueil dans votre relation à l’Un ?

Dans quel contexte et sous quelle forme cet orgueil s’est-il manifesté en vous ? Avez-vous pris des mesures pour lutter contre “cet orgueil insensé” ? N’hésitez pas à partager votre expérience dans les commentaires !

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Les schémas du moi et leurs effets pratiques : lorsque l’esprit devient palpable

Dans les chapitres 4 et 5 de la nouvelle édition de La Voie de la Perfection (Albin Michel, 2018), Bahram Elahi présente un modèle de l’âme humaine ou de ce qu’il appelle également notre moi réel, modèle dont il avait déjà donné un aperçu sur ce site (ici et ici). L’âme, à l’instar du corps, y est présentée à travers des schémas de type anatomique, comme un véritable organisme : un organisme psychospirituel dont il s’agit, pour ceux qui aspirent à perfectionner leur humanité, de connaître et de contrôler les différentes puissances.

En réfléchissant sur le modèle du moi présenté par Bahram Elahi, il m’est naturellement venu à l’esprit de me l’appliquer à moi-même. Comment en effet éprouver la vérité de ce modèle autrement qu’en cherchant à repérer et à palper moi-même et en moi-même ces différentes puissances, à partir des expériences les plus ordinaires de ma vie quotidienne ? Ce billet présente trois de mes rencontres avec les puissances de mon âme. À chaque fois, j’ai essayé d’interpréter ce que je vivais, ressentais, comprenais et faisais à la lumière de ce modèle.

Moi face à un ami

Je ressens de la jalousie envers un ami, dont j’envie la situation et la réussite. Cela se manifeste par un désir de fuir son contact, désir qui émane clairement de mon ego. Celui-ci n’aime pas être en situation d’infériorité ; il cherche donc à fuir les situations où il risque d’être rabaissé. Cela s’accompagne aussi de flux d’énergie qui remontent dans le conscient, et qui me portent à me réjouir des problèmes que rencontre celui que je jalouse, ou à me montrer anormalement curieux de ses démarches, ou bien à avoir la critique facile… Ce n’est pourtant pas la seule attitude possible. Il m’est arrivé en d’autres occasions d’agir avec bienveillance envers ce même ami, en toute lucidité. Ce genre d’état correspond aux moments où j’ai une attention plus prononcée à Dieu et où je me trouve dans mon moi conscient profond. Alors je n’ai aucun problème avec cet ami ; les rancunes et les malveillances me paraissent sans fondement, enfantines et même inacceptables. Mais ces moments de grâce sont précaires : les énergies de l’ego repassent inlassablement à l’attaque. Elles se manifestent spontanément, de façon autonome, sans qu’intervienne ma volonté. Le travail de ma raison saine consiste à tenter de maîtriser ces énergies de jalousie en les anticipant et en les devançant : concrètement, je m’efforce de prodiguer de l’affection et de la bienveillance à celui que je jalouse, dans l’espoir que ma jalousie à la longue s’atténue et finisse par disparaître.

Moi face à l’un de mes responsables

Dans le cadre de mon activité professionnelle, un de mes responsables s’adresse à moi en me manquant de respect. Aussitôt, j’éprouve dans mon conscient un sentiment de déception, doublé de tristesse et d’amertume. Ce sentiment, au moment où je l’éprouve, et à chaque fois qu’il m’envahit spontanément, a une qualité spéciale qui n’est pas la même que celle de ma pensée lorsque je réfléchis et raisonne à son sujet. Cette déception et cette amertume se manifestent en moi sous la forme d’une énergie qui se produit de manière automatique, indépendamment de ma volonté. Si l’on se réfère au modèle présenté par B. Elahi, elle émane de mon ego. En visualisant ma conscience comme plongée dans mon ego, j’essaie de modifier ma perception ; je tâche de descendre progressivement dans mon moi conscient profond. Pour m’y aider, je me remémore une maxime d’Ostad Elahi : « Il ne faut placer son espoir qu’en Lui. » (Maximes de guidance, 255) Je me concentre sur l’énergie qui accompagne mon sentiment de déception et d’amertume, et je constate qu’elle résulte principalement du fait que, mû par des aspirations d’ordre matériel, j’ai placé trop d’espoir dans ma relation personnelle avec cette personne qui se trouve être mon supérieur. Si je veux caler mon intention sur le contentement divin, il me faut corriger cette tendance : il me faut donc agir sur les puissances qui me poussent à m’imaginer que ma situation personnelle dépend entièrement de la nature de ma relation avec cette personne. En travaillant de manière répétée dans cette direction, je prends plus clairement conscience que, bien que mon désir de progression matérielle soit en lui-même légitime, et même nécessaire, je ne me limite pas à cette part de moi-même qui est animée par des projets de carrière et cherche à se faire une bonne place au sein de l’entreprise. Je suis capable d’autre chose, et en particulier j’aspire au fond de moi-même à un idéal plus élevé que la réussite matérielle. L’aspiration la plus noble en moi, c’est la recherche du contentement divin, la quête de Vérité. Et elle est présente en tout homme, mais pas à la surface : pour la percevoir, il est nécessaire de fournir un effort spécial et d’entrer dans son moi conscient profond. Or une fois que je me suis convaincu de cela, je constate que ma tristesse et mon amertume ont disparu.

Tout cela est concret. Je ressentais une déception pénible, et maintenant je ne la ressens plus. Je ne l’ai pas refoulée, je ne me la suis pas cachée à moi-même ; mais en modifiant la direction de ma pensée et en me référant à mon moi conscient profond ou guide intérieur, je suis parvenu à contrôler mon état intérieur. Nous vivons dans un monde de causalité, et l’ensemble du processus que je viens de décrire s’est déroulé, lui aussi, selon des schémas de causalité précis. Pour obtenir le résultat que je viens d’évoquer, j’ai dû mobiliser un autre type d’énergie ; je me suis référé à un autre niveau de conscience grâce à un travail d’introspection. Cette introspection, je l’ai entreprise en vue du contentement divin ; elle a pour effet de me mettre en contact avec Lui. C’est là que je peux percevoir l’effet de l’énergie “métacausale” dont j’ai besoin pour surmonter mon état et ne pas me laisser déprimer par les difficulté rencontrées. C’est un point subtil, mais en même temps très concret. Ce faisant, mon raisonnement devient plus clair. Ma pensée acquiert une qualité totalement différente de celle qui accompagnait au départ l’énergie de déception et de tristesse émanant de l’ego. En raisonnant ainsi depuis mon moi conscient profond, j’ai mobilisé ma raison saine, je suis parvenu à mieux analyser la situation, en y intégrant la dimension spirituelle.

Moi en famille

Cette fois, c’est un membre de ma famille qui m’a mal parlé. J’ai été rabroué et j’en suis affecté. Je ne dis rien sur le coup mais cela laisse une trace. Et au prochain contact, je réagis sur un mode bougon ou carrément agressif. En réalité, j’éprouve de la rancune. Une puissance indépendante, en moi, me pousse à agresser, à rabrouer à mon tour, à faire des remarques déplaisantes ou négatives. Je m’installe dans cet état, à demi-conscient de mon changement d’humeur. J’ai tout de même quelques moments de lucidité : en surprenant telle attitude, ou tel ton dans ma voix, j’entrevois cette puissance en train d’agir en moi, presque malgré moi. En même temps, elle est très difficile à contrôler. Et mon début de mauvaise conscience se dissipe vite de lui-même si je ne l’accompagne pas d’un effort d’attention spécial.

Tout cela est dynamique. La physique mathématisée fournit des modèles qui permettent de décrire l’évolution dynamique de systèmes au cours du temps, suivant des lois causales : c’est ce qui la rend si efficace pour décrire et maîtriser les processus naturels. Mais en réalité le soi n’échappe pas à la règle : lui aussi évolue dynamiquement, selon des lois précises ; il est en constante évolution et à chaque instant des puissances et des énergies spécifiques remontent dans notre conscient et orientent nos pensées et nos comportements. Pour reprendre la main et retrouver un peu de contrôle, il faut que nous nous munissions de modèles adéquats. Pour revenir à mon exemple, je n’ai pas envie de faire la paix, je n’ai pas la force de faire la paix. Clairement, la rancune, l’agressivité émanent de mon ego. Si je n’agis pas, ces sentiments se développent d’eux-mêmes : ce sont eux qui commandent, jusqu’à ce qu’avec le temps les choses s’atténuent et que mon humeur finisse par s’améliorer d’elle-même. Dans la disposition où je me trouve, je suis passif, et c’est l’ego qui domine. Mais dès que je parviens à voir plus clairement l’intérêt de mon âme et que j’oriente ma pensée dans le sens du contentement divin, ce qu’il faut faire m’apparaît plus clairement : je dois faire la paix. Il suffit alors d’un effort pour que je parvienne à demander sincèrement l’aide divine, et que je la reçoive. Cette énergie supplémentaire me permet de franchir le pas.

Une fois de plus, on constate ici que le moi conscient est sans cesse traversé par des forces émanant de puissances de différente nature. La rancune, l’agressivité, et les sentiments semblables, viennent de l’ego. Pardonner, ne pas céder à la mauvaise humeur, faire la paix avec autrui par pur devoir humain ou dans l’intention du contentement divin, cela vient du moi conscient profond, et en particulier de la raison saine.

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La quintessence des religions selon Ostad Elahi : réflexions (3)

Ce troisième article de réflexion sur la « Quintessence des religions » vient clore notre série consacrée à ce poème d’Ostad Elahi. Après avoir abordé la question de « Dieu » et celle du « mal » , c’est à la notion de « bien » que nous vous proposons de réfléchir au travers d’un dernier extrait du commentaire de texte proposé par Leili Anvar.

De la « Quintessence des religions »
(extrait 3 : le bien)

« […] Enfin, en tout temps et en tout lieu,
Ce qui est considéré par les sages comme bon,
Qui engendre l’ordre et la paix pour les hommes,
Qui émane du Droit,
Pratique-le pour toi et pour les autres,
Et de ce qui est contraire à cela, éloigne-toi. […] »

Pour donner une « idée quintessentielle » de ce qu’est le bien, Ostad Elahi reformule donc les deux moments de la Règle d’Or qui déterminent ce que le théologien Olivier du Roy définit comme une « éthique de la réciprocité et de [l’]intersubjectivité foncière de l’homme » (Olivier du Roy, La Règle d’or : histoire d’une maxime morale universelle, Paris, Cerf, 2012, tome 1, p. 17). Il s’agit de pratiquer le bien pour soi et pour les autres, dans les mêmes proportions et en se mettant donc à la place des autres. La multiplication des verbes d’actions utilisés (« pratiquer », « lutter », « faire », « agir », « appliquer ») indique qu’il s’agit de s’engager dans « le bien positif ». Pour Ostad Elahi, une lutte efficace contre le mal consiste à faire le bien et même plus, à devenir soi-même, à son niveau, une source active de bienfait. De même que le mal, le bien ne peut réellement être défini : en revanche, il peut se reconnaître par la source dont il émane (« qui est recommandé par les sages », « qui émane du Droit ») et par ses conséquences (« qui engendre l’ordre et la paix pour les hommes »). Nous aurons à revenir plus loin sur les « sages » ayant l’autorité pour dire le bien. ConcernantQuant à la notion de Droit, nous avons vu plus haut qu’il s’agissait en persan du mot « Haqq », mot éminemment polysémique qui signifie en même temps la vérité, la justice, le droit et Dieu lui-même. La source du bien authentique se doit donc d’être à la fois juste, vraie, en accord avec les droits et divine. Devant un choix éthique, il convient d’exercer sa raison pour savoir si le principe du bien que l’on veut appliquer est un principe juste. La tâche n’est évidemment pas facile ; c’est le sujet d’innombrables ouvrages de nature très variée. C’est pourquoi le meilleur critère pour évaluer le bien-fondé de ce qui est considéré comme « bon », ce sont les conséquences engendrées par une action. Le « respect », l’« ordre », la « paix », le « droit » sont des valeurs universelles, qui s’appliquent et se reconnaissent en « tout temps et en tout lieu ». Quand on veut appliquer un principe, on doit donc se poser deux questions fondamentales : d’une part, est-ce que ce principe que j’observe émane du « Droit » (Haqq) – en somme, est-il juste et en accord avec la « Vérité » ? – et d’autre part, est-ce que l’action que je veux entreprendre engendre l’ordre et la paix ? Que d’actions seraient suspendues si on se posait ces questions avant d’agir…

Il semble ici que lorsqu’Ostad Elahi évoque « l’ordre et la paix », il évoque à la fois l’ordre social qui est le but recherché, selon lui, par les législations religieuses (aujourd’hui remplacées dans les démocraties par le droit laïque[1]) et la paix intérieure du sage (ce que Sénèque appelait « la constance du sage » ou « la tranquillité de l’âme »). En réalité, dire « qui engendre l’ordre et la paix pour les hommes », c’est signifier qu’il y a une interaction profonde entre soi et autrui, et que de cette interaction dépend la paix intérieure, la paix des autres et l’ordre de la société pris comme un tout. En ce sens, Ostad Elahi se démarque de toute sagesse qui ne serait qu’une entreprise individuelle. Pour lui, le bien consiste certes à développer individuellement ce que l’on appelle les « vertus » mais la condition de ce développement, c’est d’intégrer autrui dans le processus :

« […] il est nécessaire de mettre en pratique les préceptes qui le rapprochent de Dieu, tels que la prière, la bonté, l’altruisme et tout ce qui est considéré comme bien du point de vue humain. »
(Paroles de Vérité, 449)

Les violences, les misères, et les désordres que l’actualité nous donne à voir tous les jours témoignent de ce qu’un monde où chacun ne prend pas sur soi de lutter dans son propre cœur contre le mal, la haine et l’injustice, est un monde où ne peuvent régner ni l’ordre, ni la paix, ni l’harmonie, ni l’amour. Pour Ostad Elahi, la vraie sagesse consiste à activer le bien en soi pour qu’il devienne efficient en dehors de soi :

« La première condition, c’est donc d’avoir une “intention bonne”. Quand vous serez engagés à dire le bien, à vous imprégner de bien, à rechercher le bien, cette intention deviendra votre “arbre de bienfaisance”, qui donnera des fruits délicieux dans ce monde et dans l’autre. » (PV, 415)

De fait, l’interaction avec les autres a un effet immédiat sur la nature de soi-même. Ostad Elahi emploie, pour faire comprendre cette idée, des métaphores du « goût ». Ainsi :

« […] L’homme, disait-il, doit devenir aussi doux que le miel de façon à être toujours une source de bienfaits pour les autres. De même que le miel est saturé de douceur, nous devons assimiler en nous tellement de bienveillance et de bonté qu’à la fin notre être soit saturé de bien. De manière générale, si l’homme est bon et fait le bien autour de lui, c’est-à-dire s’il voit le bien, dit le bien et agit en bien, il est le premier à en tirer un bénéfice et il se sent toujours bien ; ensuite, le bénéfice s’étend aux autres. » (PV, 342)

Cette « suavité du bien », chacun peut, à des degrés divers, l’expérimenter en lui-même et la développer puisque c’est dans le for intérieur de chacun que commence cette opération quasi alchimique de la substance même de l’âme. Elle s’oppose à l’amertume du mal et des pensées négatives qui l’empoisonnent. Le poète mystique persan Rûmî, dont Ostad Elahi avait profondément médité l’œuvre, employait une autre métaphore, celle du jardin, pour parler de l’espace intime de la pensée où plongent les racines du bien comme du mal :

« Si quelqu’un dit du bien d’une personne, le bien et la grâce qui en découlent lui reviennent à lui-même et en vérité, ses louanges et le bien qu’il dit, il les dit à lui-même. C’est comme quelqu’un qui planterait une roseraie et des plantes odorantes autour de sa maison. Chaque fois qu’il regarderait autour de lui, il verrait des fleurs et de la verdure, il serait sans cesse au paradis. Lorsque parler en bien devient une seconde nature et que l’on s’attache à dire le bien d’une personne, alors cette personne devient bien-aimée et lorsque l’on pense à elle, on pense au Bien-Aimé et le souvenir du Bien-Aimé est un jardin rempli de fleurs et d’âme et de bonheur. À l’inverse, quand on dit le mal d’une personne, elle nous apparaît comme une ennemie, et lorsque l’on se la représente en pensée, c’est comme si on avait dans l’esprit des serpents et des scorpions ou des épines et des chardons. Or, puisque tu peux être nuit et jour entouré de fleurs et d’un jardin d’Eden, pourquoi se promener dans un jardin rempli d’épines et de serpents ? […] » (Cité par Leili Anvar dans Rûmî, Paris, Entrelacs, 2004, p. 214-215)

Le paradis ou l’enfer sont donc tout intérieurs et ce sont les actions et les pensées qui les font advenir ici et maintenant, sans avoir à attendre une autre vie. Si, comme nous l’avons vu plus haut, l’horizon eschatologique de l’éthique se situe dans l’au-delà, il n’empêche que la pratique et les conséquences concrètes de l’action éthique se goûtent dès ici-bas. En somme, celui qui a atteint la sagesse, atteint aussi le bonheur. Toute la sagesse des maîtres antiques pourrait d’ailleurs se résumer à la recherche de ce bonheur particulier, le bonheur de sagesse, dont la condition même est la « vie bonne ». Se référant au « prince des philosophes », Cicéron ne dit pas autre chose, lorsqu’il écrit à l’un de ses correspondants :

« Nous, nous voulons qu’il y ait un bonheur parfait, et notre thèse s’appuie sur une célèbre déduction de Socrate ; voici en effet comment raisonnait le prince des philosophes : “Telle est la manière d’être de chacun, tel est l’homme ; et tel est l’homme, tel est son langage ; or ses actes ressemblent à son langage et sa vie à ses actes.” […] Or l’état de l’âme chez un homme de bien est louable ; donc la vie de l’homme de bien aussi est louable, et puisqu’elle est louable, elle est honnête. D’où on conclut que “la vie des gens de bien est heureuse”. » (Cicéron, « Le bonheur dépend de l’âme seule », Paris, Gallimard, 1962)

On voit ici comment se met en place le cercle vertueux de la sagesse : la pratique du bien transforme l’homme et le rend plus sage, ce qui lui permet d’avancer dans la pratique de la vertu et devenir de ce fait plus sage encore et plus heureux, car plus près du vrai et donc de la justice. Ce travail le transforme en profondeur, de sorte qu’il devient un avec lui-même, avec ce qu’il est réellement en tant qu’être humain, et qu’il n’a plus besoin de se forcer puisque le bien se manifeste désormais en lui comme une seconde nature.

« La sagesse, écrit Anne Baudart, ne réside ni dans le désir et l’intérêt, quelles qu’en soient les formes, ni dans les honneurs amassés et cultivés pour eux-mêmes. Elle est l’apanage de celui qui se voue, grâce à la raison, à l’exercice de son jugement, à la contemplation du vrai, au plaisir pur qu’ils engendrent […] L’homme vertueux et juste, épris de sagesse, dépasse d’une prodigieuse distance “en décence, beauté et mérite”, l’homme méchant et injuste (République, IX, 588 a). » (Anne Baudart, Qu’est-ce que la sagesse ?, Paris, Vrin, 2013, p. 66)

Chez Ostad Elahi, ce bien pratiqué dans la plus haute exigence envers soi-même est non seulement la condition nécessaire de la sagesse et du bonheur individuel, mais elle a pour horizon une bienveillance universelle et altruiste. Si « La Quintessence des religions » est un exposé général sur ce qui constitue le socle commun à toutes les spiritualités, il en énonce, dans Paroles de Vérité, les retombées pratiques dans sa propre expérience de vie. Ainsi :

« Ma devise religieuse est :

  • d’être bon envers tous ;
  • de vouloir le bien de tous ;
  • de ne jamais chercher à me venger et de ne jamais vouloir de mal à personne ;
  • d’être toujours prêt à rendre service, plus particulièrement aux gens qui m’ont fait du mal ; et quand on m’a fait du mal, de ne pas laisser mon cœur en être affecté. »(PV, 10)

Pour Ostad Elahi, le bien a immanquablement pour horizon l’amour d’autrui. Et c’est ainsi qu’il fait se rejoindre l’éthique du sage et la bonté universelle du saint.

