Les études scolaires : une école d’attention et d’humilité

Dans ce texte tiré d’Attente de Dieu, Simone Weil offre une réflexion sur le sens et la valeur spirituelle des études scolaires. Loin de les réduire à une simple quête de réussite, elle y voit une école d’attention et d’humilité. L’attention, qu’elle place au cœur de la prière et de l’amour du prochain, trouve en effet dans les exercices scolaires, même les plus arides, un terrain privilégié pour se développer. Pour la philosophe, chaque effort d’attention, même face à l’échec, devient une marche silencieuse vers une lumière intérieure. Un problème de géométrie ou une traduction latine deviennent alors des chemins où le désir de vérité ouvre à l’amour de Dieu et du prochain.
Réflexion sur le bon usage des études scolaires en vue de l’amour de Dieu
[…] la prière est faite d’attention. C’est l’orientation vers Dieu de toute l’attention dont l’âme est capable. La qualité de l’attention est pour beaucoup dans la qualité de la prière. La chaleur du cœur ne peut pas y suppléer.
Seule la partie la plus haute de l’attention entre en contact avec Dieu, quand la prière est assez intense et pure pour qu’un tel contact s’établisse ; mais toute l’attention est tournée vers Dieu.
Les exercices scolaires développent, bien entendu, une partie moins élevée de l’attention. Néanmoins, ils sont pleinement efficaces pour accroître le pouvoir d’attention qui sera disponible au moment de la prière, à condition qu’on les exécute à cette fin et à cette fin seulement.
Bien qu’aujourd’hui on semble l’ignorer, la formation de la faculté d’attention est le but véritable et presque l’unique intérêt des études. La plupart des exercices scolaires ont aussi un certain intérêt intrinsèque ; mais cet intérêt est secondaire. Tous les exercices qui font vraiment appel au pouvoir d’attention sont intéressants au même titre et presque également.
[…] N’avoir ni don ni goût naturel pour la géométrie n’empêche pas la recherche d’un problème ou l’étude d’une démonstration de développer l’attention. C’est presque le contraire. C’est presque une circonstance favorable.
Même il importe peu qu’on réussisse à trouver la solution ou à saisir la démonstration, quoiqu’il faille vraiment s’efforcer d’y réussir. Jamais, en aucun cas, aucun effort d’attention véritable n’est perdu. Toujours il est efficace spirituellement, et par suite aussi, par surcroît, sur le plan inférieur de l’intelligence, car toute lumière spirituelle éclaire l’intelligence.
Si on cherche avec une véritable attention la solution d’un problème de géométrie, et si, au bout d’une heure, on n’est pas plus avancé qu’en commençant, on a néanmoins avancé, durant chaque minute de cette heure, dans une autre dimension plus mystérieuse. Sans qu’on le sente, sans qu’on le sache, cet effort en apparence stérile et sans fruit a mis plus de lumière dans l’âme. Le fruit se retrouvera un jour, plus tard, dans la prière. Il se retrouvera sans doute aussi par surcroît dans un domaine quelconque de l’intelligence, peut-être tout à fait étranger à la mathématique. Peut-être un jour celui qui a donné cet effort inefficace sera-t-il capable de saisir plus directement, à cause de cet effort, la beauté d’un vers de Racine. Mais que le fruit de cet effort doive se retrouver dans la prière, cela est certain, cela ne fait aucun doute.
[…] Il faut donc étudier sans aucun désir d’obtenir de bonnes notes, de réussir aux examens, d’obtenir aucun résultat scolaire, sans aucun égard aux goûts ni aux aptitudes naturelles, en s’appliquant pareillement à tous les exercices, dans la pensée qu’ils servent tous à former cette attention qui est la substance de la prière. Au moment où on s’applique à un exercice, il faut vouloir l’accomplir correctement ; parce que cette volonté est indispensable pour qu’il y ait vraiment effort. Mais à travers ce but immédiat l’intention profonde doit être dirigée uniquement vers l’accroissement du pouvoir d’attention en vue de la prière, comme lorsqu’on écrit on dessine la forme des lettres sur le papier, non pas en vue de cette forme, mais en vue de l’idée à exprimer.
Mettre dans les études cette intention seule à l’exclusion de toute autre est la première condition de leur bon usage spirituel. La seconde condition est de s’astreindre rigoureusement à regarder en face, à contempler avec attention, pendant longtemps, chaque exercice scolaire manqué, dans toute la laideur de sa médiocrité, sans se chercher aucune excuse, sans négliger aucune faute ni aucune correction du professeur, et en essayant de remonter à l’origine de chaque faute. La tentation est grande de faire le contraire, de glisser sur l’exercice corrigé, s’il est mauvais, un regard oblique, et de le cacher aussitôt. Presque tous font presque toujours ainsi. Il faut refuser cette tentation. Incidemment et par surcroît, rien n’est plus nécessaire au succès scolaire, car on travaille sans beaucoup progresser, quelque effort que l’on fasse, quand on répugne à accorder son attention aux fautes commises et aux corrections des professeurs.
Surtout la vertu d’humilité, trésor infiniment plus précieux que tout progrès scolaire, peut être acquise ainsi. À cet égard la contemplation de sa propre bêtise est plus utile peut-être même que celle du péché. La conscience du péché donne le sentiment qu’on est mauvais, et un certain orgueil y trouve parfois son compte. Quand on se contraint par violence à fixer le regard des yeux et celui de l’âme sur un exercice scolaire bêtement manqué, on sent avec une évidence irrésistible qu’on est quelque chose de médiocre. Il n’y a pas de connaissance plus désirable. Si l’on parvient à connaître cette vérité avec toute l’âme, on est établi solidement dans la véritable voie.
