Portraits du soi impérieux (10) : le soi impérieux, maître d’erreur et de fausseté

Portraits du soi impérieux 10

Cet article s’inscrit dans notre série consacrée aux « portraits du soi impérieux » :
► lire la présentation générale de la série : Portraits du soi impérieux (1) : une éthique de la transformation
► voir tous les articles de la série : Portraits du soi impérieux

Le soi impérieux est… impérieux ! Mais aussi rusé, insidieux, envahissant. C’est ce que démontraient, exemples à l’appui, les épisodes précédents de cette série consacrée à l’« anti-moi » en nous. Reste à établir un point aussi subtil que fondamental : avant même de nous pousser à l’action, le soi impérieux agit dans notre pensée à la manière d’un prisme déformant ; il nous voile la vérité, il nous installe dans le faux.

Sauf à être parfait, nous n’avons pas accès à la réalité des choses. Nous percevons le monde et nous-même à travers notre pensée, dont nous subissons sans nous en apercevoir les limitations, les distorsions et l’opacité. Cet état est naturel. C’est une donnée de base de notre condition, qui relève d’une part de l’immaturité de notre âme céleste et d’autre part de l’action du soi impérieux sur notre psychisme. Le travail du perfectionnement, que Bahram Elahi décrit comme un processus de maturation cognitive (le développement de la « raison saine » [1]), consiste précisément à faire évoluer cette donnée de départ dans un sens positif en élargissant progressivement le champ de notre pensée, en en corrigeant les distorsions et en travaillant à la rendre de plus en plus réceptive à la vérité.

L’action du soi impérieux consiste à nous couper de la vérité telle qu’elle est pour la remplacer par une vérité façonnée à sa façon. Avant même de déborder sur nos comportements et nos paroles, il agit donc sur notre pensée et notre perception des choses pour renforcer les distorsions initiales et fausser notre esprit dans un sens qui lui est favorable. Il joue ainsi le rôle d’un prisme déformant, brouillant nos perceptions et nous enfermant dans des cadres de pensée erronés.

Le soi impérieux comme prisme déformant

En prenant appui sur nos émotions négatives, le soi impérieux réussit très souvent à nous faire percevoir la réalité de la façon la plus favorable à son expansion.

Il y a quelques années, nous pensions acheter un petit appartement avec ma femme et nous avions pour cela demandé conseil à un notaire qui était un ami de mes parents. Le contact a été très chaleureux, ce qui nous a redonné un peu d’espoir pour notre dossier financier. Après beaucoup de difficultés, et en nous serrant sérieusement la ceinture, nous avons fini par obtenir un prêt et par acheter l’appartement. Quelque temps après notre installation, à notre plus grande surprise nous avons reçu une facture, très administrative, de cet ami notaire. J’étais hors de moi. Dans mon esprit, il m’avait donné sa consultation à titre amical. Je ne voyais vraiment pas pourquoi j’aurais dû le payer, d’autant qu’il pratiquait un tarif qui me paraissait exorbitant. Je me souviens du déchaînement de pensées négatives que j’ai éprouvé alors – des pensées dirigées contre lui – et je me rappelle la façon dont j’en parlais avec ma femme et avec mes parents : je le trouvais mesquin et faux. Tout cet accueil qu’il nous avait réservé n’était donc que pure hypocrisie ! Je le voyais comme un usurier tout droit sorti d’un roman de Dickens, le Scrooge des temps modernes : comment pouvait-il nous réclamer une telle somme alors qu’il savait pertinemment qu’on était en difficulté et alors que lui-même vivait dans le confort et l’opulence ? En y repensant, je me disais d’ailleurs que, lors de notre entretien, il avait un drôle de regard : il ne cessait de regarder ma femme, d’un air presque libidineux… Bref, je lui trouvais maintenant tous les défauts possibles, et cela ne faisait que nourrir davantage mon amertume et ma colère contre lui.

Aujourd’hui, avec le recul et l’expérience, je me rends compte que ce malheureux notaire n’avait fait que réclamer son dû. J’avais pris plus de deux heures de son temps et le fait qu’il soit un ami (pas si proche d’ailleurs) de mes parents ne me donnait aucun droit à bénéficier gratuitement de ses compétences. En me donnant rendez-vous, il m’avait fait bon accueil parce qu’il connaissait ma famille, mais il n’était nullement convenu entre nous qu’il travaillerait à titre gracieux. Le fait que j’aie tellement mal réagi à cette demande somme toute légitime est probablement lié au fait qu’à l’époque, nous étions financièrement très à l’étroit…

On peut expliquer cette réaction disproportionnée par l’action du soi impérieux, qui, en s’appuyant sur l’angoisse créée par les difficultés financières, a déformé la réalité aux yeux du narrateur au point d’inverser les choses : il se perçoit comme victime d’une injustice, alors que c’est lui qui, par ses pensées, ses paroles, et peut-être son refus de payer, est en train de léser les droits du notaire. Sur le coup, pourtant, il est persuadé d’être dans son droit, et pour mieux le convaincre, le soi impérieux le pousse à réinterpréter le passé dans le sens qui l’arrange en accumulant les détails à charge contre le notaire, sans se préoccuper de leur caractère plus ou moins fantaisiste.