« Lorsque nous aimerons fraternellement tous les hommes et que nous serons bienveillants envers tous, les différences disparaîtront et tout le monde se conformera à cette Vérité. Autrement dit, si ce que nous voulons et aimons pour nous-même, nous l’appliquons pour les autres avec le même élan que s’il s’agissait de notre propre corps et de notre propre chair, nous pouvons dire que nous sommes croyant. » (PV, 11)

>> Réflexion <<

« L’homme doit devenir aussi doux que le miel de façon à être toujours une source de bienfaits pour les autres. (…) De manière générale, si l’homme est bon et fait le bien autour de lui, c’est-à-dire s’il voit le bien, dit le bien et agit en bien, il est le premier à en tirer un bénéfice et il se sent toujours bien ; ensuite, le bénéfice s’étend aux autres. »

Avez-vous déjà essayé de « pratiquer le bien » (qu’il s’agisse de voir le bien, dire le bien ou faire le bien) dans votre vie quotidienne pour essayer de « devenir aussi doux que le miel » ? Comment vous y êtes-vous pris ? Une telle pratique vous a-t-elle mené à expérimenter en vous cette « suavité du bien » ? De quelle manière ?

N’hésitez pas à partager vos réflexions, exemples et expériences dans la section commentaires.


[1] ^ Voir par exemple Paroles de Vérité, 16 : « Un grand nombre de commandements religieux ne concernent pas les affaires spirituelles, ils ont été émis pour régir l’ordre social. C’est le cas par exemple des lois sur l’héritage, etc. Pour ce qui est des affaires spirituelles, toutes les religions disent la même chose, et pour les affaires matérielles et sociales, on peut se référer aux lois en usage. » Ou encore PV, 344 (sur les trois catégories de lois : loi religieuse, loi sociale et loi morale)

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Notre ennemi intime : le soi impérieux

Par , le 9 Fév 2018, dans la catégorie Articles

Nous poursuivons notre série d’articles sur le Cantique des Oiseaux de Attar, un ouvrage riche d’enseignements utiles à une démarche spirituelle. Pour plus d’information sur l’oeuvre et son auteur, vous pouvez vous reporter au premier article de la série : « Le rossignol et la rose : de l’attachement au renoncement ».

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La Voie de la Perfection, l’appel de la raison saine

Bahram Elahi, La Voie de la Perfection – Introduction à la pensée d’Ostad Elahi, coll. Spiritualités vivantes, Albin Michel, 2018, 236 pages.

Une édition revue et augmentée de La Voie de la Perfection paraît en ce début d’année aux éditions Albin Michel : retour sur la démarche générale de son auteur, Bahram Elahi, et sur la méthode de lecture qu’appelle cette nouvelle « introduction à la pensée d’Ostad Elahi ».

La 6ème édition de La Voie de la Perfection paraît ces jours-ci, en janvier 2018. Elle est le fruit de plus de cinquante années de recherche et de pratique spirituelle menées par Bahram Elahi. La toute première édition remonte à 1976 ; la dernière réédition avait eu lieu en 2002. Cette nouvelle version, substantiellement revue et augmentée, est l’occasion de revenir sur une idée que nous avions évoquée il y a quelques années – « La Voie de la Perfection, une pensée en perfectionnement » – et de la prolonger en tentant de nous interroger sur les vues nouvelles introduites et développées par l’auteur.

L’ouvrage, sous-titré « Introduction à la pensée d’Ostad Elahi », garde pour objectif de présenter celle-ci sous une forme structurée et synthétique. Elle se nourrit des écrits et paroles d’Ostad Elahi ainsi que de la méditation de l’exemple vivant qu’il offrait à travers ses actions et son comportement, dont l’auteur a été le témoin direct. L’architecture d’ensemble semble inchangée : une succession de chapitres courts et une argumentation dense et cohérente exposant ce que l’auteur appelle les vérités divines réelles vivantes, soit les principes que l’homme a pour devoir de comprendre et d’assimiler en les expérimentant, afin de pouvoir, ici sur terre, accomplir une éducation de pensée juste, lui permettant, là-bas, dans l’au-delà, d’achever son perfectionnement spirituel. « Ces vérités sont soit d’ordre théorique, telles l’existence de l’Un, l’existence de l’âme, d’une vie après la mort, du Compte, etc., soit d’ordre pratique, tels les principes éthiques et divins justes. Les principes éthiques et divins justes sont axés essentiellement sur le respect des droits légitimes de notre corps, de notre âme et des autres, ainsi que sur l‎’‎altruisme. »

Une lecture plus attentive de l’ouvrage révèle toutefois une évolution radicale, que manifeste l’efflorescence de notions nouvelles, en germe dans l’édition précédente, mais qui trouvent ici une expression achevée : Point d’Unicité, raison saine, guide intérieur, voile psychique, flux divin, Sa guidance, pratique in vivo, attention-dialogue… Nous ne reviendrons pas dans cet article sur toutes ces notions nouvelles, laissant au lecteur le soin de les découvrir par lui-même. Pour prendre la mesure de cette évolution, il suffit de comparer les figures (schémas) qui, dans les deux éditions, représentent l’âme humaine en tant qu’organisme psychospirituel : les fondamentaux demeurent – l’anatomie fonctionnelle de l’organisme psycho-spirituel, fondement d’une nouvelle médecine de l’âme – mais l’exposé des puissances qui animent l’âme – qui nous animent donc – se trouve ici précisé d’une manière plus immédiatement exploitable sur le terrain de l’expérience concrète, au contact de la réalité quotidienne.

Cet approfondissement et cet enrichissement sont loin de se limiter à des questions d’ordre terminologique ou sémantique. Bahram Elahi, en infatigable chercheur de Vérité, cisèle les notions avec une rigueur implacable, trouvant à chaque fois la manière la plus juste possible d’exprimer des réalités spirituelles dont on sent bien qu’elles s’avèrent en pratique d’une infinie subtilité. Mais l’important, justement, est que ces principes puissent devenir des principes actifs. Comme l’explique l’auteur, ils portent en soi l’effet susceptible de contribuer au développement de l’âme humaine, voire à sa guérison. Dans cette nouvelle édition, les figures qui représentent les puissances de l’âme apparaissent comme un pivot du dispositif de compréhension du processus de perfectionnement. L’auteur nous invite à les contempler et à en méditer le sens en y projetant notre propre subjectivité : cela constitue en soi un exercice permettant de déstabiliser notre ego confiné dans ses certitudes matérialistes.

Nous avions déjà souligné, à l’occasion de l’édition précédente, que l’exposé d’une pensée qui semble se déployer et se dévoiler progressivement, est un fait neuf dans l’histoire de la spiritualité. Les traditions du passé ont en effet souvent eu tendance à figer la pensée et les pratiques spirituelles dans la littéralité du propos des personnalités révérées. Quelque chose d’important se joue dans l’affirmation d’un renouvellement permanent de l’énoncé des vérités divines. Il ne s’agit pas ici d’un commentaire indéfini et jamais achevé d’un texte sacré originel, comme certaines traditions religieuses le pratiquent depuis des siècles. Il ne s’agit pas non plus, stricto sensu, d’une exploration scientifique du genre de celles qu’a connues l’humanité au XXe siècle, avec ce que cela implique d’hypothèses et de conjectures, de théories et de modèles nécessairement provisoires concernant le fonctionnement de la nature. Bahram Elahi se situe ailleurs, bien qu’il défende l’idée que la spiritualité puisse être elle-même abordée comme une science. Il a longtemps exercé et enseigné la médecine (professeur émérite de chirurgie infantile, on lui doit plusieurs traités d’anatomie) ; mais il est en même temps dépositaire d’une lignée spirituelle éminente. Son rapport à la vérité se définit donc autrement. Pour le lecteur, il s’agit de comprendre et surtout de juger sur pièces, en admettant certaines prémisses comme des hypothèses qui fonctionnent, et en tâchant de prolonger pour lui-même l’approche intellectuelle des concepts par leur mise en pratique in vivo.

L’auteur lui-même nous livre quelques clés permettant de saisir sa démarche : « Au cours de ce cheminement, j’ai acquis la certitude qu’il existe un au-delà, qu’il y a une vie après la mort à laquelle nul ne peut échapper, puisque nul ne peut échapper à la mort, et que la qualité de vie de chacun dans cet au-delà dépendra des comportements qu’il aura eus sur terre […] En se familiarisant avec [le sens noble de ces termes], peut-être ‎[parviendra-t-on] à en capter la résonance originelle et à en éprouver les bienfaits… ‎Car au-delà des mots, ce sont les réalités et les principes originels qui importent.‎ »

La Voie de la Perfection est un appel à notre âme et, en elle, à ce germe de raison saine dont nous serions pour la plupart dotés. Lire ces principes, s’en imprégner en tentant de nous y projeter et de les rapporter concrètement à notre expérience, nous offre un moyen de nous éveiller de ce profond sommeil que Bahram Elahi décrit comme une « amnésie spirituelle ». Quelque part au fond de nous, cet appel résonne, ranimant en nous une intuition, le pressentiment d’une certitude : « Il existe un au-delà, il y a une vie après la mort à laquelle nul ne peut échapper, puisque nul ne peut échapper à la mort ». Survient alors la possibilité de se familiariser avec ces principes, comme un cheminement vers le Point d’Unicité : « Il n’est pas besoin de savoir qui est le Point d’Unicité mais simplement de savoir qu’Il est, et que tout homme, quelles que soient sa croyance et son origine, peut s’adresser à Lui par la pensée et demander Son aide et Sa guidance. » À partir de là, tout devient clair et possible.

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La quintessence des religions selon Ostad Elahi : réflexions (2)

Après avoir réfléchi ensemble à la question de Dieu et de ce que signifie réellement le fait de « mettre sa foi en Dieu », nous poursuivons ici notre série consacrée au poème d’Ostad Elahi intitulé la « Quintessence des religions » avec un deuxième extrait du commentaire de ce texte par Leili Anvar, publié dans les actes du colloque « Quelle sagesse pour notre temps ? ». C’est cette fois-ci de la notion de « mal » dont il est question.

Une piste de réflexion vous est proposée à la fin de cet article. N’hésitez pas à partager vos réflexions, exemples et expériences dans la section commentaires.

De la « Quintessence des religions »
(extrait 2 : la question du mal)

« […] Ensuite, tout être, quel qu’il soit,
Considère-le en bien,
Car à l’origine, aucune créature n’est mauvaise ;
Il n’est de mal que les actes,
Non ceux qui les commettent,
Et contre de tels actes, ton devoir est de lutter. […] »

Le premier point pratique qu’Ostad Elahi évoque dans cette « Quintessence des religions », c’est la question du mal. En réalité, cette injonction éthique se fonde sur une métaphysique dans le sens où ici, le mal est considéré comme n’ayant pas d’existence propre[1]. Du postulat de départ, qui était celui de l’existence d’un Être créateur qui a créé toutes les créatures par l’effusion de Sa grâce[2], qui est tout-puissant et bon, Bien absolu, et qui ne crée pas le mal, découle l’idée qu’aucune création n’est mauvaise par « essence » ou en d’autres termes, que le mal est « accident ». Le mal est l’apanage des hommes, lorsqu’ils mettent leur volonté au service de ce qui va à l’encontre du Bien et de la Vérité. Si c’est dans ce choix que se révèlent et se jouent la liberté et la responsabilité humaines, il n’en reste pas moins que dans le constat du mal, la sagesse consiste à dissocier l’acte de celui qui le commet. Il s’agit de ne pas juger les autres en donnant des actes une interprétation essentialiste, car personne n’est en mesure de connaître les autres de l’intérieur :

« Je vous recommande de ne jamais juger personne, car au moment de rendre des comptes, vous ne pourrez pas répondre. Seul Dieu connaît la vérité réelle de tous et peut juger. Nous, qui ne nous connaissons même pas nous-même, comment pourrions-nous juger les autres ? » (Paroles de Vérité, 441)

Pour Ostad Elahi, ce qui compte, ce sont les conséquences pratiques d’une réflexion philosophique sur le mal. En effet, la suspension du jugement suppose un travail sur le regard et la pensée. On retrouve ici les éléments de la fameuse maxime zoroastrienne « voir le bien », « penser le bien », ou peut-être, en affinant un peu la traduction classique, « voir juste » et « penser juste ». Car le sage n’est évidemment pas un naïf qui ignore le réel. Il voit et pense les choses telles qu’elles sont mais sans esprit de jugement, avec lucidité mais sans amertume. La sagesse commence donc par un changement de regard à la fois sur les autres et sur soi. Changer de regard, permet en fait de changer de substance, d’éclaircir le soi, le purifier de ses ténèbres, de la fumée qui le recouvre, du voile opaque de l’ignorance qui recouvre la vision claire du réel :

« Chacun voit le monde extérieur selon son propre cœur. Il voit dans les choses extérieures le reflet de ce qui se passe dans son cœur. Voir le bien, penser le bien et dire le bien a d’abord un effet sur la personne elle-même : son cœur s’éclaire et le monde qui l’entoure, au lieu d’être terne, devient limpide. » (PV, 422)

Le constat du mal ne doit pas mener au nihilisme ou au désespoir, ni servir à juger les autres mais à faire retour sur soi et à entrer dans un combat actif : « Contre de tels actes, ton devoir est de lutter. » Cela ne veut pas dire lutter contre ceux qui feraient le mal en se posant comme un juge moral, mais lutter, d’une part, contre les effets du mal dans le monde par le bien et d’autre part (et surtout !), contre les pulsions de mal que chacun porte en lui-même. C’est en effet ainsi que Bahram Elahi commente ce vers : « Le devoir de lutter désigne ici le devoir de lutter contre le mal qui se trouve en chacun et qui vient du soi impérieux. Chacun a le devoir de lutter contre son propre soi impérieux pour diminuer, à sa mesure, le flux du mal. » (PV, 472, note)

Finalement, toute démarche de sagesse se doit de commencer par répondre à ces deux questions fondamentales : « Qu’est-ce que le mal ? Qu’est-ce que le bien ? », ou en d’autres termes, « Que dois-je éviter de faire et que dois-je faire ? Et pourquoi ? » De ce fait, toute décision, en tant qu’elle est sous-tendue par ces deux questions, est éthique et pour toute action, on devrait pouvoir savoir si de l’avoir accomplie, c’est avoir agi en bien ou en mal. Ainsi que le fait remarquer Paul Ricœur :

« Pour l’action, le mal est avant tout ce qui ne devrait pas être, mais doit être combattu. En ce sens, l’action renverse l’orientation du regard. Sous l’emprise du mythe, la pensée spéculative est tirée en arrière vers l’origine : d’où vient le mal ? Le regard est ainsi tourné vers l’avenir, par l’idée d’une tâche à accomplir, qui réplique à celle d’une origine à découvrir. » (Le Mal, op. cit., p. 58.)

Le premier temps de toute démarche éthique, qui est aussi le premier temps de la sagesse et la base du développement de ce qu’Ostad Elahi appelle la « raison saine », c’est d’éviter le mal, autant que cela est possible : lutter, changer de regard, ne pas suivre l’appel du mal. Ou, comme le dit la suite du texte, « s’éloigner » de ce qui est contraire au bien. On comprend que dans un premier temps, c’est cela qui mène au bien. Pour « dire le bien, faire le bien et penser le bien », il faut d’abord apprendre à éviter de dire le mal, de faire le mal, de penser en mal. On peut constater la nécessité du « ne pas » comme fondement de l’éthique dans la composition même des dix commandements (Ancien Testament, Exode, 20, chapitre intitulé le « décalogue », et aussi le Deutéronome, 5.) qui fondent la loi dans les trois grands monothéismes. En effet, sur les dix « commandements » ou « paroles » divines, huit sont des injonctions « négatives » : « Tu ne tueras pas », « Tu ne voleras pas », etc. Comme si le premier mouvement qui fonde la loi morale consistait à se retenir, à lutter contre la pulsion du mal présent dans le cœur de tous les hommes. Quand Ostad Elahi décrit par ailleurs la lutte contre le soi impérieux (comme pilier du perfectionnement spirituel), c’est bien de cela qu’il s’agit :

« La lutte contre le soi impérieux, dit-il, consiste à renoncer à ses pulsions et désirs par la force de la volonté et l’énergie de la foi. » (PV, 95)

« Renoncer », cela signifie bien « dire non » à des injonctions qui sont contraires aux principes divins qui fondent les valeurs d’humanité et qui sont reconnues comme telles non seulement par les traditions religieuses et spirituelles mais aussi du droit laïque. Le soi impérieux est cette instance qui, en chacun de nous, nous pousse à transgresser les principes éthiques[3] :

« Que Dieu nous garde du soi impérieux ! Il ordonne le mal. Quelle que soit la voie vers laquelle il nous leurre, il utilise la ruse et invente toute sorte de bonnes raisons pour nous pousser à mal agir ; et à chaque instant, il apparaît sous un nouvel aspect pour nous égarer. » (PV, 93)

Pour toutes ces raisons, on comprend bien que, même s’il est théoriquement presque impossible de définir le mal, il est indispensable de savoir le repérer en pratique. Or, les principes éthiques qui fondent le socle pratique de toute religion n’ont d’autre but que de proposer une cartographie du bien et du mal. Car pour avoir une pratique réelle du bien, il faut connaître la possibilité et la tentation du mal. Pour Ostad Elahi, le mal comme problème éthique n’a de sens que dans le cadre général des droits dont sont dotées toutes les créatures et qui impliquent un certain nombre de devoirs. Il considère qu’aucun droit ne se perd jamais et que l’âme immortelle devra rendre compte de tous ses manquements en vertu d’une mathématique précise inscrite dans sa substance même. Parler en termes de droits, cela signifie qu’éviter le mal, c’est avant toute chose éviter de léser les droits d’autrui, ou en d’autres termes « ne pas faire à autrui ce qu’on ne voudrait pas qu’on nous fasse », ce qui est le pendant de la Règle d’Or universelle : « Fais à autrui ce que tu voudrais qu’on te fasse. » Maintes fois, Ostad Elahi reviendra dans son enseignement sur cette maxime universelle comme socle de l’éthique et de la sagesse, d’où découle la notion même de bien.

>> Réflexion <<

Nous jugeons sans cesse les actes et comportements d’autrui (famille, amis, collègues, etc.), en particulier, lorsque ces actes ou comportements nous paraissent contestables. Or dans ces cas, souvent, un glissement s’opère et l’autre dans sa personne même devient l’objet de notre jugement. Nous le condamnons, dans son essence, sur la base d’observations qui ne peuvent qu’être incomplètes. Avez vous déjà essayé, comme suggéré dans ce texte, de modérer vos jugements en dissociant l’acte de la personne ? Ou en cherchant à changer votre regard de sorte à voir « le bien » chez l’autre ? Quels résultats avez-vous observé ?

Avez-vous alors également cherché à changer votre regard sur vous-même, pour mieux y diagnostiquer le “mal”, c’est-à-dire les différentes manifestations du soi impérieux ?

N’hésitez pas à partager vos réflexions, exemples et expériences dans la section commentaires.


[1] ^ Voir sur ce sujet toute la parole PV, 136. On retrouve cette idée que le mal n’a pas d’existence propre chez Plotin, quand il critique le dualisme de la gnose, posant un principe du mal face au principe du bien. Voir en particulier « Traité 9 (VI, 9) : Sur le Bien et l’Un » dans Plotin, Sur le beau et autres traité, Paris, Flammarion, 2008.

[2] ^Voir à ce sujet, Connaissance de l’âme, op. cit., p. 55, et PV, 18 : « L’existence est un effet de la grâce et de la mansuétude de l’Être nécessaire envers les existants. De même que le soleil rayonne partout autour de lui, Dieu diffuse Sa grâce sur tous les êtres, avec cette différence que la grâce divine émane de Sa volonté. Il fait acte de volonté, car Sa grandeur nécessite qu’Il soit plein de grâce. »

[3] ^ « Le soi impérieux est l’instance des poussées pulsionnelles capricieuses illégitimes et nuisantes de notre âme terrestre ou ça. » (Bahram Elahi, La Voie de la Perfection, op. cit., p. 45).

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Le rossignol et la rose : de l’attachement au renoncement – Synthèse

Par , le 17 Oct 2017, dans la catégorie Articles

Nous avons été très nombreux à participer à l’activité de réflexion faisant suite à l’article « Le rossignol et la rose : de l’attachement au renoncement » et donc, à nous interroger sur comment transposer dans notre vie les conseils de la huppe au rossignol épris de la rose :

À la rose renonce, puisqu’à chaque printemps
Elle rit, non pour toi, mais de toi, malheureux !

(Farîd od-dîn ‘Attâr, Le Cantique des oiseaux, trad. Leili Anvar, Diane de Selliers Éditeur, 2012, distique 777)

 

Quelles sont ces roses ?