[…]
[…] Ce n’est pas seulement l’amour de Dieu qui a pour substance l’attention. L’amour du prochain, dont nous savons que c’est le même amour, est fait de la même substance. Les malheureux n’ont pas besoin d’autre chose en ce monde que d’hommes capables de faire attention à eux. La capacité de faire attention à un malheureux est chose très rare, très difficile ; c’est presque un miracle ; c’est un miracle. Presque tous ceux qui croient avoir cette capacité ne l’ont pas. La chaleur, l’élan du cœur, la pitié n’y suffisent pas.
Dans la première légende du Graal, il est dit que le Graal, pierre miraculeuse qui par la vertu de l’hostie consacrée rassasie toute faim, appartient à quiconque dira le premier au gardien de la pierre, roi aux trois quarts paralysé par la plus douloureuse blessure : « Quel est ton tourment ? »
La plénitude de l’amour du prochain, c’est simplement d’être capable de lui demander : « Quel est ton tourment ? » C’est savoir que le malheureux existe, non pas comme unité dans une collection, non pas comme un exemplaire de la catégorie sociale étiqueté « malheureux », mais en tant qu’homme, exactement semblable à nous, qui a été un jour frappé d’une marque inimitable par le malheur. Pour cela il est suffisant, mais indispensable, de savoir poser sur lui un certain regard.
Ce regard est d’abord un regard attentif, où l’âme se vide de tout contenu propre pour recevoir en elle-même l’être qu’elle regarde tel qu’il est, dans toute sa vérité. Seul en est capable celui qui est capable d’attention.
Ainsi il est vrai, quoique paradoxal, qu’une version latine, un problème de géométrie, même si on les a manqués, pourvu seulement qu’on leur ait accordé l’espèce d’effort qui convient, peuvent rendre mieux capable un jour, plus tard, si l’occasion s’en présente, de porter à un malheureux, à l’instant de sa suprême détresse, exactement le secours susceptible de le sauver.
Pour un adolescent capable de saisir cette vérité, et assez généreux pour désirer ce fruit de préférence à tout autre, les études auraient la plénitude de leur efficacité spirituelle en dehors même de toute croyance religieuse.
Les études scolaires sont un de ces champs qui enferme une perle pour laquelle cela vaut la peine de vendre tous ses biens, sans rien garder à soi, afin de pouvoir l’acheter.
Réactivons nos classiques !
Ce texte souligne la valeur de l’attention et de l’humilité pour toute démarche spirituelle et comment les études scolaires peuvent permettre de développer ces qualités.
Aviez-vous déjà envisagé les études dans cette perspective ? Avez-vous vécu des expériences, dans le cadre de vos études ou non, qui ont selon vous développé votre attention ou votre humilité ?
« (…) l’intention profonde doit être dirigée uniquement vers l’accroissement du pouvoir d’attention en vue de la prière (…) ». L’intention à laquelle fait référence Simone Weil pourrait-elle s’appliquer à d’autres types d’exercices hors du cadre des études ?
Nous vous proposons de partager vos réflexions et expériences dans les commentaires…
Crédits photos : Simone Weil, Attente de Dieu, Paris, Albin Michel, 2016.
Cette création est mise à disposition sous un contrat Creative Commons

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Je suis en train de préparer une examen très important, très vaste au point sembler presqu’infini avec des questions conçues pour conduire les étudiants en erreur afin de trier le bon grain de l’ivraie. Le nombre d’erreurs et la quantité de sujets à apprendre suscitent en moi une certaine anxiété – cela m’oblige à me rappeler que l’efficace en toute chose c’est Lui afin de ne pas sombrer dans l’anxiété permanente.
Aviez-vous déjà envisagé les études dans cette perspective ?
Merci pour ce texte partagé.
Avoir la chance de faire des études n’est pas donné à tous. J’ai repris des études à l’âge de 37 ans, j’en ai ressenti les bienfaits et les bénéfices, j’ai poursuivi des études ponctuellement. Durant ces périodes, j’ai fait des efforts d’attention, de concentration nouveaux, profitables je crois à ma pratique spirituelle.
Quant aux attentes en rapport aux efforts lors d’un examen, elles ont été une suite d’épreuves intéressantes. J’ai finalement accepté de ne pas être reçue au concours. Comprendre pourquoi et faire un travail d’humilité pour sortir de la frustration, contrer le sentiment d’injustice.
L’intention dont parle Simone Weil, il me semble qu’elle peut être appliquée lorsque l’on enseigne. Etre attentif à la personne que l’on accompagne, apprécier ses points forts, corriger avec tact ses points faibles, cela réclame beaucoup d’attention.
Merci pour ce texte ! je pense que les études pour ma part m’ont permis de développer un peu le sens du « devoir », au sens propre comme au sens figuré d’ailleurs, m’ont donné un peu de discipline, très utiles dans la vie matérielle comme spirituelle, et surtout m’obligeaient à avoir une organisation qui par la suite a été très bénéfique dans ma vie. Un autre point : « si, au bout d’une heure, on n’est pas plus avancé qu’en commençant, on a néanmoins avancé, durant chaque minute de cette heure, dans une autre dimension plus mystérieuse. Sans qu’on le sente, sans qu’on le sache, cet effort en apparence stérile et sans fruit a mis plus de lumière dans l’âme. Le fruit se retrouvera un jour » : cela rappelle le fait que peu importe le résultat, ce qui compte ce sont nos efforts spirituels… et qu’il ne faut pas se décourager si justement on ne voit pas de changement, de progrès immédiat, il faut continuer à tout prix, on en aura le bénéfice un jour.