Cet effet de prisme émotionnel est bien plus fréquent qu’on ne l’imagine : nous aurons ainsi naturellement tendance à apprécier celui qui nous admire ou nous flatte, à projeter des intentions malveillantes sur celui qui nous fait de l’ombre, à nous percevoir en victime du sort pour fuir la responsabilité de nos échecs, à nous focaliser sur les défauts de celui que nous jalousons jusqu’à occulter entièrement ses mérites, etc. Tant que nous sommes sous l’emprise du soi impérieux, notre vision de la réalité est tellement déformée que nous n’en avons même pas conscience. Mais plus nous progressons dans la lutte contre le soi impérieux, plus nous percevons cette déformation, et plus nous nous en libérons pour voir les choses telles qu’elles sont.

L’éthique du soi impérieux

Au-delà des poussées émotionnelles qui viennent brouiller notre perception, le soi impérieux cherche aussi plus fondamentalement à structurer notre vision générale du monde. Si notre pensée est mal éduquée, elle fait le jeu du soi impérieux qui va jusqu’à proposer sa propre « éthique » – une éthique dévoyée, coupée de ses origines, qui aura l’immense avantage de laisser libre cours à nos pulsions nuisibles tout en anesthésiant les instances de notre part céleste. C’est ainsi qu’on voit des criminels faire preuve d’une loyauté sans faille pour leur chef et leur clan. Des systèmes de corruption se mettent en place par tout un jeu de fidélité et d’amitié. Des manifestations de moralisme rigide et sans pitié se développent en toute bonne conscience – ou encore, des formes d’altruisme démagogiques et intéressées…


[1] Voir Bahram Elahi, Fondamentaux du perfectionnement spirituel : le guide pratique, Paris, Dervy, 2019, p. 24-25 et p. 47 et suivantes.


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5 commentaires

  1. AmyMM le 29 Sep 2024 à 11:54 1

    Super article ! Complet et donne lieu à beaucoup de réflexions ! Merci

  2. Alvi le 29 Sep 2024 à 11:56 2

    Eh bien je dois dire que cet article tombe à pic. Mes pensées depuis quelque temps lèsent bien le droit d’autrui en les rendant légitimes à mes yeux. Merci pour cet article, plus qu’un clin d’oeil en ce qui me concerne, si l’on considère qu’il n’y a pas de hasard. Je dois donc revoir des choses dans ma façon de penser et mes questionnements actuels, afin de ne léser le droit de personne, et agir en conséquence.

  3. A. le 30 Sep 2024 à 6:51 3

    Je viens de vivre une situation qui ressemble beaucoup à celle évoquée dans cet article. Je suis salarié et je travaille dans les ventes. Puisque la société n’a rien investi, jour après jour on se fait rattraper par la concurrence. Cela dure depuis très longtemps et je suis intiment convaincu que j’ai 24 mois de salaire devant moi (au plus) et qu’ensuite il faudra que je monte un business tout seul. C’est donc un peu la course à mettre de coté tout l’argent que je peux afin de pouvoir réussir à mon compte.

    Or, dans ce contexte, mon épouse a des contraintes financières importantes à cause d’une maison qu’elle a héritée et qui demande pas mal de travaux. Cela se traduit par le fait que je dois subvenir à plus de coûts que d’habitude (études des enfants etc.) et cela engendre parfois des réactions disproportionnées avec des pensées et comportements anormaux:
    A) Des pensées angoissantes totalement disproportionnées par rapport au contexte : j’ai un travail et je gagne bien ma vie, j’ai déjà des économies de coté et la perte de mon emploi dans deux ans est juste une conjecture.
    B) Des pensées très négatives où vais jusqu’à envisager de couper l’électricité, pour me venger et récupérer de l’argent, si ma femme insiste à me faire supporter des frais que je n’ai pas approuvé.
    C) Des tentatives de faire supporter certains frais à ma femme alors que je sais qu’elle traverse une situation financière délicate, sous prétexte que sa situation professionnelle à moyen terme est beaucoup plus solide que la mienne.

    Je me suis organisé de sorte à avoir un programme de prières régulières, mais cela ne suffit pas et je dois passer pas mal de temps à chasser les pensées angoissantes et déformantes (de la réalité) de mon soi impérieux.

  4. A. le 01 Oct 2024 à 19:19 4

    Un exemple de déformations de la réalité qui me vient à l’esprit remonte à il y a quelques années. A cette époque, chaque fois que nous allions en vacances ma femme invitait des amis (avec des enfants du même âge que les nôtres) à passer plusieurs jours chez nous.

    Cela mettait à l’épreuve ma générosité et mon sens de l’hospitalité car c’était une famille de 4 dans un espace un peu restreint et ils faisaient assez attention à leur argent.

    Du coup je subissais des attaques répétées de mon soi impérieux qui cherchait à déformer la réalité afin que je dise a ma femme de ne pas inviter ces personnes. Le soi impérieux trouvait donc plusieurs défauts à ces personnes, à savoir :

    A) Regarde les conversations mornes et terre à terre, à dormir début, jamais un discours sur le sens de la vie, l’éthique, la spiritualité …
    B) Jamais ils ne dépensent plus que le stricte minimum pour participer aux frais …

    En argumentant de cette façon mon soi impérieux déformait la réalité en me faisant oublier toutes les qualités que ces personnes avaient :
    i) Ils étaient très patients et jamais ils ne se mettaient en colère
    ii) Ils ressentaient un véritable sens de l’amitié vis à vis de nous
    iii) C’était un couple et une famille où il régnait une véritable affection entre les membres

    1. Danielle le 18 Oct 2024 à 15:48 4.1

      Un témoignage qui fait écho ma façon de voir trop critique sur les gens. La difficulté de prendre conscience du regard négatif que l’on porte sur autrui, pour le transformer et penser Voir bien, dire bien, faire bien.

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