 

Quelles sont donc ces roses – ou attachements – qui par trop nous occupent l’esprit, ou bien encombrent notre vie au point de nous faire négliger l’essentiel ? Le principal attachement qui ressort de l’enquête comme étant en excès – c’est le travail. Près de 30% jugent leur attachement en ce domaine comme excessif, puis viennent (entre 20 et 25%) les enfants, la mode, les vacances. Il est notable que, pour la plupart, c’est le manque d’importance accordé (donc un attachement insuffisant) qui est relevé : près de 30% des participants (sans doute étudiants) semblent juger insuffisante l’importance donnée aux études… Mais surtout, observation quantitative la plus marquée de cette synthèse, plus de 50% jugent n’accorder pas assez d’importance à la santé et au bien-être du corps. Environ 40% jugent ne pas s’investir suffisamment dans des activités sociales ou tournées vers autrui : qu’il s’agisse de s’occuper de sa famille, de ses amis ou bien dans un cadre associatif.

Ces premiers éléments sont paradoxaux : l’article invitait à une réflexion sur nos attachements. Et il semble que c’est notre manque d’attachement à certains domaines de notre vie matérielle qui ressort des éléments quantitatifs ! Pour y voir plus clair, voyons la manière dont les participants apprécient l’impact de ces attachements sur leur niveau d’accomplissement de leurs devoirs éthiques et spirituels. Le jugement est sévère : 2 participants sur 3 estiment que leur investissement dans ce qui leur tient trop à cœur introduit un déséquilibre dans leur vie, de l’ordre du manquement à un devoir éthique et spirituel. Ce résultat quantitatif reflète une forme de sentiment diffus de culpabilité que l’on retrouve explicité dans les retours qualitatifs.

Massivement, ces retours témoignent du sentiment d’un soin (très) insuffisant apporté à notre devoir premier vis-à-vis de nous-même, de notre âme : qu’il s’agisse de la « recharger » en énergie spirituelle grâce à des pratiques de prières, d’attention ou de dialogue intérieur, qu’il s’agisse de la nourrir de principes et de réflexions d’ordre spirituel par la lecture de textes. De manière tout aussi marquée, les participants déplorent leur manque de soin vis-à-vis du corps – qu’il s’agisse de l’absence de sport régulier, le manque de sommeil, la mauvaise hygiène de vie (en particulier, les accoutumances psychiques de type Internet, ou encore les mauvaises habitudes alimentaires). Le manque d’attention à autrui, aux proches, est mentionné mais à un degré bien moindre. Il semble que le manque de soin vis-à-vis de soi ressort comme plus problématique.

À travers ces éléments quantitatifs et qualitatifs se dessine un portrait type de celles et ceux qui ont participé à cette activité – et pour qui donc, la question de l’attachement comme obstacle dans la progression spirituelle se pose : personnes actives, très prises par le travail (pour certaines, le soin des enfants) et plus généralement par un rythme de vie tendu qu’elles ont du mal à organiser d’une manière qui permette de prendre correctement soin du corps et de l’âme. Cette incapacité à organiser sa vie semble être vécue par beaucoup comme une grande frustration, dont un dérivatif semble être pour certains le fait de s’abandonner à des activités passives et addictives (internet, TV), qui ne font toutefois qu’augmenter encore plus un sentiment de culpabilité et d’impuissance.

SM et Alex rendent comptent, dans leur commentaire, de ce portrait-type, marqué par une césure entre ce que l’on est et ce que l’on aimerait être, et dans lequel beaucoup devraient se reconnaître :

SM (traduit de l’anglais) : « C’est très intéressant d’évaluer la valeur qu’on donne à différentes choses dans sa vie. Je me rends compte que ce que j’imagine être et aimerais être est très différent de ce que je suis effectivement dans ma vie de tous les jours. J’ai beau penser chaque jour à l’aspect spirituel de ma vie, je continue à m’occuper beaucoup plus de ma vie matérielle. Le monde matériel m’épuise tellement que lorsque je trouve enfin le temps de m’assoir pour faire quelque chose de bon pour âme, je ne suis plus dans le bon état d’esprit et je remets à plus tard. Au contraire quand il s’agit de me relaxer en surfant sur internet, je peux aisément y passer l’essentiel de ma journée. »

Alex : « J’ai toujours accordé beaucoup d’importance à mon travail mais les choses ont changé ces derniers temps : je suis de plus en plus obnubilé par ma réussite professionnelle au point où cela me mène à avoir des comportements et pensées anti-éthiques : médisance, jalousie, complots, voire mal-être lorsque je n’ai pas ce que je veux. Cela empiète également sur les droits de ma femme et de mes enfants : par exemple, le soir – lorsque je suis chez moi – je suis constamment sur mon smartphone pour vérifier ou écrire mes mails, souvent pour faire du zèle auprès de mes chefs… pendant ce temps je ne m’occupe ni de mes enfants ni de ma femme, pire il m’arrive souvent de leur faire “profiter” de mon stress. »

 

Comment analyser cet état de fait, quelles pistes d’action ?

 

La tonalité générale des retours pointe vers un sentiment de sidération des participants devant le spectacle de leur propre vie : beaucoup semblent ressentir une profonde impuissance à influer sur son cours et à reprendre la main pour l’organiser d’une manière qui soit plus conforme à leurs aspirations (investissement moindre dans le travail, meilleure hygiène de vie spirituelle et corporelle et plus d’investissement dans la relation à autrui). De ce sentiment d’impuissance ressort aussi une forme diffuse de culpabilité, mais une culpabilité négative que les participants ne semblent pas en mesure de canaliser vers l’action.

Deux participants proposent une analyse des ressorts et des conséquences de cette situation, ce qui les amène à l’action :

Charlie : « J’avais beaucoup trop d’attachement envers une chose. Elle commençait à me prendre beaucoup d’énergie et à envahir ma pensée. Surtout depuis qu’il y avait risque de la perdre. Et du coup beaucoup de mauvais sentiments commençaient à naître. Rancœur, amertume, déception, stress, colère, etc… Comme toute mon énergie allait à ces pensées, je commençais aussi à ressentir de la fatigue et une envie de ne rien faire du tout. J’avais déjà ressenti cela il y a longtemps, et je m’étais laissé complètement aller. Cela avait été très désagréable et cela avait eu des conséquences négatives, comme une espèce de tourbillon sans fin, de cercle vicieux. Je ne voulais pas revivre ça. Alors ces derniers temps je me suis beaucoup autosuggestionné. Même envahi par cet attachement, je me suis forcé à faire des choses même automatiquement, à faire mon devoir aussi bien spirituel que matériel et même des loisirs autres pour ma psyché afin de changer mon état d’esprit. […] j’ai commencé à m’imaginer perdre totalement cette chose à laquelle j’étais attaché. Vraiment comme si c’était déjà arrivé. J’ai demandé intérieurement de l’aide à Dieu en continuant à m’autosuggestionner. Soudain j’ai ressenti un apaisement, et une petite acceptation à perdre cette chose, comme si j’étais prêt à tourner la page et à entrer dans un nouveau chemin. Cela peu à peu ne devenait plus grave du tout. Je me suis assis à un café, j’ai commencé à lire en étant concentré sur ma lecture et non en pensant à cette chose. J’ai regardé autour de moi, j’ai respiré profondément et je me suis dit que la vie était belle et pouvait l’être même sans cette chose et qu’avoir la foi était sans doute le plus beau des cadeaux. Je suis allé aux toilettes de ce café, et là, inscrit en grand sur le mur des toilettes, une phrase de Jean Jacques Rousseau : “La source du vrai bonheur est en nous”. […] Dans les Maximes d’Ostad Elahi, on peut lire : “L’étudiant spirituel doit éviter tout ce qui engendre une accoutumance et asservit l’esprit.” (Maximes de guidance : principes de sagesse universelle, Maxime 124). La Parole 108 de Paroles de Vérité me semble également utile : “[…] Quand on est sûr qu’il y a quelqu’un qui pense à nous, il n’y a plus de place pour l’inquiétude et le chagrin. Pense à Celui qui dénoue tout et tu n’auras plus aucune inquiétude. Nous ne savons pas de quoi demain sera fait ; toutes nos pensées ne sont donc rien d’autre que des imaginations vaines qui viennent nous tourmenter. Mais Lui sait ce qui doit arriver demain, il ne faut donc pas s’inquiéter. […]” ».

Tom (traduit de l’anglais) : « Faire la liste de mes attachements m’a donné l’occasion de réfléchir sur les choix que je fais en termes de priorités. Ce travail d’introspection m’a menée à une triste découverte : au regard de mes actions et intentions, je n’accorde que très peu d’importance aux choses spirituelles comme la prière. Je ne fais ma prière qu’une fois que je me suis occupée de toutes mes tâches matérielles, que je me suis relaxée, et si l’envie me vient. Lorsque j’étais étudiante, j’étais très consciencieuse et je travaillais dur, et j’avais beaucoup d’enthousiasme pour mes études. Or maintenant, quand il s’agit de mon éducation spirituelle, je suis fainéante. Je suis attachée à mes activités matérielles (travail, loisirs, relaxation) au point que tout ce qui est spirituel passe au second plan. J’en conclus, sur la base de mes actions, que je n’accorde pas d’importance à mes activités spirituelles et n’aime pas m’en occuper. C’est un peu comme dans les films quand ils disent “Ça ne suffit pas de dire que tu m’aimes, il faut des actes ! Montres-moi que tu m’aimes !” Eh bien, vu la manière dont j’agis, je n’aime vraiment pas le travail spirituel ! […] J’avais ce problème d’organisation concernant mes prières, et j’ai décidé d’y travailler en faisant le TP d’OstadElahi inPractice “Se relier au Divin”. Pendant la phase 3, j’ai passé deux semaines à expérimenter pour définir le programme de prière qui fonctionnait le mieux pour moi, et j’ai trouvé une manière de faire qui s’intègre vraiment bien dans ma vie, et m’aide à lutter contre les faiblesses qui me faisaient négliger mes prières. J’ai décidé qu’il fallait que je prie au moins 3x par jour. J’ai ensuite passé deux semaines à tester différents moments au cours de la journée pour prier en fonction de mon emploi du temps (la phase 3 donne deux semaines de réflexion). J’ai essayé différents moyens pour m’aider à y penser (divers rappels sur mon téléphone et mon ordinateur), différents endroits (par exemple, dans le train pour rentrer à la maison était un bon moment). J’ai fait attention à bien tester les différents horaires en semaine et pendant le weekend. J’ai trouvé les meilleurs moments en fonction des jours de la semaine. Aussi, sur la base d’une suggestion trouvée sur OstadElahi inPractice, j’ai décidé de méditer sur un attribut divin pour m’aider à me concentrer pendant ma prière. J’ai essayé et j’ai réalisé que ça ajoutait beaucoup de profondeur et m’aidait à me concentrer sur ma prière où que je sois et peu importe le moment, même lorsqu’il était bref. À l’issue de ce processus, j’ai pu déterminer 5 moments de la journée qui pouvaient fonctionner pour moi. Je me suis rendue compte que si je pouvais faire ma prière 5 fois, chaque fois pouvait compter 2 points pour la journée. Donc si je faisais ma prière 3 fois dans une journée, mon score serait de 3×2 = 6 points. Cela m’aiderait pour la phase d’analyse également. J’espère que cela pourra être utile et si vous avez des suggestions n’hésitez pas à m’en faire part ! Je suis maintenant dans la phase Action et je suis très motivée et trouve que le système donne de l’énergie. Ça me donne l’impression d’être de retour à l’école (dans le bon sens du terme !) »

 

Conclusion : Yes, we can

 

A ceux d’entre nous – très nombreux semble-t-il – qui se retrouvent dans cette espèce de « sidération impuissante devant leur propre vie », teintée de culpabilité, Tom et Charlie semblent dire : il est possible d’agir. Il est possible de changer le cours des choses. Et cela ne demande pas des efforts héroïques ou des transformations radicales, hors de notre portée. Comme Charlie, nous pouvons, en prenant le temps d’une petite réflexion sur nos expériences passées et la méditation de principes justes, identifier des actions concrètes, les mettre en oeuvre – en s’y tenant coûte que coûte –, et recevoir des signes qui nous encouragent… jusque dans les toilettes d’un café ! Comme Tom, nous pouvons exploiter des ressources telles que OstadElahi inPractice pour identifier les facteurs concrets qui font obstacle à ce que nous fassions telle ou telle chose que pourtant nous aspirons à accomplir ; il n’est pas si difficile de trouver des dispositifs pragmatiques qui fonctionnent dans le cadre contraint de nos vies, et qui changent véritablement la donne.

Un autre enseignement, en creux, des résultats de cette enquête, c’est la relative faible importance accordée à la question des autres : se mettre à la place d’autrui, rendre service à autrui de manière désintéressée, cultiver notre humanité… Ceux qui ressentent une carence sur ce plan sont moins nombreux, quand beaucoup expriment leur frustration à ne pas pouvoir prendre soin d’eux-mêmes (âme et corps) comme ils le devraient. Cette omission n’est-elle pas le signe, peut-être, d’un décalage qui interpelle ? En somme, le soin vis-à-vis de soi serait prioritaire par rapport au soin à apporter aux autres. Certes, les pratiques d’attention – au premier rang desquels la prière – sont au fondement de notre spiritualité, de même que l’hygiène de vie corporelle et psychique. N’y a-t-il pas toutefois dans ce décalage, voire cette omission, le signe d’une difficulté à saisir concrètement la place centrale qu’occupe, dans la spiritualité définie par Ostad Elahi, l’attention portée à l’autre, la nécessité de répondre à ses besoins, de faire en général le bien autour de soi ? N’y a-t-il pas dans ce persistant sentiment de culpabilité (« je ne parviens pas à trouver un temps pour la prière dans cette vie chaotique… ») comme un alibi un peu complaisant pour l’inaction ?

La « sidération impuissante devant le spectacle de notre propre vie » : c’est un peu l’image du rossignol, ce prisonnier épris du parfum de la rose, et qui refuse de se mettre en quête. Nous aussi, nous nous complaisons d’une certaine manière dans notre état, en trouvant à chaque fois des prétextes et des excuses à ne pas changer et à ne pas agir. Pourtant, il semblerait que nous ayons perçu ce qu’il nous coûte de rester prisonnier de l’entêtant parfum de la rose, et combien ses épines nous font mal – nous serions ce rossignol, donc, mais pris malgré tout d’un sentiment diffus de malaise par rapport à notre état, et conscients de la nécessité de changer. Ne nous contentons pas de ce sentiment : à lui seul il est bien inutile, et même nocif s’il ne devient pas le ressort d’une pratique. Les expériences de Tom et Charlie nous montrent qu’il est possible de réfléchir et d’agir.

Cesse d’aimer d’amour sa gracieuse beauté !
Sais-tu que cet amour t’a recouvert d’épines ?
Cet amour qui te tient, sais-tu qu’il te retient ?
(d. 772-773)

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La quintessence des religions selon Ostad Elahi : réflexions (1)

Dans son poème intitulé « La Quintessence des religions », Ostad Elahi nous livre en quelques strophes ce qu’il présente comme le résultat de l’expérience de toute une vie. Reproduite dans le recueil Paroles de Vérité, cette synthèse « essentielle » met notamment en lumière l’articulation entre principes éthiques et principes divins. Leili Anvar en avait fait le sujet de sa conférence lors de la Journée de la solidarité humaine de 2011. Nous en avions rendu compte ici-même. Le texte publié dans les actes du colloque (Quelle sagesse pour notre temps ?) constitue une version remaniée et approfondie de cette intervention orale. Nous vous proposons d’en découvrir quelques extraits dans le cadre d’une série d’articles qui seront l’occasion de réfléchir et d’approfondir quelques-unes des questions évoquées par le poème d’Ostad Elahi.

Après l’introduction qui lui permet de présenter brièvement l’auteur de « La Quintessence des religions », ainsi que certaines des principales caractéristiques de son enseignement, Leili Anvar s’attarde dans ce premier extrait sur les vers qu’Ostad Elahi consacre à « Dieu ». Que signifie Dieu ? Carl Gustav Jung dit qu’il est « le symbole des symboles ». Mais comment appréhender personnellement le « Je suis qui je suis » donné à Moïse ? Le Vrai, Dieu, la Source, le Créateur, L’Invisible ou encore l’Un, sont autant de manières de désigner une vérité ontologique qui ne cesse de questionner l’homme, faisant écho à sa propre vérité. Une fois admis le postulat du divin, comment l’articuler de façon pratique ? Quel sens prend, dans notre existence, la référence à cette Existence ? À chacun de s’interroger.

Une première piste de réflexion vous est proposée à la fin de cet article. N’hésitez pas, comme à l’accoutumée, à partager vos réflexions, exemples et expériences dans la section commentaires.

De la « Quintessence des religions » (extrait 1)

Ostad Elahi fut longtemps l’un des grands sages méconnus du XXe siècle. S’il reste une figure relativement peu familière du grand public, c’est peut-être une preuve de sa sagesse, précisément. Car de son vivant, beaucoup de gens, venus parfois de très loin, ont souhaité le faire connaître, soit comme musicien, car il était un joueur exceptionnel du luth kurde (tanbur), soit en tant que penseur spirituel. Mais il n’a jamais souhaité être sur le devant de la scène, préférant suivre son cheminement intérieur loin du tapage médiatique, laissant une œuvre pour l’avenir, pour après lui – une œuvre qui propose une approche de la sagesse adaptée à l’homme moderne et qui repose sur la « quintessence des religions ». Cet effacement, cette concentration sur l’essentiel, n’est-ce pas là un signe de très grande sagesse ?

Ostad Elahi fut aussi un sage par l’enseignement dont témoignent ses ouvrages. Il nous reste de lui quelques œuvres publiées, un certain nombre de manuscrits, et surtout deux recueils de son enseignement oral[1]. Ces recueils permettent de pénétrer au cœur de sa pensée, d’en suivre les subtilités, d’en saisir la cohérence et l’unité au-delà du foisonnement des thèmes, des anecdotes et des citations. Ce déploiement oral de la parole spirituelle est une tradition persane ancienne, héritée d’une part de la sagesse grecque (qui se transmet dans et par le dialogue), et d’autre part des méthodes des maîtres soufis. En effet, nombre de maîtres du passé ont laissé ce que l’on appelle en littérature persane des maqâlât (« les dits ») ou ma’âref (« paroles de sagesse »), notes prises par l’entourage d’un grand spirituel et qui sont comme autant de conversations à bâtons rompus sur des sujets divers, englobant tout le prisme des expériences humaines. Il s’agit du lieu de jaillissement d’une parole vive qui s’élabore dans le dialogue, au gré des questions/réponses et des nécessités de guidance du moment. Ce qui se joue dans ces recueils, c’est bien la possibilité de donner à chacun le viatique spirituel qui lui permette de cheminer sur la voie de la connaissance de soi et par là, vers Dieu. Il ne s’agit jamais d’imposer un système fermé sur lui-même et rigidifié dans un dogme, mais bien d’éclairer pas à pas, de répondre à chacun selon le contexte, de transmettre une expérience, d’éclairer l’âme. Pour Ostad Elahi, cette question de « guidance » est tout à fait centrale et de son propre aveu, il n’a jamais compté son temps pour éclairer tous ceux qui venaient à lui à la recherche d’un conseil de sagesse ou d’un remède pour l’âme :

« Malgré mes soixante-dix-sept ans [1972], si je devais passer vingt-quatre heures sans dormir pour guider quelqu’un [dans la voie droite], je serais content de le faire, car l’effet de la guidance est éternel. » (Paroles de Vérité, 462)

L’enseignement d’Ostad Elahi est fondé sur l’étude des « traditions » du passé d’un côté et, plus important encore, sur ses propres expériences. Par « traditions » du passé, il convient d’entendre ici à la fois les traditions religieuses (plus particulièrement les trois monothéismes), gnostiques (plus particulièrement le soufisme et la tradition ésotérique des ahl-e Haqq dont il était issu et sur laquelle il a mené des recherches poussées tout au long de sa vie) et philosophiques (en particulier la philosophie islamique d’Avicenne à Mollâ Sadrâ). Il fait aussi allusion, ça et là, au zoroastrisme, religion ancienne de l’Iran, qui s’articule autour de l’idée d’un Dieu créateur, Dieu-lumière (Ahurâmazdâ), et dont l’éthique se fonde sur la célèbre triple injonction qu’il fera sienne : « Dire le bien, penser le bien, faire le bien » (nous aurons à revenir plus loin sur cette formule). Mais Ostad Elahi a surtout pratiqué, dans sa vie quotidienne, toutes les formes de la spiritualité la plus exigeante : ascèses, prières, veilles, retrait du monde puis vie active dans le monde, lutte sans merci contre toutes les manifestations du soi impérieux (voir introduction de Paroles de Vérité). Et, selon ce qu’il rapporte lui-même, il n’a cessé toute sa vie d’« étudier », aussi bien les livres que la vie elle-même, il n’a cessé d’explorer les lois qui régissent les mondes causal et métacausal et il a cheminé ainsi à travers les étapes du perfectionnement de l’âme. Résumant la dynamique qui fut toujours à l’œuvre dans sa démarche, il disait :

« Pour pouvoir faire concorder ce que je savais et que j’avais observé de l’autre monde avec le monde matériel, il me fallait compléter ma connaissance des sciences de ce monde. C’est alors que j’ai commencé à étudier dans les livres. En trente ans d’études et de recherches, j’ai acquis toutes les connaissances nécessaires, de sorte que quand un Docteur de la Loi [théologien ayant autorité pour donner des décrets religieux] engageait une discussion, il n’y avait rien, [dans ce qu’il disait], que je ne sache pas. Après cela, en comparant les deux [formes de connaissance], j’ai porté mes recherches sur l’autre monde. Pour chaque chose à connaître de l’autre monde, j’ai fait tous les efforts possibles. […]

Ce que je veux dire par là, c’est que le savoir seul ne suffit pas. Il n’y a rien que je n’aie affirmé avec certitude sans l’avoir constaté de visu. La constatation de visu est le degré ultime. C’est pourquoi je peux dire qu’il y a un autre monde et qu’on ne peut nier son existence. » (PV, 57)

On voit dans cette parole combien la démarche de connaissance engage pour Ostad Elahi, l’être tout entier. On ne saurait déconnecter la quête de la sagesse d’une recherche de la connaissance : chez lui, la démarche intellectuelle (qui comprend l’étude des textes philosophiques et spirituels ainsi que la théologie) est mêlée, nourrie, fécondée par une pratique de tous les instants qui constitue ce qu’il considère comme « le ferment essentiel [2]». En ce sens, on peut dire de lui qu’il est un « sage mystique » – même s’il peut paraître paradoxal de mettre ces deux mots ensemble –, car il s’appuie à la fois sur la faculté de raisonnement qui caractérise la sophia, et sur l’inspiration intérieure qui définit la mystique. Il expliquait qu’il fallait développer la raison saine[3] pour se connaître et connaître, par là, la Vérité. Car la sagesse est ici indissociable de la question de la vérité ; ce qui est vrai est intimement lié à ce qui est juste. C’est d’ailleurs pour cela que la condition d’accès au Vrai est la pratique éthique. Connaître les vérités, c’est aussi pratiquer le bien car le Bien est la manifestation en acte du Vrai. Au IIIe siècle de notre ère, Plotin (dont l’œuvre et la pensée ont irrigué les mouvements spirituels issus des trois monothéismes) en avait déjà la puissante intuition :

« Il ne sert de rien de dire : “Regarde vers Dieu” si l’on n’enseigne pas également comment on regarde ; qu’est-ce qui empêche, en effet, pourrait-on dire, de regarder vers Dieu sans s’abstenir d’aucun plaisir et sans être maître de réprimer sa colère, se souvenant sans doute du mot “Dieu” et en même temps étant dominé par toutes les passions et ne faisant rien pour s’en délivrer ? Pourtant, ce qui fait voir Dieu, c’est la vertu progressant vers la perfection et s’établissant dans l’âme avec la sagesse : car sans la vertu véritable, le Dieu dont on parle n’est qu’un mot. » (Cité par Pierre Hadot dans Plotin ou la simplicité du regard, Paris, Gallimard, « Folio Essais », 1997, p. 114.)

La sagesse est avant tout, primordialement, une pratique. Ostad Elahi a réussi à extraire de sa propre vie une pensée qu’il a voulu ensuite transmettre, et qui est comme la quintessence du cheminement spirituel. Il propose de fait une cartographie de ce qu’il appelle « la voie du perfectionnement de l’âme » avec ses hauts et ses bas, ses difficultés et ses joies, ses obstacles et ses dénouements, ses avancées vers la connaissance de soi et partant, vers la connaissance de Dieu.

La quête d’Ostad Elahi fut toute sa vie, pour lui-même et dans son enseignement, une quête de la quintessence des sagesses, des religions, des spiritualités et de l’éthique. Dans Paroles de Vérité, il souligne à plusieurs reprises sa préoccupation de trouver une formule quintessentielle qui permette à l’individu de se développer, de vivre dans la société et en même temps de cheminer vers Dieu. Il fallait trouver une formule qui permette de tenir tous ces éléments ensemble :

« Toutes ces choses que je vous dis, ce n’est pas pour raconter des histoires, mais pour transmettre un enseignement. Tant que je n’ai pas moi-même pratiqué quelque chose, il est impossible que je le conseille à quelqu’un. Et tant que je n’ai pas exploré en profondeur une idée, de sorte qu’elle ne soit contestable ni dans ce monde ni dans l’autre, je n’en parle pas.

Je n’ai imité personne et tout ce que je dis est le résultat de mes propres observations et de mes expériences personnelles. J’ai résumé la quintessence de toutes les religions en quelques mots et je l’ai mise à la disposition de ceux qui recherchent la Vérité. » (PV, 461)

Cette « quintessence » des religions, il l’a énoncée, comme le veut la tradition littéraire spirituelle persane, dans un court poème qui résume de manière très condensée la totalité du cheminement de l’âme, de son origine à sa destination, tout en mentionnant sa nature, ses devoirs et ses obligations :

« Au nom de Dieu, le Clément, le Miséricordieux.
Si tu veux connaître l’essence de la Religion,
Voici les principes et convictions qu’il te faut adopter :
Tout d’abord, mets ta foi en Dieu,
Dieu unique, sans égal et invisible,
Sans associé, Lui qui fut et sera de toute éternité.
Cela suffit à Le définir.
Ensuite, tout être quel qu’il soit,
Considère-le en bien,
Car à l’origine, aucune créature n’est mauvaise ;
Il n’est de mal que les actes,
Non ceux qui les commettent,
Et contre de tels actes, ton devoir est de lutter.
Quant aux hommes de bien, reconnus comme tels,
Tu leur dois le respect, quel que soit leur rang.
Enfin, en tout temps et en tout lieu,
Ce qui est considéré par les sages comme bon,
Qui engendre l’ordre et la paix pour les hommes,
Qui émane du Droit,
Pratique-le pour toi et pour les autres,
Et de ce qui est contraire à cela, éloigne-toi.
Alors, tu pourras adopter toute croyance
Qui ne soit pas contraire à ces principes,
À condition qu’avec foi, tu en appliques les commandements.
Nour Ali[4] fit des recherches et trouva cela,
Qui est, en vérité, la Quintessence des religions. »

La sagesse selon Ostad Elahi est résumée dans ce court texte dont un commentaire suivi nous permettra de mieux comprendre les implications. Il convient, en premier lieu, de préciser ce qu’implique l’expression « quintessence des religions ». Elle traduit le persan djowhar-é adyân, dîn (pl. adyân) désignant l’ensemble des croyances concernant Dieu (ou les dieux), le monde, l’homme et la vie après la mort aussi bien que les règles et les valeurs qui régissent la « vie bonne » en ce monde. En ce sens, il s’agit donc bien de « religion ». Et pourtant, les connotations de ce mot sont beaucoup plus subtiles en persan qu’en français, en sorte qu’il désigne quelque chose de plus vaste et de plus profond que « religion ». Cela renvoie aussi bien au Divin qu’à la relation que l’homme établit avec Lui, sans oublier la dimension divine dans chaque être humain. Dans ce sens, dîn englobe toute démarche spirituelle et peut donc être parfois traduit par « spiritualité ». Par ailleurs, il y a par exemple une expression qu’Ostad Elahi emploie à plusieurs reprises, dard-é dîn, dans laquelle on ne peut traduire dîn par « religion » au sens strict. Dard-é dîn, c’est la douleur désirante ressentie par toute âme comme à la fois une nostalgie de et un élan vers la Vérité, la Sagesse, le Bien, la Source. Le « mal de Vérité » est le désir primordial qui sous-tend toute quête. Ainsi, Ostad Elahi dit dans Paroles de Vérité :

« Si ceux qui viennent dans cette voie[5] le font pour y trouver des divertissements [spirituels], des états d’extase, des dévoilements et prodiges, des pouvoirs surnaturels, etc., ils se fatiguent très vite et s’en vont. Mais s’ils ont le mal de Vérité, ils viennent, restent et bénéficient de Sa grâce. Seul le mal de Vérité en l’homme fait que plus il répète, plus il persévère, et plus il s’attache.

Notre but est le perfectionnement spirituel et la connaissance de Dieu. […] » (PV, 62)

L’« essence des religions » recherchée dans ce poème est donc l’ensemble des principes fondateurs qui peuvent guider l’homme vers le perfectionnement spirituel et la connaissance de Dieu, suprême sagesse. À ces principes, il convient d’adhérer par la foi et la conviction (idée qui revient en début et en fin du texte) comme on adhère à des axiomes premiers pour fonder toute entreprise expérimentale. L’axiome est une « vérité indémontrable mais évidente pour quiconque en comprend le sens » (selon le Petit Robert) et surtout, en matière de pratique spirituelle, une vérité qui se vérifie dans ses effets.

Dieu ?

« […] Tout d’abord, mets ta foi en Dieu,
Dieu unique, sans égal et invisible,
Sans associé, Lui qui fut et sera de toute éternité.
Cela suffit à Le définir. […] »

C’est avec une évocation de Dieu que commencent toutes les œuvres de la littérature persane classique. Il ne s’agit cependant pas là que d’une figure de style imposée. Il s’agit de commencer par le commencement, par une évocation de la Source de tout ce qui est car de cela dépend la réponse aux questions existentielles qui déterminent l’action dans ce monde : d’où viens-je, où vais-je et que dois-je faire dans le laps de temps qui m’est donné à vivre ici-bas ? De l’idée de l’éternité divine dépend aussi la question de l’immortalité de l’âme et donc de la vie après la mort du corps. Pour Ostad Elahi, toute sagesse commence par un acte de foi dans cet Être au-delà de toute définition dans l’existence duquel tout s’origine et auquel tout retourne. Dans un court traité publié en 1969, Connaissance de l’âme[6], il s’explique dans un langage théologico-philosophique sur la métaphysique qui sous-tend cette première partie de la « Quintessence des religions ». Il n’y a pas lieu ici de revenir sur l’argumentation complexe que l’auteur avance dans le premier chapitre de son opuscule, chapitre entièrement consacré à la question de l’existence de Dieu, si ce n’est pour dire que le plan de l’ouvrage montre bien que toute connaissance de l’âme découle des postulats concernant l’existence de Dieu et la nature de Ses attributs. L’idée d’un Dieu créateur, tout-puissant et éternel fonde non seulement l’immortalité de l’âme mais le fait qu’elle devra répondre de ce qu’elle aura fait (ou pas). S’il existe un « compte » ou un « jugement », alors cela entraîne toute une série de conséquences pour la manière de concevoir la sagesse : nous aurons à y revenir plus loin.

Quelle est la vérité de l’homme ? La question est indissociable de l’interrogation sur l’origine et la destination puisqu’aussi bien tout être retourne à son origine, et c’est entre ces deux points que se joue le destin de l’homme et que s’engage sa liberté. De la réponse à ces questions découlent le sens que chacun donne à sa vie et la direction que chacun imprime à sa pensée et à son action. En ce sens, penser l’origine et la destination des êtres n’est pas une démarche purement théorique ; il s’agit de s’engager dans une pratique à partir d’une théorie. Voilà pourquoi toute spiritualité suppose un discours sur les origines, une forme ou une autre de cosmogonie qui permet de penser la nature de l’homme dans le cadre de l’univers et partant, de donner un sens à son existence. Parmi les nombreux manuscrits qui nous restent d’Ostad Elahi, son « Récit de la création de l’univers » constitue un tel socle, et permet de mieux saisir sa conception du destin spirituel de chaque être et en particulier de l’être humain (voir la traduction qui en est proposée par Bahram Elahi dans La Voie de la Perfection, Paris, Albin Michel, édition revue et corrigée de 2002, p. 255-261). Ce texte saisissant, qui relève de la catégorie des textes visionnaires mystiques, mériterait une étude à part entière ; nous n’en retiendrons ici que ce qui permet d’expliciter la notion de Dieu. Ainsi :

« Tous les univers sont à Lui, mais Lui n’appartient à rien ni à personne. Il est sans pareil, sans naissance et sans mort. Il est invisible et personne ne peut connaître son essence. Il a donné leur mission prophétique à tous Ses Envoyés et Il leur a confié la guidance des peuples dans le langage de ces peuples […] Dieu est le créateur de toutes les créatures. Personne ne connaît Sa demeure, Il est le seul à savoir qui Il est et ce qu’Il est. […] » (Ibid., p. 255-256.)

Le premier axiome duquel découlent toutes les missions prophétiques, et partant, toutes les religions monothéistes, est donc bien l’existence de l’Un, au-delà du temps, de l’espace, de toute forme, de toute imagination et de toute nomination. Dieu n’est qu’un nom donné à l’Être absolu. Il ne s’agit pas du dieu imaginaire forgé par les hommes mais bien de la Source de tout ce qui est et les dieux « historiques » ne sont en quelque sorte que les miroirs reflétant pour les créatures la pensée et le pouvoir de l’Un, les formes particulières données dans un temps, une langue, une culture particulière, à l’Invisible[7]. On voit aussi qu’Il est la « cause des causes » à partir de laquelle la chaîne de la causalité va s’ébranler pour faire advenir à l’existence toutes les créatures. Si dans le texte de la « Quintessence », quelques mots seulement « suffisent à le définir [8]», c’est qu’Ostad Elahi estime qu’ici l’essentiel est ce socle minimal qui fait remonter toutes les religions révélées dans le temps à ce point d’unicité primordial d’où est née la multiplicité des formes[9]. La notion de Dieu sera reprise à la fin du texte sous un autre vocable, celui de Haqq, qui signifie Droit, Vérité et qui est aussi l’un des noms de Dieu (voir à ce sujet, l’introduction de Clara Deville à Connaissance de l’âme, op. cit.). En sorte qu’il faudrait presque ne pas traduire le mot khodâ par « Dieu » mais par « l’Un », car Dieu est finalement un concept trop ancré dans des dogmes particuliers. Il vaudrait peut-être mieux parler de l’Un divin, comme une Idée de la Vérité. Quoi qu’il en soit, cet Un divin est pour Ostad Elahi un postulat de base et l’esprit qui anime toute entreprise spirituelle.

Au regard de l’ensemble de son œuvre et de ce que fut sa pratique quotidienne de la prière (ou plus exactement de ce qu’il appelle « l’attention-dialogue » – fekr o zekr), il convient de noter au passage que ce premier principe de « la quintessence des religions » n’est pas l’énoncé d’une vérité théorique et abstraite. Il s’agit déjà de poser un acte, d’entrer dans une pratique, fût-elle purement intérieure : « Mettre sa foi en Dieu », c’est engager un mouvement de l’âme vers l’Un mais aussi, dans tous les moments de la vie, considérer en son for intérieur que le seul véritable agissant, c’est Lui. Il est le seul et unique appui, la Cause des causes. Tout le reste n’est que le rouage de la causalité par lequel il est nécessaire que passe Sa volonté. C’est en ce sens, qu’Il est « sans associé », car la Cause des causes est la seule force agissante derrière tout ce qui est. C’est elle qui met en branle la chaîne des causalités. Pour que cette force intervienne, il est simplement nécessaire de se rendre apte à la capter, la recevoir et la retenir dans tous les instants de la vie.

>> Réflexion <<

L’auteure de l’article nous indique que pour Ostad Elahi, « mettre sa foi en Dieu », c’est aussi, « dans tous les moments de la vie, considérer en son for intérieur que le seul véritable agissant, c’est Lui ». Avez-vous des exemples concrets ou expériences personnelles correspondant à cette idée ?

N’hésitez pas à partager vos réflexions, exemples et expériences dans la section commentaires.


[1] ^ Ces recueils ont été publiés à titre posthume par son fils Bahram Elahi sous le titre Asâr ol-Haqq (« Paroles de Vérité »), le premier volume en 1977 et le deuxième en 1991. Ce sont des notes prises au cours de réunions informelles entre 1964 et 1974. Quelques années plus tard, Bahram Elahi a publié une sélection de ces paroles sous le titre Bargozideh (« Choix de textes »), Téhéran, Nashr-é Pandj, 2008. Ce recueil existe désormais en traduction française : Paroles de Vérité, traduction, notes et introduction par Leili Anvar, Paris, Albin Michel, 2014. Nous y référons dans la suite par « PV », suivi du numéro de parole.

[2] ^ Voir PV, 469 : « J’ai aussi analysé autant qu’il le fallait les étapes mystiques, qui constituent le ferment essentiel. »

[3] ^ Selon Ostad Elahi, la « raison saine » (aql-é salim) est la forme plus mature de la raison habituelle et c’est elle qui peut comprendre tout aussi bien la dimension matérielle des choses que leur dimension spirituelle. Voir également, dans ce volume, Élie During, « Qu’est-ce qu’une spiritualité naturelle ? ».

[4] ^ Nour Ali est le prénom d’Ostad Elahi.

[5] ^ Par l’expression « cette voie », Ostad Elahi entend « la voie du perfectionnement de l’âme », dont il a énoncé les principes, les fondements et la méthode dans son enseignement oral et dans ses écrits.

[6] ^ Il s’agit de Ma’refat or-rûh, traduit en français sous le titre Connaissance de l’âme par Clara Deville, Paris, L’Harmattan, 2000 ; et en anglais par James W. Morris, Knowing the Spirit, op. cit.

[7] ^ Si cette idée du « Dieu unique » semble plus particulièrement fondée sur les « monothéismes », il n’en reste pas moins qu’Ostad Elahi pense même le polythéisme en termes « unicistes », dans le sens où les formes les plus affirmées du polythéisme font encore procéder la diversité des dieux d’un Principe unique.

[8] ^ De fait, la créature ne peut réellement concevoir le Créateur. Dans Borhân ol-Haqq (« Preuve de Vérité »), Ostad Elahi répond ainsi à une question sur la possibilité pour l’être humain de se représenter Dieu : « Saisir ce qu’est l’Essence divine, qui a créé tout ce qui existe, c’est pour la créature une chose irréalisable, sinon le Créateur serait lui aussi créature. En effet, si l’on réfléchit en termes discursifs et rationnels, on aboutit à la certitude qu’aucune chose créée ne peut concevoir l’essence de son concepteur. Prenons par exemple le boîtier d’une montre, ou un procédé de télécommunication même le plus perfectionné, il est impossible que l’objet conçu puisse concevoir la quiddité de son concepteur. » (Borhân ol-Haqq, Téhéran, Tahûri, 1963, p. 312).

[9] ^ Il dit ailleurs : « c’est au point d’Unicité que j’ai trouvé la Vérité » (Confidences : prières d’Ostad Elahi, Paris, Robert Laffont, 1995, p. 29). Et dans Paroles de Vérité : « Dieu n’a pas affaire avec les mots mais avec ce qu’ils désignent. En hébreu, on L’appelle “Elohim”, en turc “Târi”, en persan “Yazdân”. Mais tous ces noms désignent le même Être. Même parmi les idolâtres, il y en a qui sont arrivés à de hauts rangs spirituels, car en réalité, ils n’adorent pas l’idole ; ils en font un intermédiaire entre eux et le Dieu vrai. » (PV, 38). C’est une idée qui se trouve déjà chez les grands spirituels de la tradition persane et en particulier chez les poètes mystiques ‘Attâr et Rûmî (voir à ce sujet, Leili Anvar, « Moïse et le berger ou les vertus transformantes du Verbe », in Comment la littérature change l’homme, Paris, L’Harmattan, 2009).

Note de la rédaction : Certaines notes et références bibliographiques présentes dans la version originale du texte ici reproduit ont été supprimées ou déplacées, afin d’en faciliter la lecture.

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Le rossignol et la rose : de l’attachement au renoncement

Par , le 13 Juil 2017, dans la catégorie Articles

Dans une démarche de recherche spirituelle, se plonger dans les œuvres des grands hommes divins est l’un moyen de se connecter à Dieu et de profiter des leçons spirituelles qui y sont décrites. À ce sujet, Ostad Elahi précise que les prodiges ou miracles que les hommes divins ont pu faire en leur temps ne nous sont aujourd’hui d’aucune utilité. Leurs œuvres cependant « nous guident sur le droit chemin et ne vieillissent jamais ». Parmi ces œuvres, il évoque notamment Le Cantique des oiseaux du poète Attar, et ses « milliers de points utiles pour nous » (Ostad Elahi, Paroles de Vérité, Parole 300).

Nous n’allons évidemment pas ici chercher à élucider ces milliers de points. Il nous a toutefois semblé intéressant d’en relever certains, dont la pertinence et la modernité, quelques neuf siècles après leur écriture, nous ont semblées particulièrement frappantes. C’est l’objet de cette nouvelle série d’articles.

Quelques mots sur l’œuvre et son auteur

Le Cantique des oiseaux a été écrit vers 1177 par Attar, le poète apothicaire de Nichapur (ville du nord est de l’Iran, dans le Khorassan). Il s’agit d’un poème en prose de 9 448 vers constituant un chant sacré par excellence. Il retrace l’histoire de la quête de la Vérité (la recherche de l’Être suprême) par les oiseaux du monde. Guidés par la huppe, symbolisant le poète guide spirituel et messagère élue du roi Salomon, les oiseaux vont vivre une aventure spirituelle faite de doutes et de découvertes qui n’est pas sans rappeler le parcours de ceux qui s’engagent dans leur perfectionnement spirituel. L’objectif est de parvenir à la Simorgh, et seule la huppe connaît l’endroit où elle demeure et le chemin pour y parvenir. La Simorgh est l’oiseau symbole de la pensée de Dieu :

Oui, l’Être souverain existe, Être sublime
Sa demeure se trouve par-delà le mont Qâf
Son nom est la Sîmorgh, la Majesté suprême
Elle est proche de nous et nous sommes si loin
Elle repose au Sanctuaire de la gloire
Son nom est au-delà de ce que peut la langue

(Farîd od-dîn ‘Attâr, Le Cantique des oiseaux, trad. Leili Anvar, Diane de Selliers Éditeur, 2012, distiques 713 à 715)

Malgré leur désir ardent de s’approcher de la beauté inégalable, les oiseaux hésitent et ont peur de s’engager. La huppe déploie beaucoup d’énergie pour les convaincre de s’engager dans cette quête. Le chemin est long : il leur faudra traverser sept vallées, symbolisant les étapes à franchir pour vaincre l’ego, et seuls trente d’entre eux parviendront finalement au But et saisiront alors que la Vérité, objet de leur quête, était en chacun d’eux, si proche et si lointaine…

Ils s’annihilèrent donc, cette fois pour toujours
Et l’ombre disparut dans le Soleil, enfin !
Pendant qu’ils cheminaient, la parole régnait
Une fois le but atteint, il ne resta plus rien
Ni début et ni fin, ni guide, ni chemin
Et c’est pourquoi, ici, la parole s’éteint.
(d. 4286-4288)

Récit 1 – Le renoncement aux plaisirs de ce monde

Excuse du rossignol pour ne pas s’engager dans la quête
Le rossignol épris avança, enivré
Lui, parfait en amour, ni néant, ni étant
Dans ses milliers de chants, tant de sens enfouis
Dans chaque sens caché un monde de secrets
Il criait les secrets, il criait son amour
Et faisait taire ainsi tous les autres oiseaux
« Les secrets de l’amour trouvent leur fin en moi,
Dit-il, toute la nuit, je les chante et rechante
Personne comme David n’a assez de chagrin
Pour écouter mon chant qui est psaume et complainte
Quand la flûte se plaint, c’est mon chant qui l’anime
Et la lyre qui pleure se souvient de mes larmes
Les roseraies frémissent à l’appel de ma voix
Et les cœurs des amants plongent dans la tourmente
Chaque instant, je révèle un mystère nouveau
A chaque heure, je chante une mélodie nouvelle
Lorsque dans sa violence, l’amour pèse sur mon âme
Mon âme, tel l’océan, se fait remous et vagues
Ceux qui voient ma tourmente tombent dans la tourmente
Même s’ils étaient sobres, ils tombent dans l’ivresse
Privé de confident pendant le long hiver
J’opte pour le silence et garde mes secrets
Mais lorsque mon aimée au printemps est éclose
Et qu’elle emplit le monde de son parfum suave
Je lui ouvre mon cœur éclos de mille joies
Je dénoue mes chagrins à l’éclat de sa face
Puis lorsque de nouveau mon amour disparaît
Le rossignol épris perd la joie et sa voix
Ainsi personne ne sait mes secrets bien cachés
Et à la rose seule mon âme est dévoilée
Je suis si absorbé dans cet amour sublime
Qu’à ma propre existence, je me suis absenté
A mon âme suffit la passion de la rose
La rose me suffit comme unique horizon
Sîmorgh est au-delà des rêves d’un rossignol
Au rossignol convient son amour pour la rose
La fleur aux cent pétales retient ici mon cœur
Comment y renoncer et vivre en dénuement ?
Quand elle s’épanouit tout en beauté vermeille
Quand pour moi et moi seul ainsi elle sourit
Et lorsque sous son voile, elle se prépare encore
Pour m’apparaître enfin dans l’éclat d’un sourire
Comment moi, rossignol, pourrais-je, même une nuit
Renoncer à la rose, à ses lèvres écloses ? »
(d. 750-771)

Réponse de la huppe
La huppe répondit : « Ô prisonnier des formes
Cesse d’aimer d’amour sa gracieuse beauté !
Sais-tu que cet amour t’a recouvert d’épines ?
Cet amour qui te tient, sais-tu qu’il te retient ?
La rose est certes belle, mais toute sa beauté
Éphémère qu’elle est, ne durera qu’un jour
Pour les âmes parfaites, ces amours ne sont rien
Qu’une pauvre illusion, source de lassitude
Car bien que son sourire te fasse chavirer
La rose nuit et jour te fera bien pleurer
A la rose renonce, puisqu’à chaque printemps
Elle rit, non pour toi, mais de toi, malheureux !
(d. 772-777)

Quelles leçons tirer de ce récit ?

Le renoncement est à la base de toute démarche spirituelle. Il peut prendre des formes diverses, aussi diverses que le sont les attachements propres à chaque individu. Ces attachements, qui nous portent à nous engager pleinement dans ce monde et à y être actif, sont bien sûr nécessaires à notre vie spirituelle. Mais il arrive souvent, trop souvent, qu’à force de nous y soumettre, ils deviennent excessifs et envahissants : alors, comme le rossignol fasciné par la rose, nous nous rivons nous-même à la matérialité et nous empêchons notre âme de mettre à profit sa vie dans ce monde et dans ce corps pour s’envoler vers son Bien-aimé.

Nous vous invitons à profiter de la trêve estivale pour réfléchir à la nature de ces attachements et plus particulièrement à leur manifestation excessive en nous-même. Pour nous aider dans cette introspection, nous vous proposons une activité de réflexion que vous trouverez ci-dessous, et dont les résultats donneront lieu à un article de synthèse. N’hésitez pas à partager également vos analyses et expériences dans les commentaires. Précisons d’emblée que le but ici n’est pas de porter un jugement sur l’un ou l’autre de nos attachements, dont la nature et l’importance sont éminemment contextuelles et personnelles, et dont la gestion équilibrée fait parfois aussi partie de nos devoirs éthiques et spirituels. Il s’agit plutôt de chercher à cerner plus précisément lesquels de ces attachements (et dans quelles circonstances) constituent des freins à notre progression spirituelle et, à partir de là, d’esquisser à quel type de renoncements on devrait s’exercer.

Le formulaire doit être rempli et envoyé en une seule session. Il est toutefois possible, si vous le souhaitez, de revenir plus tard sur vos réponses pour les modifier ou les compléter. Pour cela, cliquez sur « modifier votre réponse » immédiatement après l’envoi de votre questionnaire puis sauvegarder l’URL de la page. Ce lien vous permettra de retrouver et modifier vos réponses durant tout l’été.

Débuter l’activité

image débuter activité - cantique des oiseaux

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Ce sentiment d’injustice

Par , le 27 Mai 2017, dans la catégorie Pratiques

Dans le modèle bidimensionnel de l’être humain, selon Ostad Elahi, l’être humain porte en lui une part céleste qui, mélangée à sa part animale terrestre, forme l’humanité en nous. C’est dans ce mélange intime, dont la meilleure métaphore sans doute serait la fécondation (lorsque deux gamètes – ou cellules sexuelles –, l’un mâle et l’autre femelle, fusionnent pour former le nouveau zygote), que se forge notre personnalité psychique et spirituelle, creuset de nos caractères et de nos puissances. C’est aussi dans cette équation que se noue l’énigme du libre arbitre, autrement dit la question du mal, ou comment le mal est possible dans un monde créé par un Dieu Souverain et Bon, comment la possibilité du mal, et donc la possibilité du choix du bien, est une nécessité pour que se fasse, dans ce monde, le perfectionnement humain.

Observons la vidéo suivante comme point de départ de notre réflexion :

La première impression que donne cette vidéo, c’est le sentiment amusé d’une incroyable proximité avec le singe capucin : ce sentiment d’injustice de l’un, observant l’autre mieux récompensé pour la même tâche, qui l’amène à se mettre en colère et s’agiter fébrilement dans sa cage… Comment ne pas nous reconnaître dans ce miroir tendu ? Qui parmi nous n’a pas été ce personnage frustré de n’avoir pas eu la récompense à laquelle il estime pourtant avoir droit ? Voir cette vidéo c’est prendre conscience que nous sommes, dans notre personnalité psychique, profondément, des primates – sans doute même beaucoup plus que nous ne le pensons – et que nous partageons avec eux bien plus que des similitudes morphologiques.

Vient ensuite la question suivante : qu’est-ce qui, au fond, nous distingue de nos cousins ? Songeons au mythe de Caïn et Abel, dont l’offrande fut préférée par Dieu, ce qui mit Caïn en colère et l’amena à la violence et la transgression. Qu’un collègue-rival obtienne une promotion ou une reconnaissance que j’estime inéquitable ou qui m’était due : quelle est ma réaction – au-delà du sentiment de bouillonnement intérieur et de frustration qui me rapproche du primate ? De nombreuses pistes pourraient être explorées, reflets de l’infinie variété des situations possibles en de telles circonstances, en fonction du contexte, de la personnalité des protagonistes et de leur histoire partagée. On se rend compte alors que l’on est autre chose que simplement un primate traversé de pulsions : que faire de ce bouillonnement en nous appelé « sentiment d’injustice » ? Contrairement au singe capucin, nous avons la possibilité de comprendre, de choisir, d’agir : laisser cette vague nous emporter et devenir Caïn, ou lutter contre elle et devenir humain.

Il se peut, tout d’abord, que l’impression que j’ai d’avoir subi une injustice soit, au moins en partie, fruit de mon imagination, soit parce que j’ignore les mérites réels de ce collègue, soit parce que je surestime les miens, ou bien que j’attache une valeur inconsidérée à telle ou telle marque de reconnaissance qui lui est faite. Il se peut que, après avoir subi cette injustice, réelle ou imaginaire, se forge en moi le désir plus ou moins conscient de nuire à l’autre, voire à l’organisation pour laquelle je travaille – que ce soit par la médisance, la rétention d’information, des réactions conflictuelles, etc. Il se peut que je sois contaminé par les sentiments de jalousie et de rancune qui m’entraînent dans une forme de dépression : depuis la rumination de pensées sombres, la démotivation par rapport à mon travail, jusqu’à des formes plus extrêmes. C’est un poison psychique, à l’image de ce moment de la Bible : « Caïn se mit dans une grande colère, et son visage s’assombrit. … le péché est tapi à ta porte : son désir se porte vers toi, mais toi, maîtrise-le ! » (Genèse 4.1-15).

À l’inverse, il se peut que, m’appuyant sur ma raison, je regarde la situation avec une tête plus froide : que je réévalue tout d’abord l’importance réelle de ces faits. Que je voie les côtés positifs à ma situation, éclipsés précédemment par mes impressions négatives : ma situation après tout, est bonne – ne pas avoir cette promotion, ce sont des soucis et de la pression en moins ! Que je mesure qu’une partie de ce qui m’arrive est la réaction de mauvais comportements que j’ai eus par le passé. Ou encore que je voie dans ce qui m’arrive un test concernant un point faible en moi (par exemple, mon arrogance à l’égard de mes collègues), et donc une opportunité de travailler sur moi. Plus fondamentalement, en pénétrant en moi-même, ou bien en recherchant la cause en moi-même, m’appuyant sur ma raison mais aussi ma connexion à l’Un, je vois plus clair en moi-même. Je vois plus clair dans ce qui m’arrive, à la fois les causes mais surtout, et c’est sans doute plus important, les fins : c’est-à-dire comment je peux utiliser cette situation pour progresser spirituellement, sortir de ma torpeur, me dégager des brumes poisseuses du soi impérieux – cette part de moi, issue des instincts du primate en dérive, qui me poussent à la transgression – qui me tiennent engourdi, amnésique et inconscient de moi-même, pour progresser, pour me rapprocher de Lui, pour être plus dans la ligne de ce qui Lui plaît et qui participe de mon perfectionnement et de mon accomplissement.

Ce rebond intérieur m’amène généralement à regarder les choses avec un œil neuf et, j’en ai la certitude, beaucoup plus juste. Tout d’abord, ce travail, ce poste, ce directeur qui promeut ou pas : je les remets à leur juste place par rapport à mon destin spirituel. Ce travail, c’est ce qui me permet de gagner ma vie et de me développer socialement, soit, mais est-ce que je n’y attache pas trop d’importance ? Cet attachement au poste, au regard des autres, à l’admiration et la reconnaissance n’est-il pas excessif ? Suis-je aussi soucieux de mon avenir spirituel, du bien-être de mon âme et de ce que Lui soit satisfait de moi, que je ne le suis de mon avenir professionnel, de la satisfaction de mes supérieurs et de leur point de vue sur moi ? Ils ne sont eux-mêmes que des rouages d’une trame plus large qui leur échappe autant qu’à moi-même. Le Maître-Tisserand de cette trame, c’est Lui, l’Efficace en toute chose, et le reste ne sont que les rouages de la causalité. Tout ce qui m’arrive est bon pour moi, même si cela ne plaît pas à mon ego. Ce qui est affecté, attristé en moi, c’est l’ego blessé, je le vois bien. Ce n’est pas mon âme qui, elle, se réjouit d’une occasion de lutte contre le soi impérieux ; elle qui fait confiance à l’Un et sait que ce qui lui arrive est bon. À moi d’ajuster mon regard et comprendre le sens positif de ce qui m’arrive.

Il ne s’agit pas d’une naïveté à la Pangloss – Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes – mais d’un point de vue sur le monde qui part de cette hypothèse que résument ces paroles d’Ostad Elahi :

« L’ingratitude [envers le Divin] est une grande faute, car pour ceux qui avancent dans la voie de la Vérité, tout ce qui arrive est juste et bon. C’est soit l’effet de la providence divine, soit une punition, et dans les deux cas, c’est bon pour nous. Quand Il punit nous savons que nous sommes sous Son regard ; comme un enfant que sa mère attentionnée ne quitte pas des yeux, nous sommes surveillés et protégés. Celui qui est engagé dans la voie de la Vérité, Dieu veille sur Lui et cette protection lui est attestée par certains signes. »

(Ostad Elahi, Paroles de Vérité, Albin Michel, 2014, Parole 220)

 

« Si, face à tout ce qui lui arrive de bien ou de mal, l’homme réfléchit et se demande : “Qu’est-ce que j’ai fait pour mériter ça ?” il n’aura plus ni chagrin ni tristesse. Pour ceux qui ont une relation à Dieu, tout ce qui leur arrive est soit une punition, soit une providence. Car dans Sa sagesse absolue, Dieu ne fera rien qui soit contraire à leurs intérêts. J’aime que mes amis soient toujours heureux et qu’à chaque fois qu’il leur arrive quelque chose, ils cherchent à en trouver la cause. »

(Paroles de Vérité, Parole 268)

Dans ce travail, les paroles d’Ostad Elahi sont pour moi comme un baume sur une brûlure. Tout d’abord elles apaisent ; puis, à mesure qu’elles infusent en moi, se révèlent leur beauté et la possibilité qu’elles m’offrent de me soigner et d’agir. Elles sont comme l’injonction faite à Caïn par l’Un : je me les répète donc, dans cette situation, comme une exhortation à voir les choses différemment. Et elles me permettent de voir que, derrière ce sentiment d’injustice, et les ruminations négatives qu’il déclenche, c’est le soi impérieux. Je me pose la question : « Qu’est-ce que j’ai fait pour mériter ça ? » ; j’essaye de voir la punition ou la providence dans ce qui arrive. Je me rappelle des événements qui me sont arrivés, d’ordre professionnel, qui attestent de fait de ces « signes » : oui, Il me protège et Il me surveille ; et ce qui m’arrive là, même si cela ne me plaît pas, n’est pas différent.

Comme lorsque rayonne le soleil après l’orage, mon cœur s’est éclairci ; la méditation des paroles d’Ostad Elahi m’a permis de chasser les ténèbres de mon cœur. Je ressens au fond de moi, un sentiment de plénitude et de reconnaissance. Je vois tous les bienfaits dans ma vie, au regard desquels ce petit épisode professionnel n’est rien. Je mesure combien le fait de me laisser entraîner dans des pensées de rancune et de rumination négative était éloigné de la vérité de ma situation, méconnaissant tous les bénéfices, exagérant les préjudices. Je vois combien il était honteux d’être dans cet état d’ingratitude réel, dans le sens où, même si je ne me plaignais pas explicitement, le simple fait d’être dans l’abattement au lieu d’être dans la joie était de fait une ingratitude. Qui suis-je pour me plaindre, pour prétendre mériter plus que ce collègue qui a obtenu cette place que je convoitais ? Est-ce que vraiment d’obtenir cette place ferait de moi un homme meilleur, un homme plus heureux, un homme plus avancé dans son perfectionnement ?

Revenons aux débuts : les deux singes ; revenons à Caïn et Abel. Je suis ce petit singe dans sa cage qui s’agite de n’avoir pas reçu un grain de raisin. Je suis Caïn, dont la face s’assombrit et la colère grandit quand vient ce qui, croyais-je, était une inacceptable injustice. Mais je suis aussi Abel ; je peux choisir d’être Abel, dont le sacrifice fut agréé par l’Un. Méditant l’injonction faite « Si, face à tout ce qui lui arrive de bien ou de mal, l’homme réfléchit et se demande… », je fais le sacrifice de cette mauvaise rancune avec toutes les armes que l’Un m’a données : ma raison et ma volonté et surtout, Son appui et Son aide pour surmonter le mal en moi. C’est Abel sacrifiant cette rancune, en commençant par la retenir, l’empêcher de se manifester et de le contaminer ; puis en agissant à son encontre, in vivo. Abel qui, dans l’accomplissement de son devoir, de primate est devenu humain, au lieu de devenir Caïn.

« [À une personne qui l’avait interrogé sur une difficulté qu’elle rencontrait, Ostad Elahi répondit :] Je vais t’apprendre un poème. Essaie de ne jamais l’oublier :
Celui qui dénoue tout, sans cesse pense à nous
C’est notre pensée à nous, qui hélas, nous noue.
Quand on est sûr qu’il y a quelqu’un qui pense à nous, il n’y a plus de place pour l’inquiétude et le chagrin. Pense à Celui qui dénoue tout et tu n’auras plus aucune inquiétude. Nous ne savons pas de quoi demain sera fait ; toutes nos pensées ne sont donc rien d’autres que des imaginations vaines qui viennent nous tourmenter. Mais Lui sait ce qui doit arriver demain, il ne faut donc pas s’inquiéter. [ …] »

(Paroles de Vérité, Parole 108)

Vous aussi, partagez vos expériences où vous avez repéré en vous le soi impérieux à partir d’un sentiment d’injustice. L’auteur évoque une expérience dans un cadre professionnel, mais cela pourrait se passer dans tous les domaines de la vie.

Comment avez-vous, à l’instar de l’auteur, démonté la mécanique du soi impérieux dans le cadre d’une pratique in vitro ? La pratique in vitro correspondant à ce moment où, par le retour sur ce qui s’est passé (nos comportements, nos sentiments) et la réflexion sur les principes justes, on s’analyse, puis on s’exhorte à changer et on se fixe les bons comportements et les bonnes pensées à développer.

Avez-vous pu prolonger cette pratique in vitro – qui se situe donc plutôt au niveau de la pensée –, par une pratique in vivo, c’est-à-dire par des actes concrets, dans la vie quotidienne et au contact des autres ? Comment vous y êtes-vous pris et quel en a été le résultat ?

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L’autre, miroir de soi (2ème partie)

Par , le 23 Avr 2017, dans la catégorie Pratiques

Dans une visée de perfectionnement éthique, se voir dans le miroir de l’autre, c’est prendre tout ce qui émane des autres (actes, paroles, comportements, etc.) comme autant d’occasions de mieux se connaître soi-même. C’est sur cette proposition générale que se concluait le précédent billet. Dans la seconde partie que voici, l’auteur suggère quelques pistes pour la mettre concrètement en œuvre.

L’autre comme miroir de soi. Voici quelques manières de mettre la chose en pratique. Et comme notre tendance générale est plutôt de nous surévaluer ses propres qualités, on se concentrera ici sur les situations qui permettent de mettre au jour certaines de nos lacunes éthiques.

1) Premier cas

Bien entendu, le cas le plus évident, c’est lorsqu’autrui nous signifie clairement, par la parole, l’un de nos points faibles. Dans ce cas simple, l’autre se comporte en fait comme un miroir parlant. Par exemple, un collègue de travail nous lance à la figure : « Toi, de toute façon, tu n’es pas fiable ! » ou encore : « Tu m’as laissé volontairement dans l’ignorance de certains éléments du dossier pour que je me plante… ! »

En général, notre première réaction est plutôt de l’ordre de la vexation, ou du déni. On répond par l’attaque, en jetant à la figure de celui qui nous critique l’un de ses propres défauts. Dans ce cas, c’est l’ego qui réagit ; c’est lui qui, en dénigrant autrui, défend coûte que coûte la vision surévaluée qu’il nous donne de nous-même.

Certes, selon les circonstances, il peut être important de défendre son honneur, notamment si l’attaque est publique, malhonnête, etc. Mais en règle général il est bon de se demander s’il n’y a pas de la vérité dans ce qui nous est ainsi reproché Et d’ailleurs, ne dit-on pas qu’il n’y a que la vérité qui blesse ? Cela signifie que du point de vue de la connaissance de soi, il peut être très intéressant, une fois passée la vexation initiale, de revenir sur l’information reçue et de l’évaluer avec lucidité. N’ai-je pas en moi ce défaut qu’on me signale ou qu’on me reproche ? Et si oui, à quel degré ?

Bien sûr, le miroir des autres peut parfois être déformant, mais l’idée est de saisir là une occasion de s’introspecter, afin de mieux se connaître.

2) Deuxième cas

Les autres, par leurs simples comportements à mon égard, réfléchissent sur moi mes propres lacunes éthiques, même s’ils n’en disent explicitement rien.

Ici, une observation perspicace peut faire office de révélateur. Par exemple, je constate depuis quelques temps que X, un de mes collègues de travail, ou encore un de mes amis, évite ma compagnie alors qu’il continue à se montrer toujours très affable et disponible avec les autres. En portant mon attention sur notre relation et en me repassant mentalement quelques scènes, je prends soudain conscience que j’ai développé une tendance à me moquer un peu de lui, notamment quand nous sommes avec ce groupe de collègues avec qui j’aime bien rire. Pour en avoir le cœur net, je demande à l’un d’eux ce qu’il en pense et il me confirme que oui, X lui a en effet dit qu’il se sentait mal à l’aise avec moi et qu’il préférait prendre ses distances.

3) Troisième cas

Les traits de caractère qui ne nous plaisent pas chez les autres peuvent jouer le rôle de miroir de nos propres dysfonctionnements. Comment ?

Le témoignage suivant (extrait de Changer de Regard, par Olivier de Brivezac et Emmanuel Comte, L’Harmattan, coll. Éthique au quotidien, 2006) nous en donne une idée :

« Mme X, mutée dans le département international de son entreprise, est amenée à collaborer régulièrement avec une responsable marketing embauchée quelques mois auparavant.

Assez rapidement, je me suis rendue compte que je n’avais pas beaucoup d’affinités avec elle. Elle représentait tout ce que je déteste : elle se valorisait en permanence, elle rabaissait tous ceux qui n’étaient pas conformes à ses valeurs, elle étalait au grand jour la vie privée des autres, elle jugeait tout le monde, elle médisait, etc. Elle appelait les ingénieurs “les technos”, sans chercher à mieux les connaître (pour avoir travaillé plusieurs mois dans le cadre de l’équipe technique, ce mépris m’irritait particulièrement).

Bref, j’ai tout de suite été refroidie. J’avais beaucoup de mal aussi à supporter ses réflexions du genre “les Anglais sont sales”, “les Japonais sont mesquins”, “les technos s’habillent mal”, etc. Je la contredisais systématiquement, et l’atmosphère entre nous est rapidement devenue électrique. Les pauses et les déjeuners m’étaient de plus en plus pénibles, j’essayais par tous les moyens d’éviter de me retrouver en tête à tête avec elle. Et plus les choses avançaient, moins j’étais motivée pour m’investir dans mon travail. Au bout d’un moment j’ai commencé à être déprimée, malheureuse, sans vraiment me rendre compte de la raison réelle de cet état… »

À supposer que je sois Mme X, que pourrait me révéler une telle situation sur moi-même ?

  • éventuellement, une forme de jalousie ;
  • de l’incapacité à trouver une stratégie de fonctionnement efficace avec cette personne ;
  • de la faiblesse de caractère, puisqu’elle parvient à me démobiliser ;
  • un certain manque d’estime de soi ;
  • du dogmatisme : je juge en effet cette personne (il suffit de voir le nombre de mots qui le démontrent) et mon jugement m’amène sans doute moi aussi à des conduites inadaptées ;
  • de l’orgueil : « moi, je prends le temps de connaître les autres », « je la contredisais systématiquement » ;
  • etc.

Ici, ce sont mes réactions et mes émotions qui jouent le rôle de révélateur. Je ressens un mal être, une gêne, une pulsion agressive, un énervement, etc. ? De quelles faiblesses ou lacunes éthiques en moi cela pourrait être le signe ?

4) Quatrième cas

À partir de ce témoignage, on peut enfin envisager une dernière façon de profiter du miroir qu’est l’autre pour mieux se connaître soi-même. Elle consiste à se demander si je suis bien certain que ce trait de caractère qui me dérange tant chez l’autre, voire que je déteste, ou dont je ne cesse de me moquer, n’est pas un défaut que je partage avec elle !

Il s’agit en somme d’entrer dans une démarche proactive, en tirant tout le bénéfice des propriétés de symétrie de l’image en miroir. On fait ainsi son propre diagnostic, en partant de l’hypothèse que tout défaut que j’observe chez l’autre est peut-être déjà en moi-même. Cette réflexion est importante pour ne pas tomber dans le piège de l’ego qui, pour nous décourager d’entamer la moindre démarche de pratique éthique, va probablement commencer par nous dire : « Très, sincèrement, j’ai peut-être beaucoup de défauts, mais celui là certainement pas ! ».

Le diagnostic va donc consister à essayer de repérer en soi la présence du dysfonctionnement observé chez l’autre. Pour reprendre l’un des exemples du témoignage précédent, est-ce que vraiment cela ne m’arrive jamais de révéler la vie privée d’autrui ? À quels moments, et avec quelle fréquence ? Avec quelles personnes en particulier ? Dans quels types de situations ? Qu’est-ce que cela provoque en moi, quelles réactions chez les autres, etc. ?

Pour finir sur une note plus encourageante, on peut aussi bien sûr avoir une démarche proactive sur la base des qualités éthiques reconnues chez les autres : ce comportement éthique que j’observe chez l’autre (sans préjuger de son intention), est-ce que j’en suis capable moi-même ? Et si non, comment puis-je m’en inspirer ?

Ce qu’il faut retenir, c’est que toutes ces stratégies nécessitent que je tourne mon attention vers l’intérieur de moi-même, sur mes intentions, mes réactions, mes propos, mes émotions pénibles, etc., non pour m’affliger des découvertes désagréables que je pourrais faire, ou me désespérer de ne pas être tel que je m’imaginais être, mais pour devenir plus lucide sur moi et produire des efforts éthiques sur des bases réelles, et non imaginaires, en me réfléchissant dans le miroir des autres. Cette leçon de réalité peut d’abord être amère, mais placée dans la bonne perspective, elle se révèle extrêmement stimulante, et même enthousiasmante, pour peu que l’on se souvienne qu’à travers chaque fissure qui lézarde la carapace d’auto-illusions dans laquelle nous enferme notre ego, la lumière divine peut passer et nous rapprocher de Lui.

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L’autre, miroir de soi (1ère partie)

Par , le 29 Mar 2017, dans la catégorie Pratiques

« Connais-toi toi-même ». La maxime est belle, mais comment y parvenir si une part de nous-même résiste avec acharnement, nous empêchant de percevoir nos propres défauts ? C’est un fait, nous avons systématiquement tendance à nous surévaluer, et nous sommes bien plus sensibles aux manquements à l’éthique lorsqu’ils sont le fait d’autrui. En deux volets, cet article de Sandrine Duplessis nous apprend que la solution est peut-être dans le problème : c’est en modifiant notre rapport aux autres que nous parviendrons à mieux nous connaître.

Vivant en société, nous sommes constamment en relation ou interaction avec les autres. Ces interactions se concrétisent par des actes et des intentions qui s’adressent aux autres et ont des effets sur les autres et sur nous-même. Il est donc légitime de réfléchir à ces interactions et de se demander comment les orienter dans le sens du bien, ou comment produire des actions justes – au sens de la justice aussi bien que de la justesse –, des actions utiles, ou encore des actions responsables. Il est tout aussi évident qu’on ne peut pas construire sa propre humanité sans les autres, qui sont à la fois une fin – ceux à qui sont destinés nos actes éthiques – et le moyen de parvenir à cette fin, ceux à travers lesquels nous pouvons perfectionner notre éthique.

Or, en raison de la domination de notre ego dans la structure de notre psyché, nous avons naturellement tendance à nous accorder à nous-même plus d’attention qu’aux autres, voire à nous sentir supérieur. Cela se traduit notamment par une tendance à remarquer spontanément chez les autres ce qui ne nous plaît pas, leurs faiblesses et leurs manquements, mais aussi à exagérer ceux-ci, parfois à les dévoiler, enfin à ne pas reconnaître leurs qualités à leur juste valeur – pour peu qu’on leur en trouve –, sans parler des comportements de négligence, de mépris, etc., que nous nous autorisons à leur égard. Il n’est qu’à observer dans nos propos quotidiens le nombre de fois où l’on s’épanche sur les défauts des autres, comparativement au nombre de fois où l’on évoque leurs qualités, le nombre de fois où l’on se sent affecté par les défauts des autres (ou même certaines de leurs qualités, lorsqu’on en est jaloux), comparativement au nombre de fois où l’on se sent au contraire inspiré et stimulé dans un sens positif. C’est un exercice à faire.

L’un des principes de base qui prépare à mieux prendre autrui en considération, afin d’entrer dans une pratique éthique, consiste à transformer notre regard sur les autres : Il ne s’agit pas de nier les faiblesses que nous pouvons observer chez les un ou les autres, il ne s’agit pas de se forcer tout à coup à devenir stupide ou naïf en se persuadant que « tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil ». L’éthique n’a rien à voir avec l’angélisme. Il s’agit d’un véritable retournement du regard à 180° : il nous faut comprendre comment utiliser cette perception naturelle que nous avons des autres, de leurs actions, de leurs comportements, de leurs dysfonctionnements éthiques et de leurs points forts, etc., mais dans le sens de notre propre perfectionnement éthique.

Or pour se perfectionner d’un point de vue éthique, il faut d’abord savoir quel aspect améliorer en soi. Il faut donc savoir qui on est, savoir d’où on part, quels sont nos faiblesses ou lacunes, comment elles se manifestent, dans quelles circonstances, avec quelle intensité, etc., quels sont aussi nos points forts car ils peuvent être des sources de motivation et des points d’appui pour nous. C’est le début du travail de connaissance de soi. Travail difficile en raison des camouflages, des ruses de l’ego, qui tend à nous voiler à nous-même et nous conduit à voir la paille dans l’œil d’autrui au lieu de la poutre dans le nôtre.

Comment parvenir à se connaître, étant donné tout le mal qu’on a à se voir de l’intérieur ? Le regard qu’on porte sur soi-même est généralement très flou. Il y a certaines faiblesses de caractère dont on est conscient et qu’on essaye éventuellement de réduire. Il y en a d’autres, sans doute beaucoup, dont on n’est pas conscient, qu’on n’imagine même pas avoir ou qu’on ne s’avoue pas parce qu’elles ont quelque chose de honteux. Il est difficile d’accepter l’image que nous renvoie le fait de jalouser, trahir, profiter de la faiblesse d’autrui, etc…

Notre ego est très efficace pour nous maintenir dans l’ignorance de nous-même ou pour justifier à nos yeux les actes dont on ne devrait pas être fiers. Des travaux récents en psychologie sociale ont montré que nous reconfigurons sans cesse le monde pour qu’il se conforme à nos idéologies partisanes. « L’esprit humain est un merveilleux filtre à information, apte à bloquer les faits qui contredisent ce que nous aimerions croire » (Jonah Lehrer, Faire le bon choix : comment notre cerveau prend ses décisions, Robert Laffont, 2010). C’est selon le même principe que l’ego parvient à utiliser notre faculté rationnelle pour son propre compte, en nous rendant opaques à nous-même.

Comment remédier à cette situation ?

L’idée est simple. De la même façon que pour mieux voir ses caractères physiques, on a besoin d’un miroir, pour mieux voir ses traits de caractères, éthiques ou non éthiques, il nous faut trouver quelque chose comme un miroir de l’âme. Ce miroir, ou plutôt ces miroirs, ce sont les autres. Se voir dans le miroir de l’autre, dans une visée de perfectionnement éthique, c’est prendre tout ce qui émane des autres (actes, paroles, comportements, etc.) comme une occasion de connaissance de soi.

Nous verrons dans un prochain article quelques idées pour mettre en œuvre ce principe. Mais déjà chacun peut s’adresser à lui-même cette question : quelle expérience récente a été l’occasion d’apprendre quelque chose sur moi-même au contact des autres ?

N’hésitez pas à partager votre exemple.

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Les leçons spirituelles de l’odonate

Par , le 28 Fév 2017, dans la catégorie Lectures

Alain Cugno, La libellule et le philosophe, coll. Espaces libres, Albin Michel, 2014, 181 pages.

Voilà un titre pour le moins curieux. Lorsque le moine parle avec le philosophe (grand succès de librairie), au moins peut-on s’attendre à un échange soutenu et argumenté à parts égales. Mais la libellule ! Qu’a-t-elle à dire au philosophe, à tout homme faiseur d’idées ? Et le philosophe, serait-il à ce point dépité par la vacuité morale de notre société, pour interpeller l’insecte et tenter de le convaincre que l’homme est la démesure de toute chose ?

Du tout ! Philosophe, Alain Cugno dévoile ici son autre moi, naturaliste, passionné depuis toujours par la recherche et la photographie des libellules. Quand le naturaliste vit sa quête – patient travail solitaire de découverte et d’observation au cœur d’une nature sauvage – le philosophe pense sa vie et se demande comment ces deux-là vivent en un seul être, contradictoirement liés.

Bien ! Mais que peut apporter un tel ouvrage au lecteur de e-ostadelahi ou à tout étudiant spirituel – à savoir celui ou celle qui considère la spiritualité comme la science pratique de la connaissance de soi qui mène à la connaissance du divin ? Y est-il question de spiritualité ? D’éthique ? Non. Pas sous la forme classique à laquelle on pourrait s’attendre. Il n’est pas question de spiritualité, mais d’esprit. Pas question d’éthique, mais d’ethos, de mode d’être. Car Alain Cugno, comme dans tous ses ouvrages, est en quête de l’Être présent en toute chose, en tout lieu et temps. Et par tous les temps d’ailleurs, puisque les libellules ne regardent pas la météo.

À la poursuite de la libellule perdue, car toujours en vol, Alain Cugno élague des chemins de traverse entre la vie des odonates et la vie de l’esprit. Les étapes de la vie d’une libellule, comme celle de sa quête par le naturaliste, sont autant d’occasions de développer une réflexion sur le temps, l’être, l’origine, la beauté, la liberté, la joie, le bonheur, etc., en convoquant ici et là, non seulement quelques-uns de ses collègues notoires (Schopenhauer, Wittgenstein, etc.), mais aussi quelques mystiques (saint Augustin, Maître Eckhart, Jean de la Croix) et le maître de la littérature que fut Proust.

On peut donc, au choix, décider que son livre est tout entier dans la spiritualité, ou bien qu’il ne l’aborde que par effleurements, par éclairs, tel le naturaliste avec le sujet de sa recherche.

Mais encore ? Achève-t-on ce livre avec le sentiment de s’être simplement cultivé, ou de s’être plongé un temps dans le microcosme des libellules pour mieux appréhender le macrocosme de la réflexion métaphysique ? Une chose est sûre, l’étudiant spirituel attentif saura capter, ici ou là, à travers quelques fulgurances, de subtiles pistes de réflexion sur son propre rapport au divin, à la vie, à lui-même, à autrui.

Deux exemples : lorsqu’Alain Cugno évoque l’attente, le présent interminable (« une quête qui ressemble fort à la prière ») pour trouver la libellule et pouvoir la photographier, il « réalise » que la photographie regorge de bien plus de possibilités et d’informations que ce que son attention du moment lui a laissé croire, que ce que ses yeux ont capté en temps « réel ». Ainsi, « une profondeur inouïe se creuse derrière ce que vous connaissiez déjà, avec une intensité qui vous certifie que maintenant, enfin, vous êtes devant la réalité » (page 45). La photographie des libellules révèle qu’il y a « un monde qui est caché dans le nôtre » (page 67) et que « maintenant est plus riche que je ne crois » (page 81).

Le concept d’attention, au cœur de ce propos, est un concept clé dans toutes les traditions spirituelles. À titre d’exemple, Simone Weil nous dit : « L’attention à son plus haut degré, est la même chose que la prière. Elle suppose la foi et l’amour » (Œuvres, Gallimard, coll. « Quarto », 1999, VI-2, p. 297). Dans son ouvrage Attente de Dieu, elle évoque ainsi l’attention : « […] la pensée doit être vide, en attente, ne rien chercher, mais être prête à recevoir dans sa vérité nue, l’objet qui va y pénétrer » (Ed. du Seuil, coll. « Livre de vie », 1977, pp. 92-93). Dans la parole suivante attribuée à Bouddha, c’est bien notre attention qui est sollicitée : « En marchant, en mangeant, en voyageant, sois là où tu es. Sinon, tu passeras à côté de ta vie. » Ostad Elahi nous rappelle aussi : « L’essentiel, c’est l’intention et l’attention ; oui vraiment, l’attention, l’attention » (Paroles de Vérité, Albin Michel, parole 198).

N’est-ce pas cela se souvenir de la « présence divine » – à défaut de la ressentir – en toute chose, tout lieu, tout état ? Pénétrer dans l’immédiateté quasi miraculeuse de l’existence des choses, reflétant, par un retour instantané vers soi, le mystère de l’existence, à la fois immédiate et hors du temps, de notre propre esprit ?

Cet état d’attention ne concerne-t-il pas notamment celui qu’il nous faudrait porter à notre environnement, et plus particulièrement aux personnes qui vivent dans notre entourage, dans le cœur desquels réside, comme en chacun, une parcelle divine ? Leurs gestes, leurs paroles, leurs expressions ne comportent-ils pas plus d’informations utiles et plus de possibilités d’action pour la qualité de notre relation à eux et le contentement divin, que ce que nous rapporte notre attention habituelle ?

Second exemple : la rigueur avec laquelle l’auteur s’attache à identifier les insectes qu’il saisit dans son objectif – en déterminant l’espèce sur des critères tels que la présence ou l’absence d’un trait noir le long des yeux –, est pour lui « une activité très haute de l’esprit », car « au moment où vous êtes parvenu à votre diagnostic, vous avez vu s’affirmer l’un des aspects les plus fondamentaux de la recherche du vrai : il n’y a pas d’autre accès à la vérité que la vérité elle-même, car elle est sa propre méthode ». L’étudiante spirituelle que je m’efforce d’être ne doit-elle pas se montrer aussi rigoureuse dans le domaine de la connaissance de soi que l’est le naturaliste dans ses observations ? Car lorsqu’il s’agit d’identifier, à travers leurs manifestations dans la psyché, les puissances qui sont à l’œuvre en nous-mêmes, les phénomènes auxquels nous avons affaire sont souvent aussi fugaces que le vol des libellules.

Amoureux du langage, qu’il habille tantôt d’un humour subtil, tantôt d’une construction logique décapante, Alain Cugno se méfie comme de la peste des mots qui ont toujours servi à nommer et qualifier Ce(lui) qui est sans nom. Chez lui, rien n’est affirmé (Dieu, l’âme, la résurrection, l’au-delà, la perfection, etc.) mais tout est suggéré, par métaphores et correspondances. Il s’adresse à la fine pointe de l’âme, celle qui a passé le cap de l’alphabétisation spirituelle, ainsi lorsqu’il cite Proust définissant la littérature – pour lui, la vraie vie : « Ce qui, en nous, ne court pas mais s’arrête, tombe en arrêt devant un fragment de la réalité où se donne presque à saisir l’écho infini de tout autre chose, plus proche de nous que notre vie même. Ce peut être dans le dénivellement des pavés d’une cour ou dans le contact rêche des serviettes d’un hôtel de bord de mer » (page 160)… Quelle étrange proximité, là encore, avec ces paroles d’Ostad Elahi : « Dieu [est] plus proche de nous que le centre de notre vie et de notre volonté » (Paroles de Vérité, parole 230) ; « l’attention peut survenir dans les rues les plus animées et aux moments les plus inopinés, mais quels que soient le moment et le lieu où elle survient, ne la laissez pas s’échapper » (Confidences, prières d’Ostad Elahi, Robert Laffont, p. 20).

L’auteur se dévoile pourtant lorsqu’il introduit le thème de l’éternité : « Tout ce qui met au contact de l’éternité fonde la rationalité. C’est en effet dans l’éclair de la promesse de la vérité que la raison trouve le goût et l’énergie de croire en elle-même. C’est parce qu’elle entrevoit la possibilité d’une saisie de la vérité totale et définitive qu’elle trouve la force d’accomplir, pas à pas, les tâches partielles, aux résultats constamment remis en question, qui sont les siennes » (page 135).

Tous les ouvrages d’Alain Cugno ‒ et celui-ci, sous sa forme originale, n’y fait pas exception ‒ sont traversés par une quête de l’infini dans le fini, de l’invisible dans le visible. « Toi, l’invisible manifeste en toutes choses » pourrait être le credo de sa foi.

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« Dans les pas d’Ostad Elahi » : 28 jours chrono sur OstadElahi inPractice

Après le succès du TP « Un jour, une Maxime – 28 jours chrono » basé sur l’ouvrage Maximes de guidance : Principes de sagesse universelle, OstadElahi inPractice s’apprête à lancer un nouveau TP qui fonctionnera selon le même schéma dynamique et intensif. Il s’agira cette fois-ci de méditer et mettre en pratique chaque jour, pendant 28 jours, l’une des paroles d’Ostad Elahi tirée du recueil Paroles de Vérité publié en 2014. Les extraits ont été sélectionnés dans un but thématique, comme l’indique très clairement le titre de ce nouveau TP « Dans les pas d’Ostad Elahi – 28 jours chrono », qui sera disponible en ligne à partir du 31 janvier. En voici le descriptif.

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Un antidote pour la colère (2) : la bienveillance

Par , le 10 Jan 2017, dans la catégorie Pratiques

Seconde phase – in vivo – du travail pratique introduit en décembre (voir Un antidote pour la colère (1) : analyse) : approfondir les raisons de la colère, replacer au centre de l’affaire la relation à l’autre, faire de la bienveillance le principe actif de la lutte.

Phase 2 : Mise en œuvre in vivo

1) Amorcer un changement global

Révision pédagogique : j’ai lu des passages sur la colère dans des livres de psychologie des enfants. En fait, au départ je cherchais des passages sur la colère parentale mais j’ai surtout trouvé des réflexions sur la colère enfantine qui m’ont éclairée sur beaucoup de choses. Lire la suite

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Un antidote pour la colère (1) : analyse

Par , le 26 Déc 2016, dans la catégorie Pratiques

La colère dont il est question ici n’est pas ce « défaut chic », ce trait d’humeur qui trahit un caractère impétueux ou un tempérament à fleur de peau. C’est une tendance qui à la longue peut miner une vie et ruiner l’atmosphère d’un foyer. Quand elle ne s’extériorise pas, la colère s’accompagne souvent d’un état de déprime et de pensées sombres. Ravalée et subie, la fatigue aidant, elle finit toujours par exploser, et ses effets sont parfois incontrôlables. Comment rompre le cercle vicieux ? Comment amorcer une pratique efficace, qui se donne les moyens de lutter pied à pied avec ce défaut caractériel ? Ce récit d’une expérience vécue nous fait pénétrer dans le vif du sujet. Première phase : analyser la situation, identifier les situations critiques et les mécanismes-types, d’ordre psychologique ou relationnel, enfin mettre en place un programme d’action, une stratégie. Cela suffira-t-il pour attaquer le mal à sa racine ?

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Ostad Elahi dans Le Monde des Religions

Dans son numéro de rentrée, Le Monde des Religions consacrait sa rubrique « Maître de sagesse » à la figure d’Ostad Elahi. L’article signé par Leili Anvar, maître de conférences à l’Institut national des langues et civilisations orientales et productrice à France Culture, empruntait la voie biographique pour introduire les idées-forces d’un enseignement éthique et spirituel que son auteur a voulu incarner dans les moindres détails de son existence. Nous en reproduisons ici le texte avec l’aimable autorisation de la rédaction du magazine. Lire la suite

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Les raisons de la colère (2) : mise au point en famille

Par , le 12 Nov 2016, dans la catégorie Pratiques

Un premier billet consacré à la question de la colère nous a permis de réfléchir, à travers un cas pratique, aux situations qui peuvent déclencher notre colère, à ses causes profondes, et à la légitimité d’en manifester une expression raisonnée, au risque de lui donner véritablement libre cours. L’objet de ce second billet est de mener la réflexion sur le terrain des effets de la colère, tant sur la personne elle-même que sur ceux qui l’entourent.

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Les raisons de la colère : quel est votre avis ?

Par , le 25 Oct 2016, dans la catégorie Pratiques

De la simple irritation à l’exaspération ou à la fureur, la colère peut s’exprimer de multiples façons et dans toutes sortes de situations. Nous avons généralement peu de mal à l’identifier en nous, bien que ses manifestations prennent parfois une forme subtile qui voile notre raison. Cela dit, dans tous les cas, lorsqu’il s’agit de la maîtriser, c’est une autre affaire. On pourrait affirmer sans trop de risques que la question concerne, sous une forme ou une autre, tout un chacun. Nous allons donc consacrer plusieurs billets à ce sujet en commençant par ce premier article qui nous permettra, à travers une mise en situation et quelques questions, de commencer la réflexion et de partager nos propres expériences, suggestions, idées et autres interrogations.

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L’application e-OstadElahi fait sa rentrée

Par , le 17 Sep 2016, dans la catégorie Articles

Un an après sa sortie l’application e-OstadElahi.fr fait peau neuve pour vous offrir une navigation plus agréable et de nouvelles fonctionnalités.

Les nouveautés

Un nouveau design plus aéré et épuré, avec des images retravaillées, facilite la navigation et permet une meilleure lisibilité.

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Nouveautés sur OstadElahi inPractice

Par , le 30 Juin 2016, dans la catégorie Articles

OstadElahi-inPractice.com vient de mettre en ligne plusieurs nouveautés qui vont permettre d’enrichir l’expérience pratique de ses utilisateurs, notamment en ce qui concerne le TP « Un jour, une Maxime – 28 jours chrono ».

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L’Éthique pour tous

Par , le 5 Juin 2016, dans la catégorie Lectures

Éric Camerlynck, L’Éthique des petits actes, L’Harmattan, coll. Éthique au quotidien, 2005.

Il y a un peu plus de dix ans paraissait, dans la collection « Éthique au quotidien », un essai qui n’a pas pris une ride et qui continue de nourrir tous ceux qui s’intéressent à la mise en œuvre concrète d’une éthique individuelle. Son titre est à lui seul un programme : « L’Éthique des petits actes », tel est le thème auquel s’est attelé Éric Camerlynck. Thème fondamental qui passe pourtant sous le radar des grands discours moraux qui ont préféré braquer le projecteur sur des figures héroïques exemplaires, des crises existentielles ou des moments de choix cornélien. Si, conformément à l’orientation donnée par Ostad Elahi à la « spiritualité naturelle », la pierre de touche de l’éthique doit être cherchée au contact des autres dans les situations les plus quotidiennes, à travers les actions parfois les plus infimes, c’est toute la perspective qui bascule. L’éthique fait l’objet d’une démocratisation radicale : elle devient, réellement, l’affaire de tous. Lire la suite

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Je suis impatient mais je me soigne

Par , le 2 Mai 2016, dans la catégorie Pratiques

Une fois identifiés les ressorts de l’impatience et les raisons qui doivent nous conduire à nous en soucier (voir L’impatience sous le microscope), la question qui se pose est de savoir comment lutter contre ce défaut et ses manifestations les plus directement nuisibles. Françoise Klein se penche à présent sur les modalités concrètes de la pratique. Après la sémiologie, la thérapeutique…

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L’impatience sous le microscope

Par , le 7 Avr 2016, dans la catégorie Pratiques

La gourmandise est un péché mignon, la curiosité est un vilain défaut. Et l’impatience ? Elle fait partie, elle aussi, de ces traits de caractère que nous avons du mal à identifier comme des défauts, surtout lorsqu’il s’agit de nous-mêmes. Quand elle n’est pas purement et simplement valorisée comme une marque d’exigence et de perfectionnisme, elle appelle généralement l’indulgence. Pourtant, on vante simultanément les vertus de la patience. Et chacun sait bien, pour l’avoir observé dans sa relation à autrui, que la pression exercée par l’impatient sur son entourage, la tension qui en résulte, ne sont jamais très agréables. À la longue, elles peuvent même s’avérer destructives. Françoise Klein a placé sous le microscope ce trait de caractère qui n’est peut-être pas aussi innocent qu’il en a l’air. En voici le premier volet.

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À la recherche d’une guidance spirituelle authentique

Par , le 13 Mar 2016, dans la catégorie Articles

La spiritualité, telle que la conçoit Ostad Elahi, ne repose pas tant sur l’amour que sur le développement de la raison saine en soi. Il s’agit d’ouvrir sa raison à la dimension spirituelle des choses en s’impliquant activement dans le processus d’éducation de sa pensée. Cette éducation, à l’instar de toute forme d’apprentissage, requiert naturellement une guidance, c’est-à-dire une source susceptible d’enseigner les principes spirituels justes et d’accompagner les étudiants dans la phase délicate de leur mise en pratique. Le choix de la guidance est ici primordial. C’est d’elle en effet que dépend la qualité des principes dont on va nourrir sa pensée : s’agit-il par exemple de principes vrais, vivants, ou de principes avariés et empoisonnés ? Lire la suite

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Le droit à la guidance divine : comment l’actualiser ? Débat

Par , le 7 Fév 2016, dans la catégorie Articles

Ce que l’homme est, il ne l’est pas d’emblée. Doués de raison et de libre arbitre, nous avons le devoir de faire advenir notre humanité en nous engageant activement dans notre perfectionnement spirituel. Mais pour orienter nos efforts dans le sens d’un perfectionnement réel, nous avons besoin d’un carnet de route nous indiquant la direction à suivre et la manière concrète de nous y rendre. Ostad Elahi parle à ce sujet d’un droit à la guidance divine, droit qui découle directement du devoir qui nous est fait de nous perfectionner. Dans ce ce qui suit, nous vous proposons, à partir d’une situation fictive, de réfléchir à ce que signifie ce droit à la guidance et à la façon dont nous pourrions concrètement bénéficier de ce droit. Lire la suite

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Regards croisés sur Ostad Elahi

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Le 26 septembre dernier, la Fondation Ostad Elahi – Éthique et solidarité humaine honorait la mémoire de celui à qui elle doit son nom et son inspiration. Vingt ans après le symposium organisé à la Sorbonne pour commémorer le centenaire de sa naissance, cette journée d’étude était motivée par la parution, pour la première fois en traduction française, d’une anthologie de son enseignement oral : Paroles de Vérité. La question posée par ces « Regards croisés sur Ostad Elahi » était de savoir quels échos son œuvre et sa pensée trouvaient aujourd’hui, dans un contexte évidemment bien différent de celui de leur première réception. Des personnalités issues de différents horizons étaient invitées à témoigner et à confronter leurs vues, en se demandant quels aspects résonnent plus particulièrement avec leur propre expérience ou contribuent à former le regard qu’elles portent sur l’homme et sur le monde. La discussion menée par Leili Anvar réunissait un aréopage aussi passionné qu’hétéroclite : une psychanalyste, un musicien, deux philosophes, un journaliste, une spécialiste de la mystique médiévale. Un auditeur attentif livre ses souvenirs et ses impressions…

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La pratique spirituelle : un combat contre l’ego (2e partie)

Dans ce deuxième volet consacré à la conférence de Leili Anvar, « La pratique comme combat contre l’ego », l’analyse se concentre sur quelques aspects du travail de transformation de soi, tel que l’ont abordé en particulier Attar et Rumi. Il est question d’un âne, d’un serpent, d’un perroquet, d’une huppe et d’un canard, mais aussi du polissage d’un miroir. Sous couvert d’anecdotes ou de métaphores, le langage imagé des poètes porte un enseignement directement pratique, fondé sur leur expérience personnelle. Leili Anvar en décrypte la signification à la lumière des principes de la spiritualité naturelle telle que conçue par Ostad Elahi.

 

« La pratique comme combat contre l’ego : la leçon des maîtres persans »
Extrait 2

 

« La pratique comme combat contre l’ego : la leçon des maîtres persans »
Extrait 3

 

 

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La pratique spirituelle : un combat contre l’ego (1re partie)

La pratique comme combat contre l’ego : la leçon des maîtres persans. Tel était le sujet de la conférence donnée par Leili Anvar dans le cadre du colloque organisé en 2014 par l’École française de yoga (« Pratiquer : pourquoi, comment ? », 25 et 26 janvier 2014). Nous en donnons ici un aperçu à travers quelques enregistrements vidéo. Le premier volet, constitué d’un interview et d’un extrait de la conférence, aborde deux questions préalables, d’ailleurs étroitement liées. Il s’agit en effet de comprendre de quel « ego » il est question ici, mais aussi de justifier la description de la pratique spirituelle en terme de « combat ». Sur ce thème de la lutte contre le soi impérieux, la littérature persane d’inspiration spirituelle s’avère une ressource inépuisable. Comme le montre Leili Anvar, les « maîtres persans » qu’elle évoque – Attar, Rumi, et Ostad Elahi – s’inscrivent dans une longue tradition de sagesse, incarnée jadis par Socrate.

Interview de Leili Anvar

 

« La pratique comme combat contre l’ego : la leçon des maîtres persans »
Extrait 1

 

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« Pragmatiques » et « idéalistes » : conférence de Bahram Elahi – extraits

Les principes d’une éducation de pensée juste ne sont pas des objets de rumination intellectuelle. Pour qu’ils portent leurs fruits, il faut les mettre en pratique. Mais qu’est-ce que cela signifie au juste, pratiquer ? Bahram Elahi répond à cette question en indiquant les dangers d’une conception trop abstraite de la pratique et du travail sur soi. Les principes, il ne suffit pas de les comprendre en théorie, ni même de se les suggérer quotidiennement avec toute la bonne volonté du monde : il faut encore parvenir à les « palper » en les mettant en pratique au contact des réalités. Si nous n’adoptons pas spontanément cette attitude, c’est en raison d’une tendance profonde de notre psyché. Bahram Elahi y voit la source de notre résistance à l’approche pragmatique privilégiée par la spiritualité naturelle ; il la décrit comme une forme d’« idéalisme ».

Ce thème est développé dans les deux extraits d’une conférence donnée à la Sorbonne en février 2014 que nous présentons ici. Chacun s’y reconnaîtra ! Lire la suite

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« Un jour, une Maxime – 28 jours chrono » : nouveau TP 100% action sur OstadElahi inPractice

Au sujet de son école de perfectionnement spirituel, Ostad Elahi disait « Cette voie… n’est pas la voie des mots, c’est la voie de l’action, et on y progresse uniquement par l’action »[1]. C’est cette idée qui avait motivé la création du site OstadElahi inPractice il y a plus d’un an. C’est elle encore qui a inspiré la conception d’un « TP express 100% action » intitulé « Un jour, une Maxime – 28 jours chrono ». Ce nouveau TP, basé sur l’ouvrage Maximes de guidance : Principes de sagesse universelle paru le 24 septembre 2015 , sera mis en ligne d’ici quelques jours. Il s’agit d’un TP qui se démarque des précédents Vers une pratique in vivo, Se relier au divin et Se défaire de la médisance par un schéma inédit très dynamique : ses modalités sont détaillées dans un tutoriel dont chacun pourra prendre connaissance lors de son inscription. En voici le descriptif.

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En connaissance de cause ? Quelques pistes de réflexion.

Ostad Elahi a souvent insisté sur l’importance du principe de causalité en matière de spiritualité. Ce principe peut s’énoncer simplement : aucun phénomène ne se produit sans cause. La première conséquence qui s’en déduit, c’est qu’il est – en principe – toujours possible de remonter d’un effet à la cause ou aux causes qui l’ont produit. Ainsi présenté, le principe de causalité vaut pour le monde matériel comme pour les mondes spirituels. Son rôle est si essentiel qu’il apparaît en vérité inséparable de l’idée même de perfectionnement : « Les créatures ont été existenciées par l’intermédiaire de la causalité ; pour retourner à leur Origine, elles doivent parcourir le perfectionnement. » (Ostad Elahi, Asar ol-Haqq, I, parole 794). Et pour se perfectionner, il faut connaître les causes. Mais comment y parvenir en pratique ? Comment déterminer les canaux de causalité qui sont réellement pertinents dans une situation donnée ? Lire la suite

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Deux couples sur le gril

Par , le 3 Oct 2015, dans la catégorie Pratiques

Notre rapport aux autres, aussi enrichissant soit-il, s’accompagne bien souvent de quelques difficultés. Qu’il s’agisse d’un supérieur hiérarchique, d’un collègue, d’un ami, d’un membre de notre famille ou d’une simple connaissance, il est rare que l’« autre » se comporte exactement comme nous l’aimerions, bien au contraire. Tel collègue a de nouveau repris à son compte le travail que j’avais accompli pour briller auprès de notre supérieur, tel ami m’a blessé par son manque d’attention, ma belle mère a encore critiqué ma cuisine,… les exemples ne manquent pas. Et dans ces moments-là, rien de plus naturel que de ressentir le besoin de partager ses déboires avec quelqu’un qui nous est proche pour rechercher son soutien. Seulement voilà, du besoin légitime de se confier au désir de médire d’un tiers, il n’y a qu’un pas. Un pas qu’on a vite fait de franchir, parfois même sans même s’en rendre compte. Soudain, il ne s’agit plus de partager une difficulté, mais de parler de l’autre en en disant, si ça peut soulager, tout le mal qu’on en pense…

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[Actualité] Regards croisés sur Ostad Elahi

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La 14e Journée de la solidarité humaine, organisée par la Fondation Ostad Elahi – éthique et solidarité humaine, aura lieu aujourd’hui, samedi 26 septembre, de 14h30 à 17h30, à l’Institut de France. Cette année, à l’occasion des 120 ans de la naissance d’Ostad Elahi, la journée prendra la forme d’un colloque intitulé « Regards croisés sur Ostad Elahi ».

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Maximes de guidance : Principes de sagesse universelle

En 1995 paraissait aux éditions Robert Laffont un petit livre relié aux pages richement illustrées, 100 Maximes de Guidance. Ce recueil de paroles était, avec Confidences, le premier ouvrage en langue française à être signé du nom d’Ostad Elahi. Épuisé depuis quelques années, il fait peau neuve cet automne à l’occasion du cent vingtième anniversaire de la naissance d’Ostad.

Les cent maximes ont été refondues dans un ensemble plus vaste : il y en a désormais 301. Traduites du persan par son fils, Bahram Elahi, elles sont réunies sous le titre Maximes de guidance : Principes de sagesse universelle, à paraître le 24 septembre 2015 chez Pocket, dans la collection de poche « Agora ». Il ne s’agit pas d’aphorismes mais d’extraits choisis parmi plusieurs volumes des œuvres : Asar ol-Haqq (2 vol., 1977, 1991), dont une anthologie a paru l’an dernier en traduction française (Paroles de Vérité, Albin Michel, 2014), mais également Borhan ol-Haqq (1969) et Connaissance de l’âme (L’Harmattan, 2001). Lire la suite

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[Actualité] e-OstadElahi lance son application mobile !

Par , le 19 Sep 2015, dans la catégorie Articles

Pourquoi une app ?

L’application mobile e-OstadElahi.fr vous permet d’accéder à tous les articles publiés sur e-OstadElahi.fr depuis votre smartphone ou tablette, où que vous soyez, même sans connexion internet. Son système de navigation simple et intuitif vous permettra de trouver facilement tous les articles qui pourraient vous intéresser. Vous pourrez également sauvegarder vos articles favoris directement sur votre mobile ou tablette pour les retrouver en quelques clics. Lire la suite

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Se défaire de la médisance : premier pas vers « dire le bien » sur OstadElahi inPractice

Les derniers articles publiés par e-ostadelahi.fr, tout comme la richesse des commentaires recueillis à l’occasion des sondages qui les accompagnaient, ont démontré que la question de la médisance est véritablement omniprésente dans notre vie quotidienne. Le thème revient aujourd’hui en ligne de manière originale à travers OstadElahi inPractice. Une fois identifié le point faible caractériel, il s’agit de le maîtriser. « Se défaire de la médisance – Premier pas vers dire le bien » : le titre de ce nouveau TP est sans équivoque. Lire la suite

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Alors, dîner réussi ? Épilogue et nouveau TP

Vous avez été nombreux à réagir à l’expérience de Juliette dont un premier extrait La médisance en plat de résistance ? Quel est votre avis ? vous a été soumis sous la forme d’un cas pratique. Alors, s’agissait-il de médisance ? Les résultat du sondage sur ce point sont sans appel : oui ! Mais alors que plus de 90% d’entre vous ont considéré qu’il était du devoir de Juliette de défendre sa collègue (« oui » ou « plutôt oui »), seuls 44% pensent que se taire ne suffisait pas, et 10% que se taire était une erreur. En revanche, pour 35% des votants, se taire était déjà excellent… Malgré un consensus théorique, les avis divergent donc quant à l’attitude pratique à adopter pour gérer une telle situation, et la diversité des commentaires en témoigne.

En effet, nombreux sont ceux qui ont exprimé leur point de vue en soulignant la nécessité de prendre en compte le contexte, la personnalité des convives, sa propre personnalité, ses droits, ses devoirs (que doit-on et à qui), etc. En bref, tout ceci n’est pas simple tant chaque situation est singulière.

Le nombre important de commentaires atteste une chose : l’histoire de Juliette est bien souvent aussi la nôtre. La médisance est devenue un passe temps comme un autre auquel on peut s’adonner partout et avec tout le monde, un sujet de conversation facile qui, souvent, rassemble, et qu’on tend à banaliser puisque « Tout le monde le fait »… Aujourd’hui il devient donc difficile d’y échapper. Comment réagissons-nous lorsque nous sommes confrontés à la médisance ? À celle des autres comme à notre propre désir de médire ? Que faisons-nous pour nous en sortir ? S’il est toujours plus facile a posteriori de dire ce que nous aurions dû faire, la lutte contre la médisance au quotidien réclame de l’attention, des efforts, et une bonne connaissance de soi. Mais concrètement, comment s’y prendre ?

Face à ces questionnements, c’est avec grand plaisir que nous partageons avec vous cette annonce exclusive : un nouveau TP entièrement dédié à la question de la médisance sera disponible très prochainement sur le site OstadElahi inPractice . En fournissant diverses clés d’analyse et de multiples ressources, ce TP pourra certainement aider ceux qui le souhaitent à mieux appréhender cette question, et surtout à s’attaquer de manière concrète et active à la lutte contre la médisance.

Mais avant cela, revenons-en tout de même à Juliette et à ses sorbets. Ce second billet reprend l’intégralité de l’anecdote et en dévoile l’épilogue. Les choix de Juliette ne sont évidemment qu’un exemple parmi la multitude des possibles, et ne sont pas à considérer comme la solution la plus juste à la question « Comment auriez-vous géré cette situation ? ». Mais il est très intéressant de prendre connaissance de la problématique initiale de Juliette, qu’elle explique en introduction – lutter contre la peur de déplaire – et de l’effet de ses décisions, tant sur elle-même que sur les autres. Alors, dîner réussi ?

Un dîner réussi

 

Je me suis rendue compte depuis quelques années, et ce malgré mon expérience professionnelle, que ceux qui tiennent les rênes de ma profession considèrent encore que je dois faire mes preuves. Cette situation provoque chez moi un sentiment de peur, dont je pâtis : la peur de déplaire, qui se traduirait dans mon métier par ne plus avoir de travail. C’est pourquoi je me suis attelée à une lutte sévère contre cette peur en tentant de « m’armer de courage ». J’ai tenté de pratiquer le principe de « faire l’inverse ». J’ai peur, je stresse, il ne faut pas que cela se voie et je dois oser m’affirmer. L’expérience qui suit m’a été très utile car elle m’a poussé dans mes derniers retranchements et m’a permis de constater les effets positifs qu’il y a à oser s’affirmer.

Il y a quelque temps j’ai invité pour dîner des personnes importantes pour moi aussi bien sur le plan professionnel qu’affectif. Cela faisait un certain temps que j’essayais d’organiser cette soirée, mais tous les agendas étaient extrêmement bien remplis…

Soudain, au cours du dîner, entraînés par « la » personnalité éminente de la soirée, certains invités se sont mis à attaquer l’une de mes anciennes connaissances qui, de surcroît, avait été la première à m’avoir donné ma chance professionnelle. Chacun y allait de son anecdote croustillante et de sa critique acerbe, tout cela avec une surenchère de complaisance et de rires. Il faut dire que récemment ses projets avaient eu du mal à convaincre et que dans le milieu, cela se savait. Bien qu’étant choquée par leurs propos, j’ai commencé par me taire en alléguant intérieurement deux bonnes raisons, l’une qui me semblait en accord avec l’éthique– « Si je ne hurle pas avec les loups, cela signifie que je ne suis pas d’accord avec eux et qu’il est inutile de le manifester à haute voix. Ma réprobation intérieure qui vient du cœur suffit et fait que je n’ai pas besoin d’intervenir. Ma conscience est tranquille… » – et l’autre plus égoïste – « Si je donne mon avis, ça va casser l’ambiance… Et s’ils ne sont pas d’accord, ils vont m’en vouloir, je vais perdre mon crédit et le bénéfice de cette soirée… »

Je me suis dit qu’ils allaient bien finir par passer à autre chose. Mais pas du tout, le sujet semblait inépuisable. Alors que quelque chose me titillait au fond de moi : « Attention ! Qui ne dit mot, consent… », mais hésitant toujours à intervenir, je trouvais un prétexte pour me quitter la table : « Je reviens, je vais chercher le dessert. »

Je prenais le temps de préparer amoureusement les sorbets et revenais triomphante, certaine que la vision alléchante des glaces les feraient se détourner de leur conversation : que nenni ! La charge était lancée, rien ne pouvait l’arrêter. J’ai alors tenté, avec un humour très approximatif et en m’excusant d’un petit rire servile, de les débrancher du sujet en parlant des sorbets : comment je les avais préparés, quel goût j’avais choisi en tenant compte de leurs préférences, bref les âneries habituelles que l’on débite lorsque l’on a peur d’intervenir et de prendre parti. Résultat : une seconde d’extase sur les sorbets puis… retour à la case départ.

Je me lançai alors dans une première tentative de conciliation : « Eh ! Mes amis, si on parlait d’autre chose. Le sujet est clos, non ? »

Ils se tournèrent tous vers moi et le leader me dit : « Mais dis donc, c’est vrai que tu as travaillé longtemps avec cette bonne femme ! Ça n’a pas du être simple tous les jours avec elle, non ? Raconte ! »

Là, j’étais au pied du mur…

Je me suis rendue compte que toute cette affaire était l’occasion pour moi d’affronter ma peur et ma lâcheté. Si je voulais respecter ce droit fondamental qu’est le droit d’autrui, je devais intervenir même au risque de perdre la face.

J’ai tourné tout d’abord à toute vitesse dans ma tête les conséquences de ce que j’allais dire et faire. Que du négatif ! Je me voyais déjà perdre en quelques secondes tout le crédit que j’avais gagné de haute lutte auprès de ceux qui avaient depuis une bonne demi-heure éreinté cette personne.

Les principes éthiques que je m’acharne à respecter au quotidien me sont revenus en tête, et je me suis regardée en face avec mépris. J’ai pensé avec affection à cette dame qui m’avait tant aidée. Elle m’était devenue d’autant plus chère que l’on avait médit d’elle toute la soirée. Je ne me suis même pas demandé où était la vérité des propos de mes invités, et je me suis motivée intérieurement : « Je suis chez moi, je leur ai donné un premier avertissement « sympathique », mais ils continuent sans vergogne, je ne peux plus me taire. Je vais prendre un risque sans doute catastrophique, mais tant pis pour les conséquences, je vais défendre le droit de cette personne qui n’est pas là pour le faire. Je me dois d’intervenir. J’ai l’occasion de faire preuve de courage face à ma peur, je ne peux pas passer à côté ! Avec Ton aide, Mon Dieu, et un peu de volonté, je prends mon courage à deux mains ! »

C’est au leader que je me suis adressée. J’ai défendu, le plus honnêtement possible la personne accusée : je leur ai raconté mon affection pour elle, je leur ai expliqué comment elle m’avait fait démarrer dans ce métier, tout ce que je lui devais, et je leur ai dit que de toute façon je ne supporterai pas plus longtemps qu’on dise du mal d’elle ou de qui que se soit d’autre en ma présence. Ils se sont alors mis à se moquer méchamment de moi.

Mais comme j’avais franchi la première étape du courage – la plus difficile – la deuxième étape pouvait être franchie plus facilement, sans crainte des conséquences. Je me suis mise « calmement » en colère et je leur ai expliqué que s’ils continuaient ainsi à ma table, je n’aurais plus envie de rester avec eux, j’irais dans ma chambre et qu’ils pourraient continuer le dîner sans moi – et surtout, qu’ils n’oublient pas de bien fermer la porte en partant ! Je me suis levée le cœur un peu battant, résolue à accomplir ce que je venais de dire.

Miraculeusement, cela les a fait rire. Ils m’ont rappelée : « Hé, ne te fâche pas ! Quel caractère ! » Le leader m’a même dit : « Dis donc, quelle diatribe ! C’est bien d’être ton ami. Au moins, je sais que si un jour on dit du mal de moi dans un dîner où je ne serais pas, il y aura quelqu’un pour prendre ma défense si tu y es… ». Les autres ont acquiescé, tout en se moquant encore un peu de moi pour ne pas perdre complètement la face. Mais comme la grosse pointure de la soirée venait d’abonder dans mon sens, les autres ont suivi le courant. On m’a adressé des sobriquets du genre : « Don Quichotte », « champion des causes perdues »…

Un sentiment de sérénité m’avait envahi ; je me sentais rassurée intérieurement et en accord avec moi-même. De plus, je crois qu’au bout du compte j’ai gagné leur estime, et la soirée s’est terminée joyeusement. C’est moi qui ai fermé la porte derrière eux quand ils sont partis.

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Médisance en plat de résistance ? Quel est votre avis ?

Par , le 12 Mai 2015, dans la catégorie Pratiques

Qu’est ce qu’un dîner réussi ? Des mets délicats, une bonne ambiance, des invités qui s’apprécient et repartent heureux en complimentant sincèrement leur hôte d’un soir… On trouvera en réalité autant de réponses que de convives. Mais on peut aussi s’interroger sur le plan de la réussite « éthique » d’une soirée, surtout si on a été confronté à des dilemmes complexes, devant ménager à la fois les convives, ses propres convictions éthiques, et parfois même les absents. C’est bien ces trois exigences réunies qui ont posé problème à Juliette, qui nous relate ici cette anecdote fort intéressante. Elle sera publiée en deux temps. Ce premier billet prend la forme d’un cas pratique, il décrit la soirée et ses complications, et vous sollicite pour débattre au sujet de la médisance : qu’est ce qui relève de la médisance ? Qu’est ce qui n’en relève pas ? Quelle est la meilleure conduite à tenir et pourquoi ? En vous mettant à la place de l’hôtesse, partagez votre avis et vos expériences personnelles en répondant aux questions du sondage. Un second billet livrera la fin de l’histoire telle qu’elle a été vécue. Soulignons que Juliette n’aura pas eu comme vous quelques semaines de réflexion avant de faire son choix : profitez donc de ce temps virtuel qui vous est accordé ici pour réfléchir au mieux à vos propres options pratiques si vous étiez confrontés à une telle situation. Lire la suite

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Soyons sérieux. À propos des jugements négatifs.

Par , le 18 Avr 2015, dans la catégorie Lectures

Juger n’est pas jouer, Claude Berger, coll. Ethique au quotidien, Ed. L’Harmattan, 2006.

Le titre de cet ouvrage – Juger n’est pas jouer – attire forcément le regard du juriste. Pour un juriste, c’est une évidence : juger est un métier exigeant qui nécessite objectivité, indépendance et intégrité. Il faut être qualifié pour juger. Juger n’est pas un jeu, c’est évident ! Mais cet ouvrage d’une centaine de pages n’a rien à voir avec un manuel de droit ou de déontologie judiciaire. Il s’adresse à chacun, car il concerne ces jugements, plus ou moins subtils, que nous formons en permanence, consciemment ou non. Kant disait : « Penser, c’est juger ». Et c’est en effet une définition très large de « juger » qu’adopte l’auteur, Claude Berger : elle englobe les jugements peut-être légitimes, voire nécessaires, aussi bien que les jugements arbitraires ; ceux qui résultent d’une démarche réfléchie aussi bien que ceux qui, au contraire, apparaissent hâtifs, approximatifs ou erronés ; ceux qui sont le fruit de l’erreur, mais également ceux qui relèvent d’un manque de bienveillance, d’une propension à la critique ou d’un regard réducteur porté sur les autres.

L’analyse se concentre toutefois sur ce que l’auteur appelle les « jugements négatifs » – les jugements que nous portons sur les autres avec l’intention plus ou moins avouée de condamner – par opposition à ceux qui sont « valides et légitimes » et dont les critères sont analysés dans le premier chapitre de l’ouvrage. Ces critères, très exigeants, mèneront le lecteur, au terme de l’analyse de « quelques jugements » (des expériences vécues de personnes qui ont bien voulu contribuer à cette étude), à douter de la possibilité même de porter sur les autres un jugement qui soit réellement « valide et légitime ». Lire la suite

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La réalité de l’homme : conférence de Bahram Elahi – extrait 3

Logés dans le cocon de notre ego, nous sommes semblables à des vers à soie. Bahram Elahi développe les implications à la fois métaphysiques et éthiques de cette image frappante. Il montre, schémas à l’appui, que la réalité du « moi » est constituée d’une pluralité de fonctions et de niveaux de conscience en interaction dynamique, dont témoigne la polarité qui oppose le « moi conscient de surface » et le « moi conscient profond » (ou « guide intérieur »). Quelques idées-clés pour briser le cocon…

Cette vidéo est le troisième extrait d’une conférence donnée à la Sorbonne en novembre 2011.

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La règle d’or selon Hadj Nemat

Par , le 28 Fév 2015, dans la catégorie Articles

« Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’on te fasse »… Telle est, dans sa formulation négative, la « règle d’or » qui est au fondement de la plupart des grandes doctrines morales. Hadj Nemat, le père d’Ostad Elahi, lui consacre tout un développement dans son grand œuvre en vers, le Livre des Rois de la Vérité. Il montre que ce principe universel trouve sa condition et son sens dans le processus de transformation de soi par lequel chacun peut s’efforcer de rendre son être semblable à une « eau pure ». Alors « faire le bien » ne se réduit pas à éviter aux autres le mal qu’on ne voudrait pas pour soi-même ; l’altruisme véritable est une expression de l’adoration du Vrai. L’extrait qui suit a été traduit par Leili Anvar.

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Évaluer la qualité d’une pratique éthique et spirituelle : résultats d’enquête et suggestions de méthode

Par , le 20 Fév 2015, dans la catégorie Pratiques

À l’issue de l’enquête sur l’évaluation de la qualité d’une pratique éthique et spirituelle, réalisée notamment dans le cadre des cursus pratiques proposés par le site OstadElahi inPractice, vous êtes nombreux à avoir réagi et partagé des retours d’expérience et, parfois, des interrogations. Dans cet article, Frédéric Perrault nous livre une analyse éclairante des idées exprimées et nous invite à poursuivre la discussion.

Les résultats de l’enquête récente relative à l’évaluation de la qualité d’une pratique éthique et spirituelle sont sans équivoque. Nous sommes une grande majorité (75%) à estimer que cette dimension qualitative du bilan lors de la phase 4 (Action) d’un cycle OstadElahi inPractice est assez difficile, voire très difficile, à mettre en œuvre. Certains sont mêmes désemparés : évoquant une forme de « vertige », la difficulté de décider si on est trop sévère ou trop indulgent avec soi-même, à se comparer aux autres, la difficulté à mobiliser correctement ses souvenirs… D’autres évoquent même le détournement de cette fonction d’évaluation par le soi impérieux, visant à nous décourager à force d’auto-évaluations négatives. Si bien que quelques-uns ont tout simplement renoncé à noter la qualité de leur pratique, préférant se concentrer sur l’évaluation quantitative ou renonçant à toute forme d’évaluation.

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[Actualité] Conférence « Tradition et modernité en Iran ; Entre droit, philosophie et mystique : l’œuvre d’Ostad Elahi »

Par , le 21 Jan 2015, dans la catégorie Articles

L’Association des Amis des Archives Diplomatiques organise ce jeudi 22 janvier, au Ministère des Affaires Étrangères, une conférence :

Tradition et modernité en Iran
Entre droit, philosophie et mystique : l’œuvre d’Ostad Elahi

Par Soudabeh Marin,
Université de Paris Ouest La Défense

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Quel autre monde pour mon âme ?

Par , le 19 Jan 2015, dans la catégorie Articles

Quelques heures avant son exécution, Socrate confiait à l’un de ses disciples qu’il n’y a rien à craindre dans la mort pour l’ami du savoir. Car s’il est vrai que le corps n’est pour l’âme qu’un tombeau, une forme d’inconscience dont la mort nous délivre, qu’y a-t-il à craindre pour celui qui a consacré sa vie à rechercher la vérité et la justice ?

Cette croyance en une survie de l’âme après la mort est sans aucun doute l’un des traits caractéristiques de la plupart des spiritualités. La mort y est perçue comme la séparation de l’âme de son enveloppe terrestre, elle est un passage et non une fin. Mais vers quel autre monde ce passage nous mène-t-il ?

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Quelle qualité pour une pratique éthique et spirituelle ? Enquête.

Il est difficile d’évaluer la qualité de sa pratique éthique et spirituelle. C’est ce qui ressort nettement des nombreuses questions qui sont parvenues au support du site OstadElahi inPractice, qui propose actuellement deux cursus pratiques en ligne : Vers une pratique in vivo, et Se relier au Divin. En effet, il est proposé aux participants de s’évaluer régulièrement dans leur pratique d’un exercice éthique et spirituel qu’ils se sont eux-mêmes fixé au terme de plusieurs phases de réflexion et d’analyse. Ils peuvent entrer quotidiennement le résultat de leur auto-évaluation dans cette fenêtre, en cochant “succès” ou “échec” – aspect quantitatif – puis en notant la qualité de leur pratique sur une échelle de 0 à 10 – aspect qualitatif –, une zone étant aussi dédiée à quelques notes ou expériences personnelles :

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[Actualité] Vidéo d’un « Sunday at the Met » dédié à l’art d’Ostad Elahi

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Une conférence et une série de concerts organisés le 16 novembre 2014 au Metropolitan Museum of Art de New York, à l’occasion de l’exposition Le luth sacré: l’art d’Ostad Elahi sont à présent disponibles en vidéo sur le site du musée. Au programme de ce « Dimanche au Met » (Sunday at the Met), une introduction par Ken Moore, conservateur du département des instruments de musique, une conférence par Jean During, directeur de recherche au CNRS, et des représentations musicales du Garcia-Fons Quartet et de Parissa et Ensemble. Lire la suite

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[Actualité] Commentaires imbriqués sur e-ostadelahi.fr

Par , le 20 Déc 2014, dans la catégorie Articles

Pour offrir à ses lecteurs une expérience participative plus interactive, e-ostadelahi.fr ouvre le mode commentaires imbriqués : vous avez désormais la possibilité de répondre directement à un commentaire en cliquant simplement sur « Répondre à ce commentaire ». Il devient donc plus facile de suivre les discussions :

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Karen Armstrong : la compassion en 12 étapes

Par , le 2 Déc 2014, dans la catégorie Lectures

Karen Armstrong, Compassion – Manifeste révolutionnaire pour un monde meilleur, trad. Dominique Thomas, Belfond, 2013.

Karen Armstrong, historienne des religions est à l’origine de la création de la Charte de la compassion diffusée à travers le monde depuis 2009. La compassion s’y définit comme l’attitude qui incite tout un chacun « à soulager sans relâche les souffrances d’autrui, à ne pas se placer au centre de tout et à être capable de considérer les autres comme aussi importants que soi ».

Dans l’ouvrage Compassion – Manifeste révolutionnaire pour un monde meilleur, l’auteur présente une méthode pour appliquer cette Règle d’or qui fonde les grandes religions et qui a été citée par les plus grands prophètes, mystiques et sages à travers les temps : traiter autrui comme nous aimerions être traités. Chose qui ne va pas de soi dans un monde tel que le nôtre… Lire la suite

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